C’est en quittant Gaza que j’ai compris que j’avais grandi dans un camp de concentration

J’ai grandi à Gaza sans réaliser que l’état de siège dans lequel je vivais était unique et que les autres n’étaient pas confrontés à une menace de mort permanente. Ce n’est qu’après avoir quitté Gaza que j’ai compris que j’avais grandi dans un camp de concentration et que cela avait façonné ma vie.

Par Abdalrahim Abuwarda, le 24 décembre 2025

Khan Yunis, 25 novembre 2025 (Photographe : Doaa Albaz, Activestills)

J’avais environ dix ans lorsque j’ai vu pour la première fois la mort traverser les rues comme un voisin.

Je jouais dans la rue devant notre maison à Gaza, comme le font les enfants quand ils n’ont pas de parc. Je donnais des coups de pied dans une canette de soda écrasée comme si c’était un ballon de football. L’air était doux, c’était l’un de ces après-midis où le soleil est clément et où l’on oublie, l’espace d’un instant, que l’on vit sous l’occupation. C’est alors que je l’ai entendu. Au début, ce n’était qu’un bruit étouffé, comme un tambour lointain. Le bruit de pas nombreux, à l’unisson.

Une nuée de poussière s’est élevée au bout de la rue.

Je me souviens avoir entendu des voix avant d’apercevoir des visages. Une vague de chants déferlait vers moi, des mots que je ne comprenais pas, ponctués par le rythme des pas. Pendant quelques secondes, j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être d’un mariage. À Gaza, les chants et les haut-parleurs peuvent être synonymes de joie ou de tristesse, et quand on est enfant, on ne sait pas toujours distinguer les deux.

La foule s’est rapprochée. Les hommes remplissaient la rue, serrés les uns contre les autres, avançant comme mus par un devoir solennel. Au milieu d’eux, bien au-dessus des têtes, j’ai aperçu un corps enveloppé de blanc.

Ils ne marchaient pas comme des gens qui se rendent au marché. Ils défilaient. Le corps bougeait avec eux, soulevé par les bras, se balançant légèrement à chaque pas. Je me suis figé au milieu de la route. De la poussière se collait à mes jambes. L’air sentait le sable et la sueur. Quelqu’un près de moi a murmuré le mot « shaheed ».

Un martyr.

Je ne savais pas ce que cela signifiait. Je savais seulement qu’un être humain était porté devant moi et que personne ne semblait surpris. Certaines personnes se sont jointes au cortège. D’autres regardaient depuis leurs fenêtres. Les chants devenaient de plus en plus forts. Je me souviens m’être senti tout petit, comme si la foule allait m’engloutir. Puis, soudain, je me suis mis à courir.

J’ai sprinté jusqu’à la maison, le cœur battant à tout rompre, mes pantoufles claquant contre le sol. J’ai enfoncé la porte et j’ai demandé à mon père ce que j’avais vu. Il m’a répondu qu’il s’agissait du cortège funèbre d’un martyr, un jeune homme abattu par des soldats israéliens parce qu’il jetait des pierres, parce qu’il manifestait, parce qu’il voulait la liberté et une vie décente.

Mon père m’a répondu simplement, comme s’il s’agissait d’un bulletin météo.

Le mot « martyr » est resté gravé dans mon esprit bien avant que je ne comprenne la politique ou le droit international. De tels cortèges funéraires sont devenus un élément du décor de mon enfance. Ils passaient si souvent dans nos rues qu’ils ont fini par ne plus me paraître étranges. On pouvait être en train de faire ses devoirs, d’acheter du pain ou de rendre visite à un proche, et au loin, on entendait les chants commencer et on savait qu’un autre corps était transporté à travers la ville.

La mort, à un moment donné, a cessé d’être un événement pour devenir une habitude.

Des années plus tard, une autre scène est restée gravée dans ma mémoire. J’étais alors au lycée. C’était fin décembre 2008, au début d’une des grandes offensives contre Gaza. Ce jour-là, je suis sorti de l’école et je me suis rendu, non pas chez mes parents, mais à l’appartement de ma sœur qui venait de se marier. J’y suis allé comme n’importe quel petit frère l’aurait fait : pour voir comment elle se sentait chez elle et, pour être honnête, pour manger des baklavas.

À Gaza, les mariages riment avec friandises. Même les plus démuni·es empruntent de l’argent pour acheter des chocolats et des pâtisseries pour leurs invité·es. C’est une façon de montrer que la joie existe toujours.

