En tant que pasteur palestino-américain, je sais depuis longtemps que la Bethléem des chants de Noël n’a que peu de ressemblance avec la ville occupée de Cisjordanie à laquelle ma famille s’accroche tant bien que mal.
Par Fares Abraham, le 15 décembre 2025

J’ai grandi à Bethléem avec un rituel simple pour l’Avent.
Chaque année, à Noël, j’allumais une bougie blanche à l’intérieur de l’église de la Nativité, une petite flamme symbolisant l’espoir, la paix et l’attente silencieuse que le Christ soit présent même dans les endroits les plus difficiles.
Cette bougie était plus qu’une tradition. C’était notre façon de dire que malgré tout ce que nous avions enduré, Dieu n’avait pas abandonné Bethléem.
Cet Avent, ce rituel s’est heurté à une réalité différente.
Dans la basilique de la Nativité, deux enfants palestiniens, Layna et Jivan, ont allumé une bougie rouge à la place de la bougie blanche habituelle, lançant ainsi la campagne « Red Candle » (bougie rouge), un acte de solidarité avec les familles qui souffrent à Bethléem, à Gaza et dans toute la Palestine.
Le moment était discret, presque caché, mais le symbolisme était indéniable : le monde qui chante Bethléem chaque mois de décembre ne voit pas toujours l’endroit que nous connaissons.
Certains pasteurs sont allés jusqu’à nier la géographie de notre histoire biblique.
Un leader évangélique bien connu a déclaré à ses millions de fidèles : « Jésus est celui qui est né à Bethléem… pas à Bethléem en Cisjordanie, non, cela n’existe pas. » Son message était sans équivoque : reconnaître la ville palestinienne moderne déforme en quelque sorte le récit biblique.
Et pourtant, Bethléem n’est pas une abstraction. C’est un lieu réel, avec de vraies familles, de vraies églises et une présence chrétienne ininterrompue depuis deux millénaires. C’est là que vivent encore mes proches et que des générations prient depuis les premiers siècles de la foi.
Effacer son identité contemporaine est non seulement inexact sur le plan historique, mais aussi irréfléchi sur le plan spirituel : c’est une façon de protéger une Terre Sainte imaginaire tout en ignorant les personnes qui y vivent aujourd’hui.
C’est là le fossé entre la Bethléem que beaucoup imaginent et celle que nous connaissons et dans laquelle nous vivons.
Un Avent difficile
Cette période de fêtes est particulièrement difficile pour moi.
Je suis un chrétien palestino-américain qui passe chaque Avent à prendre la parole dans des églises américaines. Je me tiens devant des assemblées chaleureuses et les aide à chanter « O Little Town of Bethlehem », mais je ne peux échapper au fait que la communauté chrétienne de cette petite ville est peu à peu effacée, année après année.
Mes liens avec Bethléem sont profonds.
Ma famille élargie vit dans des quartiers où les cloches des églises sonnent au milieu de l’angoisse causée par la diminution des terres et des opportunités. La famille de ma femme se trouve à Gaza, où beaucoup ont survécu guerre après guerre sans presque rien pour reconstruire.
Pour nous, l’Avent n’est pas seulement une période d’attente, c’est aussi une période de contradiction. Nous chantons la paix tout en priant pour que nos proches survivent à la nuit.
C’est dans ce contexte que ces deux enfants ont allumé une bougie rouge. Et à partir de ce petit geste, quelque chose d’inattendu s’est produit.
En quelques heures, des églises aux États-Unis, à Rome et à Jérusalem se sont jointes à eux. Un mouvement s’est propagé lorsque des chrétiens ordinaires ont pris conscience de l’urgence du moment.
Une présence en déclin
L’initiative Red Candle appelle les chrétiens du monde entier à voir ce qui est souvent invisible : la présence chrétienne en déclin dans la terre où le christianisme a vu le jour.
Bethléem, Beit Sahour et Jérusalem comptent encore des familles chrétiennes qui ont préservé leur foi à travers des siècles d’empire, de déplacements et de bouleversements politiques.
Mais la perte de terres, les difficultés économiques et le traumatisme des conflits menacent aujourd’hui leur avenir d’une manière que beaucoup dans le monde ne réalisent guère.
Pour quelqu’un qui a grandi en allumant une bougie blanche, la bougie rouge ne remplace pas l’ancienne flamme. Elle la renforce.
La bougie blanche est l’espoir ; la bougie rouge est la vérité. La blanche célèbre la promesse de la paix ; la rouge nomme la violence qui l’entrave. La blanche est ce pour quoi nous prions ; la rouge est ce que nous endurons.
Ce qui rend ce mouvement convaincant, ce n’est pas son symbolisme, mais sa sincérité. Il ne prétend pas qu’allumer une bougie changera les réalités politiques. Il insiste plutôt sur le fait que les chrétiens du monde entier ne doivent plus être des observateurs passifs de la souffrance, en particulier dans le lieu qu’ils considèrent comme central pour leur foi.
Il nous rappelle que la compassion n’est pas une déclaration politique, mais morale.
Deux flammes réunies
Chaque année, alors que je sers et officie entre Bethléem et les églises américaines, la distance me semble plus grande.
La Bethléem des chants de Noël n’a que peu de ressemblance avec la Bethléem que ma famille connaît, où la vie est façonnée par les restrictions, la réduction des terres et la crainte silencieuse qu’un jour, la ville perde ceux-là mêmes qui ont porté son identité chrétienne pendant 2 000 ans.
Et pourtant, quand je vois les chrétiens du monde entier allumer des bougies rouges pendant l’Avent, je ressens quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps : peut-être que l’Église mondiale commence à voir le fossé entre la Bethléem qu’elle imagine et la Bethléem dans laquelle nous vivons, sous occupation.
Je continue d’allumer une bougie blanche avec ma famille. C’est un rituel d’espoir que je refuse d’abandonner. Mais cette année, j’allume également une bougie rouge – pour Bethléem, pour Gaza, pour les familles qui restent et pour celles qui ne le peuvent plus.
Les deux flammes ensemble révèlent une vérité plus complète : l’espoir est réel, mais la souffrance aussi ; la foi peut perdurer, mais seulement si le monde y prête attention ; Bethléem est plus qu’un symbole. C’est un foyer fragile pour des personnes réelles dont les histoires comptent toujours.
Et cette année, cette vérité mérite d’être vue.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye



