Au nom du « renouveau urbain », Israël bafoue les 2 000 ans d’histoire de Lod

La municipalité encourage les spéculateurs immobiliers à raser l’histoire de la ville afin de construire des tours qui entraîneront probablement l’expulsion des résidents palestiniens.

Par Tawfiq Da’adli, le 22 décembre 2025

Vue de la vieille ville de Lod, vers 1921. (Collection Frank Scholten, bibliothèques de l’Université de Leyde)


Il suffit de jeter un morceau de pain dans un étang pour que des poissons de toutes tailles se précipitent instantanément vers l’appât pour le dévorer. Quelques secondes plus tard, il ne reste plus ni pain ni poisson. Lorsque l’eau est trouble, la scène est encore plus trompeuse. L’étang semble calme et vide jusqu’à ce que soudain, les poissons bondissent à la surface et que l’eau devienne agitée, avant de se calmer à nouveau, comme s’il ne s’était rien passé.

Imaginez maintenant que ces morceaux de pain sont des parcelles de terrain dans un marché immobilier en pleine effervescence. Lyd, la ville mixte palestinienne-juive où j’ai grandi, aujourd’hui officiellement connue sous le nom de Lod, ressemble désormais à un étang trouble, et les promoteurs immobiliers sont les poissons. Avides de s’emparer de ces parcelles, ils se précipitent dessus, les mettent en pièces, à tel point que bientôt, il ne restera plus rien du passé.

À Ramat Eshkol, un quartier défavorisé de Lod, impossible d’ignorer la dernière explosion de colère. Sur les balcons des appartements, des banderoles proclamant « Nous ne signerons pas ! » attestent de la mobilisation organisée par les habitant·es, qui ont rejeté les contrats donnant le feu vert aux derniers efforts politiques déployés en faveur de la prétendue « rénovation urbaine » de la ville. Ces contrats les obligeaient à quitter leurs appartements afin que les promoteurs puissent démolir les immeubles bas et construire des tours à leur place.

Normalement, les résident·es accepteraient de quitter les lieux et de poursuivre ce processus, connu en hébreu sous le nom de pinui binui, en échange d’appartements neufs et modernes dans le complexe reconstruit. Mais à Lod, la confiance entre les résident·es et la municipalité est pratiquement inexistante, en particulier parmi les résident·es palestinien·nes, qui représentent environ les 70 % de la population de Ramat Eshkol.

Leur crainte est simple : que le projet les prive de leur propriété et les chasse de leur quartier, voire de Lod tout court. Cette inquiétude n’est pas sans fondement : la municipalité affiche régulièrement son ambition d’attirer une population « de grande qualité » qui « renforcera » la ville, suggérant ouvertement que ses habitant·es actuel·les sont des nuisances « insignifiantes » qui doivent être remplacées.

Les nouvelles tours attireront probablement des résident·es affilié·es au mouvement Garin Torani (Noyau de la Torah), une organisation sioniste religieuse nationale œuvrant pour la judaïsation des villes binationales d’Israël. En 2015, la municipalité a construit le complexe immobilier Elyashiv spécialement pour ce mouvement, une enclave fermée située à quelques centaines de mètres à l’ouest de Ramat Eshkol, protégée par un cordon de routes, de clôtures et de portails.

Le complexe sépare physiquement ses résident·es des populations « faibles » qui l’entourent, en particulier de leurs voisins arabes, qui ne pourraient pas vivre dans le quartier même s’ils le souhaitaient. Ces luttes contre le déplacement, la négligence des autorités municipales et l’ingénierie démographique sont liées à une autre forme d’effacement, plus discrète : l’indifférence de la ville à l’égard de l’histoire du lieu sur lequel elle s’est construite. Cette même municipalité qui traite les communautés palestiniennes de longue date comme des éléments jetables traite également le passé de Lod de la même manière.