Parvenu à son immeuble, j’ai monté les escaliers et je me suis assis sur le canapé du nouveau salon. La maison sentait encore la peinture fraîche et les meubles neufs. Ma sœur souriait. Il y avait un plateau de douceurs. Je me souviens encore du goût des baklavas, du sirop et de la pistache, qui est resté dans ma bouche.

Puis la première bombe a explosé.

Le bruit ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu auparavant. Il n’était pas seulement fort. Il avait du poids. Il a secoué toute la maison. Les portes se sont ouvertes brusquement. Les fenêtres ont volé en éclats. Le verre a explosé à l’intérieur, recouvrant le sol. Nous avons tous plongé au sol avant même d’y penser. Mes oreilles bourdonnaient. L’air avait un goût de poussière et de métal.

Pendant quelques secondes, j’ai eu l’impression que le monde s’écroulait, et je ne savais pas si la prochaine bombe allait nous tomber dessus.

Ma sœur a crié. Son mari a essayé de la calmer, mais il était pâle comme un linge. Je me souviens que mon corps tremblait. Dehors, d’autres explosions ont retenti. La maison qui était « neuve » quelques minutes plus tôt semblait blessée, ses fenêtres avaient volé en éclats, ses sols propres étaient recouverts d’éclats et de poussière.

Dans chaque guerre, il y a un moment où votre esprit passe de « cela pourrait arriver » à « cela est en train d’arriver ». Pour moi, c’était ce moment-là.

Je voulais retourner chez mes parents. Ma sœur ne voulait pas que je parte, car nous ne savions pas où les bombes allaient tomber. Je suis resté là pendant une heure, le cœur battant à tout rompre, écoutant le bruit des frappes lointaines, me demandant si ma famille savait où j’étais. Elle a appelé mon père pour lui dire que j’étais en sécurité avec elle. Finalement, quand les bombardements ont cessé, j’ai couru chez moi à travers des rues qui me semblaient différentes de celles que j’avais empruntées le matin même.

Il m’a fallu des années pour comprendre que ces scènes n’étaient pas seulement des « souvenirs de guerre » ou « une vie difficile ». Elles faisaient partie des rituels quotidiens d’un lieu conçu pour garder les gens enfermés et sous contrôle. Je ne connaissais pas les termes « prison à ciel ouvert » ou « camp de concentration ». Je savais seulement que mon monde était rempli de corps dans la rue, de verre brisé sur le sol et d’un silence dans les yeux de mon père que je ne savais pas encore déchiffrer.

Plus tard, bien plus tard, j’ai trouvé les mots. Human Rights Watch a publié un rapport marquant les quinze ans du blocus et affirmant clairement que la fermeture « piégeait » plus de deux millions de Palestinien·nes dans une petite bande côtière, transformant Gaza en prison à ciel ouvert. Le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) a décrit Gaza en des termes similaires, tout comme War Child, partageant les témoignages d’enfants palestiniens qui disent avoir l’impression de grandir dans une prison sans toit. Les experts de l’ONU allaient plus loin et décrivaient l’ensemble du territoire occupé comme un système d’emprisonnement à ciel ouvert, qualifiant Gaza de « prison à ciel ouvert de notre époque ».

Au moment où j’ai lu ces mots, le camp était déjà là, tout autour de moi. Je n’étais qu’un enfant qui grandissait en son sein.

Le blocus n’est pas entré dans ma vie en faisant la une des journaux. Il est entré par le souffle de mon père.

J’étais au lycée quand cela a commencé. Les gens parlaient de « al hisar », le siège, comme s’il s’agissait d’un mot parmi tant d’autres dans le long dictionnaire de la souffrance palestinienne. Au début, je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait. Je comprenais seulement que le monde de mon père commençait à s’effondrer.

Avant le blocus, il travaillait dans le bâtiment. Il importait des matériaux de construction à Gaza, en particulier du ciment. Il traitait avec les fournisseurs, les camions, les postes-frontières. Son travail n’était pas facile, mais c’était une vie. Il pouvait subvenir aux besoins de ses huit enfants, de sa femme et de sa mère. Il en était fier.

Puis les frontières se sont renforcées.

L’approvisionnement en ciment a cessé. Les restrictions se sont succédé, les permis ont été refusés les uns après les autres, jusqu’à ce que toute son entreprise périclite. Il n’y a pas eu d’annonce officielle. Aucun représentant du gouvernement n’est venu chez nous pour nous dire : « À partir de maintenant, votre père ne travaillera plus, votre famille n’aura plus de revenus stables, votre avenir se réduira à cette bande de terre. »

Tout s’est simplement arrêté.

Beaucoup plus tard, lorsque j’ai commencé à lire des économistes comme Sara Roy, j’ai vu l’histoire de mon père se transformer en données. Elle appelle cela le « dé-développement », une politique délibérée qui rend impossible toute vie économique normale, qui transforme une société productive en une société dépendante. Dans ses livres sur Gaza, elle montre que les fermetures et les restrictions ne sont pas des effets secondaires. Elles sont calculées. En lisant ses travaux, j’ai vu les épaules de mon père dans chaque graphique sur le chômage et chaque paragraphe sur l’industrie détruite.

Notre maison était petite. Elle comprenait trois chambres étroites et une pièce à vivre à peine digne d’être appelée un salon. Au début, je partageais ma chambre avec mon frère, qui a cinq ans de plus que moi. En grandissant, il a eu besoin de son propre espace. Je l’ai compris. Comme je n’avais nulle part où aller, j’ai déplacé mon matelas dans le salon. C’est là que je dormais désormais.

L’ordinateur de mon père se trouvait également dans le salon.

À partir du jour où le blocus a commencé, une nouvelle routine s’est installée dans notre maison. Chaque matin, après la prière de l’aube, il s’asseyait devant l’ordinateur et ouvrait les actualités. C’était avant que les réseaux sociaux ne prennent une place centrale. Il passait des sites locaux aux actualités en hébreu, essayant de lire les décisions qui régissaient nos vies.

Je me réveillais dès qu’il allumait l’ordinateur. La lumière de l’écran traversait la pièce sombre. Je ne lui disais pas que j’étais réveillé. Je restais allongé sur mon matelas, dos à lui, à écouter.

Il parlait rarement, mais je pouvais entendre sa respiration. Une longue expiration. Une courte inspiration. Parfois, un petit son, pas même un mot, juste quelque chose comme « ah » qui lui échappait avant qu’il ne se reprenne. J’attendais une phrase qui ne venait jamais. Il ne disait pas : « Les postes-frontières sont ouverts. » Il ne disait pas : « Le ciment peut à nouveau entrer. » Il ne disait pas : « Les choses vont revenir comme avant. »

Jour après jour, il cherchait une réponse différente. Jour après jour, la réponse restait la même.

Je ne connaissais pas encore les termes « punition collective » ou « asphyxie économique ». Je n’avais que l’image des épaules de mon père qui s’alourdissaient avec le temps. Je ne me souviens pas l’avoir vu vraiment détendu ou à l’aise financièrement après le début du blocus. Son visage est devenu plus sérieux, sa patience plus courte, son sourire plus rare. Il n’était pas malade. Il n’était pas faible. C’était un homme qui ne pouvait plus remplir son rôle dans un endroit où les rôles étaient délibérément brisés.

Nous étions huit enfants. À un moment donné, quatre d’entre nous étions à l’université en même temps. Les frais de scolarité, les livres, les transports, les dépenses quotidiennes, tout reposait sur un homme dont l’entreprise avait été anéantie non pas par un échec du marché, mais par la politique.

Il a essayé différentes choses. Des petits projets. De nouvelles idées. À chaque fois, il espérait que cela fonctionnerait. À chaque fois, les mêmes obstacles se dressaient. Des fermetures. Des pénuries. Une économie brisée dans un endroit déjà brisé. L’échec n’était pas dû à un manque d’efforts de sa part. Cela signifiait que la cage fonctionnait comme prévu. Des chercheurs et chercheuses comme Sara Roy décrivent cela comme un moyen de rendre Gaza « inviable ». Les rapports des think tanks font état de politiques qui « rendent Gaza invivable ». Je n’avais pas besoin de ces mots pour savoir que notre salon, avec son écran d’ordinateur lumineux et son homme silencieux dans l’obscurité, faisait partie de ce même dispositif.

Je ne pense pas qu’il ait jamais cessé de chercher des informations sur les points de passage. Il a simplement cessé de parler de ce qu’il voulait reconstruire.

Ce n’est pas seulement mon père qui a changé. L’atmosphère autour de nous a également basculé. Avant le blocus, la vie à Gaza n’était jamais « normale », mais les gens imaginaient tout de même un avenir. Ils parlaient de travailler en Israël, de trouver un moyen d’étudier à l’étranger ou d’économiser pour construire une maison. Après le blocus, ces rêves semblaient de plus en plus irréalisables.