Ramat Eshkol a été construite dans les années 1970 sur les ruines de la vieille ville de Lod. Dans les années 1960, la vieille ville, alors peuplée en grande partie par des familles juives d’origine nord-africaine qui s’étaient installées dans les maisons des Palestinien·nes expulsés pendant la Nakba, a été rasée lors d’une opération de nettoyage radicale qui a laissé dans son sillage un paysage de ruines. Pourtant, lorsque le quartier de Ramat Eshkol a été construit, c’est au-dessus des ruines plutôt qu’à leur emplacement qu’il a été édifié. Les immeubles d’habitation ont été érigés directement au-dessus des vestiges, laissant intactes les couches enfouies de la vieille ville et celles situées en dessous — préservées, peut-être, pour les archéologues futur·es.

Mais les nouveaux bâtiments, dont deux ont déjà été mis en chantier, doivent être construits à environ 10 mètres sous la surface actuelle, voire plus, afin de creuser des parkings souterrains lucratifs. En réalité, cela signifie effacer couche après couche les 8 000 ans d’histoire de la ville, jusqu’aux sables immaculés de la ville néolithique de Lod.

La préservation sélective

Lod est un tell archéologique, terme utilisé par les archéologues pour désigner une colline stratifiée qui s’est formée au fil des millénaires, dont les dépôts témoignent des différentes périodes historiques du site. Les archéologues se battent généralement pour protéger ces zones contre le développement urbain, et l’Autorité des antiquités d’Israël (AAI) suspend régulièrement les projets qui empiètent sur des parties importantes d’un monticule historique.

Mais Lod n’a pas bénéficié de cette protection : pour être considéré comme un monticule archéologique en Israël, un site doit contenir des couches datant de l’âge du bronze et de l’âge du fer, ou de la « période biblique ». Les couches continues de Lod s’étendent au moins de l’époque romaine jusqu’aux années 1960, et des couches antérieures à l’époque romaine se situent au nord de la vieille ville, mais aucune n’a encore été découverte sous la vieille ville elle-même, bien qu’elles existent probablement. Sans cette preuve, la vieille ville de Lod est considérée comme non biblique — et donc non essentielle — même si le patrimoine ne commence et ne se termine pas avec la Bible.

Début novembre, la municipalité a rasé l’une des grandes places de Ramat Eshkol et un bloc résidentiel pour faire place aux deux premières tours. Ce faisant, elle a démoli un petit centre commercial qui se trouvait à côté, où se trouvait l’épicerie Aharon’s Grocery quand nous étions enfants et où, les nuits où je dormais chez mon oncle, nous achetions du lait au chocolat et des gâteaux. (Mon propre quartier, Hashmonaim, a été construit à l’origine par les Britanniques pour le personnel des chemins de fer et de l’aéroport, et ne comptait aucun de ces magasins pittoresques et bien ordonnés).

Aujourd’hui, les archéologues procèdent à des « fouilles d’essai » dans la zone, une méthode qui consiste à déterminer la profondeur des couches archéologiques en les creusant mécaniquement, détruisant ainsi une partie des ruines avant qu’elles puissent être correctement excavées. Ces fouilles permettent de déterminer le montant des fonds que l’AAI exigera du promoteur immobilier pour procéder à une excavation efficace du site avant le début des travaux, une pratique dont les implications mériteraient un article à part entière.

En temps normal, l’autorité obtient le financement nécessaire pour entamer la phase suivante de l’excavation, au cours de laquelle des carrés de fouille sont ouverts et les archéologues creusent jusqu’à la profondeur prévue pour le futur bâtiment. Mais dans le but de limiter la portée des investigations de l’AAI, le promoteur immobilier a réduit son budget au minimum et obtenu l’autorisation du tribunal de faire appel à des consultants, parmi lesquels certains se présentent comme des archéologues. Une fois que les archéologues de l’AAI auront fouillé le peu que leur budget leur permet, le site sera restitué au promoteur, qui sera libre de le déblayer entièrement.