Les gens ont cessé de faire des projets à long terme. On ne peut pas planifier dix ans à l’avance quand on ne sait pas si on aura de l’électricité demain. On ne peut pas imaginer une vie en mouvement quand toutes les issues sont condamnées. Human Rights Watch et B’Tselem décrivent cette réalité en termes juridiques. Ils parlent d’un régime de « bouclage » qui contrôle qui et quoi entre ou sort, comment les matériaux sont rationnés, comment même les patient·es et les étudiant·es sont empêché·es de voyager. Quand je lis leurs rapports, je reconnais les petites conversations qui ont disparu de notre maison, la façon dont les gens ont cessé de dire « un jour, je vais » et ont commencé à dire « inshallah » avec de moins en moins de conviction.

Même le culte a été affecté. Ma mère, comme beaucoup de femmes âgées à Gaza, a toujours rêvé d’aller à La Mecque pour le Hajj. C’est l’un des piliers de sa foi, l’un des souhaits les plus chers de sa vie. Elle n’y est toujours pas allée. Non pas parce qu’elle n’a pas économisé d’argent. Non pas parce qu’elle ne le voulait pas. Simplement parce que les frontières empêchent une femme de Gaza, qui n’a rien fait d’autre que d’élever une famille dans une enclave de réfugié·es, de se déplacer.

Dans les témoignages recueillis par les groupes de défense des droits humains, on peut lire des histoires de personnes empêchées de quitter Gaza pour recevoir des soins vitaux, étudier, travailler ou retrouver leur famille. Elles parlent de « séparation », de familles déchirées par les interdictions de voyager et la fermeture des points de passage. Chaque témoignage semble avoir été écrit dans le salon de mes parents, sous cette même lumière tamisée.

Ce n’est pas le genre de prison que l’on voit dans les films, avec des barreaux et des gardiens en uniforme. C’est une cage d’un autre genre, construite à partir de permis, de postes-frontières et de décisions invisibles prises dans des bureaux lointains. Une cage qui vous oblige à lutter contre votre propre pauvreté, puis vous reproche d’avoir perdu. Les spécialistes de la géographie carcérale étudient aujourd’hui Gaza comme un exemple de la manière dont l’espace lui-même peut être transformé en punition, un lieu où toute une population est confinée et surveillée sans les murs d’une prison traditionnelle. Mais avant la théorie, il y avait mon père devant son ordinateur, lisant les murs invisibles dans les journaux du matin.

Pendant que tout cela se passait, l’infrastructure de notre quotidien était lentement démantelée.

L’électricité est devenue une question d’horaires plutôt qu’une constante. Au début, nous avions peut-être quatorze heures d’électricité, puis de moins en moins. Après chaque guerre, après chaque attaque majeure, la centrale électrique subissait de nouveaux dommages. D’abord, vous entendez les nouvelles, puis vous le ressentez lorsque les lumières s’éteignent pendant de longues périodes. Dix heures sans électricité. Douze. Seize. Au cours des dernières années avant mon départ, nous avions environ quatre heures d’électricité par jour.

Les expert·es de la santé écrivent aujourd’hui sur l’effondrement du système de santé de Gaza dans cette prison à ciel ouvert. Ils parlent d’hôpitaux qui ne peuvent pas faire fonctionner leurs équipements en raison de la pénurie de carburant, d’une eau impropre à la consommation, d’eaux usées qui ne peuvent être traitées. Les rapports politiques expliquent que ce n’est pas un accident, mais le résultat d’un blocus qui limite le carburant, les matériaux et même l’apport calorique. Pour nous, cela se traduisait par de la nourriture avariée dans le réfrigérateur, des salles de classe plongées dans l’obscurité et des nuits où la seule lumière provenait des téléphones et des bougies.

Le temps lui-même s’est plié au rythme du réseau électrique. On apprend à compter sa vie en fonction de ces heures. Quand cuisiner. Quand laver les vêtements. Quand étudier. Quand recharger son téléphone et les batteries de secours. Le reste de la journée appartient à l’obscurité.

Recharger un téléphone devrait être un geste machinal. On le branche, puis on l’oublie. Sous le blocus, c’est devenu une tâche, un petit périple. Certaines personnes dans chaque quartier disposaient de carburant et de générateurs. Elles sont devenues des stations de recharge informelles. On voyait des gens marcher avec leurs téléphones, leurs chargeurs et leurs multiprises, se rendant là-bas lorsque l’électricité était coupée chez eux.

Imaginez devoir quitter votre maison et marcher jusqu’à une autre rue juste pour redonner un peu de vie à votre téléphone. Imaginez faire cela encore et encore, semaine après semaine, année après année, non pas à cause d’une catastrophe naturelle, mais parce que quelqu’un a décidé que c’était ainsi que vous deviez vivre.

Quand j’étais étudiant à l’université, cela relevait d’une cruauté particulière. Les professeurs ont commencé à donner des devoirs et des quiz en ligne, essayant de s’adapter au monde moderne. Nous étions assis devant nos écrans, les yeux rivés sur les questions, l’esprit occupé par le tic-tac de l’horloge dans le coin et l’horloge invisible de la coupure d’électricité.

Vous commencez un quiz en ligne en sachant qu’à tout moment, le courant peut être coupé. L’écran peut devenir noir au milieu d’une phrase, et toutes vos réponses disparaîtront avec lui. Parfois, cela signifiait perdre des points. Parfois, vous ne pouviez pas repasser le quiz. Puis venaient les explications : des messages aux professeur·es, les suppliant de comprendre que vous n’êtes pas paresseux, mais simplement connecté à un réseau fragile contrôlé par des personnes qui ne connaissent pas votre nom et se moquent de votre moyenne générale.

Même lorsque les enseignant·es nous croyaient, la peur persistait. Chaque devoir devenait un petit test, non seulement pour évaluer nos connaissances, mais aussi pour savoir si les dieux de l’électricité seraient cléments pendant une heure.

Le dépérissement de Gaza n’était pas seulement politique. Il était aussi personnel. Ce dépérissement couvait dans ma poitrine avant même que je ne lui donne un nom. Je le ressentais lorsque j’hésitais à rêver de choses simples, comme choisir une carrière parce que je l’aimais ou imaginer une future maison qui ne serait pas déjà fissurée. Je le ressentais lorsque des proches me conseillaient d’être « réaliste », non parce que mes notes étaient mauvaises, mais parce que les frontières l’étaient. Jusqu’à mes espérances devaient s’inscrire dans les limites de la carte de Gaza, dans les heures d’électricité disponibles, dans le travail que mon père pouvait dénicher. Peu à peu, j’ai cessé de me demander « Que vais-je faire de ma vie ? » pour commencer à me demander « Qu’est-ce qui est vraiment possible ici ? » 

Cela se manifestait par de petites comparaisons, presque embarrassantes, avec des personnes de mon âge qui menaient une vie normale.

Je me souviens très bien d’un moment précis. J’avais un ami nommé Steve, un Afro-Américain de Miami. Nous nous sommes rencontrés en ligne parce que je désirais améliorer mon anglais. La plupart de nos conversations étaient simples. Ce que nous mangions au petit-déjeuner, les cours que nous suivions, comment se passait la journée. Rien de profond. Rien de politique. Juste la vie quotidienne.

Puis, un jour, Steve m’a annoncé qu’il déménageait en Pologne.

Pas pour toujours. Pas parce qu’il était en danger. Pas parce qu’il fuyait quoi que ce soit. Simplement parce qu’il voulait y étudier. Il a pris sa décision, réservé un vol, déménagé, commencé les cours, puis est rentré chez lui pour les vacances d’hiver comme s’il s’agissait d’un week-end.

Il m’a raconté cette histoire avec désinvolture, comme on raconte qu’on a changé de forfait téléphonique. Mais pour moi, quelque chose s’est brisé. J’ai réalisé qu’il avait la possibilité d’entrer et de sortir d’un pays comme quelqu’un ouvre et ferme les portes de sa propre maison. J’ai réalisé que s’il se réveillait un matin et voulait étudier ailleurs, il pouvait simplement partir. Il y avait des aéroports. Des visas. Des consulats. Des frontières qui s’ouvraient.

Cette idée me semblait irréelle, comme entendre dire que quelqu’un peut respirer sous l’eau.

Puis il y a eu les appels vidéo.

On discutait, on riait, on se chamaillait pour des broutilles. Et puis, tout à coup, au milieu d’une phrase, le courant était coupé. L’écran se figeait, clignotait, puis disparaissait. La pièce était plongée dans le noir. Huit heures. Dix heures. Parfois plus. Sans explication. Sans excuse. Juste le silence.

Quand je me connectais à nouveau, Steve me demandait :

« Que s’est-il passé ? Ça va ? »

Je devais lui expliquer à chaque fois.

La coupure de courant.

Le rationnement électrique.

La pénurie de générateurs.

Le blocus que l’on entend dans les murs.