Je suis certain de ce qui repose — et sera perdu — sous cette terre. Grâce à des fouilles que j’ai dirigées avec des habitant·es du quartier, juste à côté de l’endroit où les deux tours sont en cours de construction, et grâce à un suivi attentif des fouilles menées par d’autres ces dernières années, nous savons que les couches ne contiennent pas seulement des vestiges de la vieille ville. On y trouve également des traces de la période ottomane, qui représente environ 500 ans de culture humaine, de l’ère mamelouke, avec près de trois siècles d’histoire, des villes issues des croisades, des dynasties Fatimides et Abbassides. 

Au fond se trouvent des vestiges de villes byzantines et romaines datant du premier siècle de notre ère. Ce qui se trouve sous ces couches n’a jamais été mis au jour ici, bien qu’il y ait certainement beaucoup à découvrir : des décennies de fouilles archéologiques à Lod prouvent qu’il s’agit de l’une des plus anciennes villes d’Israël et du monde. Pourtant, presque toutes les traces de ses premiers habitants ont été détruites ou abandonnées lors des fouilles, car celles-ci ont été menées dans le but explicite et unique de préparer le terrain pour le « développement ».

La place démolie abrite les vestiges de la maison du gouverneur de l’époque ottomane, la tombe de Sa’ad et Saied – un lieu de rassemblement pour les soufis et les mystiques islamiques – et d’innombrables autres vestiges encore inconnus. Tout cela sera très certainement perdu pendant la construction. Les 2 000 ans d’histoire de la place seront écrasés et détruits, et cette méthode sera bientôt reproduite dans tout Ramat Eshkol.

En 2018, je faisais partie d’un groupe de militants qui tentait de sauver une portion abandonnée de l’ancienne ville de Lod des mains de promoteurs immobiliers désireux de construire dessus. Ce fut un effort vain : la municipalité ne s’intéressait pas au patrimoine, et les cadres des promoteurs immobiliers parcouraient la ville sans aucun intérêt personnel pour son histoire. La zone a été ouverte à la construction, et des dizaines de dounams de patrimoine ont disparu (1 dounam = 1000m2, NDLT). 

En Israël, il n’y a pas de construction sans destruction ; le passé n’est pas considéré comme utile pour l’avenir, du moins pas sur le plan économique. La zone industrielle nord de Lod a été construite sur les vestiges d’une ville de l’âge du bronze autrefois liée aux pharaons égyptiens. Son histoire est désormais enfouie sous les façades en verre des agences bancaires qui défilent devant les passagers du train reliant Modiin à l’aéroport Ben Gourion.

L’épicerie Aharon a connu le même sort. Alors que l’AAI achève ses fouilles partielles, les archéologues qui y travaillent feront sans aucun doute tout leur possible pour documenter le passé de la ville. Mais même si chaque centimètre est inventorié sous tous les angles à l’aide des techniques les plus avancées, il n’en restera rien de tangible.

Quelques mentions figureront peut-être dans les rapports de fouilles, mais il ne restera rien dans le tissu vivant de la ville. Le patrimoine culturel enfoui dans ces couches — qui constitue la culture matérielle à travers laquelle nous, habitant·es de Lod, nous comprenons nous-mêmes — disparaîtra sous le béton fraîchement coulé.

Si les responsables de Lod ne sont pas capables de saisir la richesse d’une ville dont l’histoire est attestée depuis au moins deux millénaires, ils ne devraient pas être autorisés à la détruire au point de la rendre méconnaissable. Notre patrimoine est fragile. Entre les mains des requins de l’immobilier, il sera balayé en un instant.

Nous devons nous arrêter et réfléchir. Lorsque la vieille ville sera rasée – et lorsque la même chose se produira inévitablement dans d’autres quartiers de la ville –, nous perdrons des générations d’histoire. Ce que des milliers d’années ont permis d’accumuler sera anéanti en une seule journée de construction.

Une version de cet article a été publiée pour la première fois en hébreu sur Local Call
Le Dr Tawfiq Da’adli est historien de l’art et archéologue. Il enseigne au département d’études islamiques et du Moyen-Orient de l’Université hébraïque.

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine
Source: +972

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