Pour lui, une coupure de courant était quelque chose annoncé au préalable ou causé par une tempête. Pour moi, c’était une réalité constante. Une chose qui pouvait interrompre n’importe quel moment de la vie.

Des années plus tard, après mon arrivée aux États-Unis, j’ai reçu un SMS de la compagnie d’électricité indiquant :

« Le courant sera coupé pendant cinq minutes entre telle heure et telle heure. »

Un avertissement.

Une courtoisie.

Un luxe si simple qu’il en était douloureux.

Je fixais ce message comme s’il était écrit dans une autre langue. Pendant vingt ans, l’électricité n’avait jamais annoncé son absence. Elle disparaissait comme une punition.

C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que le monde en dehors de Gaza n’était pas seulement différent. Il était plus grand. Plus doux. Conçu pour les êtres humains. Conçu pour faire des projets, rêver, partir, revenir. Conçu pour des gens qui avaient le droit d’exister sans rationnement de lumière.

Gaza, en revanche, était devenue un monde où même la batterie d’un téléphone donnait l’impression d’être en sursis.

Ces détails peuvent sembler de simples privations, comme lorsque les gens disent que « la vie est dure dans les pays pauvres ». Mais Gaza n’est pas seulement « un lieu pauvre ». Les lieux pauvres vous permettent généralement de partir. À Gaza, la pauvreté est liée à l’enfermement. Le blocus ne rend pas simplement la vie difficile. Il organise les difficultés de telle sorte que votre énergie est consacrée à la survie plutôt qu’à la construction d’un avenir.

Depuis des années, écrivain·es et militant·es tentent de trouver un nom à cette combinaison. Certains qualifient Gaza de ghetto, de bantoustan, de zone carcérale. Dès les années 1980, des analystes comparaient déjà Gaza aux townships de l’apartheid en Afrique du Sud. Plus tard, un sociologue israélien l’a qualifiée de plus grand camp de concentration au monde, et d’autres commentateurs ont affirmé que le passage d’un lent « spatiocide » à un massacre ouvert avait transformé certaines parties de Gaza en quelque chose qui s’apparente davantage à un camp d’extermination. Les expert·es de l’ONU avertissent aujourd’hui que ce qui se passe à Gaza n’est pas seulement une prison à ciel ouvert, mais une mise à l’épreuve de l’ordre international tout entier.

Les marches funèbres que j’ai vues quand j’étais enfant et les bombes qui ont secoué la nouvelle maison de ma sœur étaient des actes de violence à ciel ouvert. Le blocus est plus discret. Il se manifeste sous la forme d’un rituel matinal devant l’ordinateur, d’une mère qui ne peut pas se rendre au Hajj, d’un fils qui dort dans le salon en écoutant son père respirer, d’un étudiant qui se dépêche avant une coupure d’électricité, d’un téléphone dans votre main qui est toujours sur le point de rendre l’âme.

Si une ville peut être transformée en une forme de cellule, tout commence ainsi. Pas par un événement unique. Mais par un lent et long recul des possibilités, jusqu’à ce qu’un jour, vous vous réveilliez et réalisiez que presque personne parmi vos proches ne croit plus que « les choses vont bientôt s’améliorer ».

Le 4 août 2025, ma sœur Elham a été dévastée par un événement inqualifiable. Les forces israéliennes ont ôté la vie à son mari, mon beau-frère Haitham. Il était un père qui essayait simplement de remplir son devoir le plus fondamental : nourrir sa femme et leurs cinq jeunes enfants. Il a été tué de la manière la plus cruelle et la plus absurde qui soit, pris au piège dans les embuscades mortelles tendues autour des camions d’aide humanitaire près des frontières.

De nombreux rapports documentent désormais la manière dont des familles de Gaza sont tuées alors qu’elles tentent d’accéder à de la nourriture ou à de l’eau, comment des familles entières sont décimées lors d’attaques que les groupes de défense des droits humains qualifient de possibles crimes de guerre. Amnesty International décrit des familles entières rayées de la carte en un instant. Gideon Levy recueille des témoignages sur « le massacre de Gaza ». Pour le monde extérieur, il s’agit d’études de cas et de preuves. Pour ma sœur, il s’agit d’un lit vide et de cinq enfants qui demandent où est passé leur père.

Abdalrahim Abuwarda est un chercheur palestinien et doctorant en anglais (humanités publiques) à l’Université du Wyoming. Ses recherches et son enseignement portent sur les représentations médiatiques, rhétoriques et politiques du récit en Palestine et au-delà.

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss

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