Entretien avec Gadi Algazi : Yanoun, récit d’une épuration ethnique

À partir du récit de la résistance des habitant·es de Yanoun et de leurs soutiens, l’historien Gadi Algazi nous fait part de son analyse du processus de colonisation et des luttes qui s’y opposent.

Par l’Agence Média Palestine, le 9 janvier 2026

Image : Yanoun, Cisjordanie, 16 août 2006 (Anne Paq, Activestills)


Le 29 décembre dernier, les dernières familles du hameau palestinien Yanoun ont quitté leurs maisons, cédant à des années de pressions et de violences israéliennes – la 45e communauté palestinienne forcée par la terreur des colons et de l’armée de quitter son village depuis Octobre 2023. Les gens de Yanoun étaient déjà expulsés de leur village en Octobre 2002, mais y sont retournés. Pendant plus de 20 ans, ils sont restés attachés avec ténacité à leurs foyers. Pour beaucoup de militants, Yanoun est devenu un symbole de « sumud ».

Pour comprendre les circonstances de ce départ récent et les perspectives de retour des habitant·es de Yanoun, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Gadi Algazi, historien israélien et co-fondateur du collectif Taayoush engagé  de longue date dans la défense du hameau.

“En tant que militant israélien, ma connaissance de Yanoun est limitée”, prévient Gadi Algazi. “Notre engagement sur le terrain a commencé en Octobre 2002. Nos camarades de Cisjordanie nous ont communiqué ce qui s’est passé à Yanoun. En avril, l’armée israélienne avait ré-occupé la Cisjordanie et, à bien des égards, la première phase de la seconde intifada prenait fin. Pendant l’automne, bénéficiant de la protection militaire, les colons terrorisaient les récoltes d’olives, autant pour détruire l’économie palestinienne que pour étendre leurs propres terres.”

Première expulsion et premier retour

“Il était de notre devoir d’aider les Palestinien·nes dans leur Sumud (l’attachement tenace à la terre, la resistance quotidienne face à la colonisation sioniste). C’est pourquoi nous avions fondé Taayoush, qui signifie en arabe ‘vivre ensemble’. Nous étions présent·es sur les récoltes pour documenter, dénoncer et empêcher la violence des colons, et nous avons gagné la confiance de militant·es palestinien·nes qui nous ont parlé de Yanoun.”

“Yanoun est un Khirbet, un hameau rassemblant seulement quelques familles, et est confronté à l’une des plus virulentes colonies sionistes, appelée Itamar.” 

Les militant·es palestinien·nes et israélien·nes de Taayoush décident alors d’organiser une présence constante dans le hameau de Yanoun, pour dissuader les attaques de colons et créer des conditions dans lesquelles les habitant·es pourraient revenir dans leurs maisons.

“C’était une décision difficile à mettre en place”, raconte Gadi Algazi. “Nous avons dû organiser, dans l’urgence, une rotation de volontaires, des étudiant·es, des travailleur·euses, acceptant de passer 24 heures par jour sur place jusqu’à ce que la situation s’améliore.”

“Et les habitant·es sont revenu·es. C’était un moment très émouvant. Le retour est chargé d’histoire, en Palestine, où chacun·e porte la blessure de 1948.”

Après le retour des habitant·es de Yanoun, les activistes de Taayoush ont maintenu leur présence pendant deux semaines, avant de décider de quitter les lieux. 

“Nous ne voulions pas devenir une sorte de ‘colonie de gauche’. En tant que militant israélien·nes, juif·ves et arabes mais travaillant au sein de société coloniale, nous pensions que ce n’était pas à nous de maintenir cette présence dans la durée. C’était à la société civile palestinienne de prendre le relais, secondée de militant·es internationales·aux.” Ce qui a été le cas. 

Yanoun, un cas spécifique et emblématique

Travailler avec les habitants de Yanoun nous a apporté des éclairages importants sur le processus de colonisation. La menace directe pesant sur Yanoun provenait d’une exploitation agricole située juste au-dessus du village. Il s’agissait de l’avant-poste le plus dangereux de la colonie d’Itamar : la ferme écologique d’Avri Ran. Issu d’un kibboutz, cet homme s’est radicalisé pour devenir à la fois un sioniste messianique, un colon militant et un entrepreneur.

“Avri Ran a dirigé des attaques contre Yanoun. Le colons ont brûlé le générateur, seule source d’électricité du village, ont tenté de détruire les sources et les puits, et utilisé leurs troupeaux de moutons pour provoquer les Palestinien·nes sur leurs terres.”

“Nous avons donc été confronté-es à deux innovations majeures dans le processus de colonisation : d’une part, le passage à l’agriculture écologique et, d’autre part, l’organisation de troupes paramilitaires composées de jeunes. Avri Ran est le pionnier de l’agriculture biologique sur les terres volées aux Palestiniens. Aujourd’hui, les œufs et les produits des fermes biologiques de ces colons sont disponibles partout en Israël. Ils sont devenus une référence sur le marché du bio israélien.”

“Mais Ran a également recruté de jeunes colons pour former ce que les journaux appellent ‘les jeunes des collines’. Il s’agit souvent de jeunes marginalisés, sans emplois, violents, qui servent de ‘troupe de choc’, sorte de milice qui vient terroriser les populations palestiniennes pour conquérir de nouvelles terres, avec le soutien total de l’armée israélienne. Le terme ‘jeunes des collines’ permet à de nombreux Israéliens d’ignorer le fait qu’ils agissent de manière coordonnée et bénéficient d’un soutien logistique complet. Ils sont en grande partie à l’origine de la récente vague d’expulsions en Cisjordanie.”

“Depuis 2002, Yanoun est progressivement encerclée par un nombre croissant d’avant-postes de colons. Ils ont pris 85 % de ses terres et ont rendu la vie impossible. Les habitant·es de Yanoun sont resté·es aussi longtemps que possible. Les gens ne voulaient pas partir, mais ont dû s’y résoudre en fin de compte, en même temps que d’autres villageois·es de Cisjordanie qui ont quitté leurs maisons.”

“C’est une épreuve très douloureuse pour tous les militants anticolonialistes et pour le mouvement de solidarité. Je souhaite toutefois transmettre un message essentiel. Les habitant·es de Yanoun ont réussi à tenir, et cela mérite notre admiration, il faut le dire avant tout”, rappelle Gadi Algazi. “Ils et elles sont devenu·es emblématiques du Sumud Palestinien.” 

“Il y a des cartes et des estimations produites par les colons eux-mêmes, qui recensent le nombre de Palesitnien·nes expulsé·es et combien de terres ils ont saisi. Il ne s’agit pas d’une petite opération. Yanoun est un point dans cette histoire, mais à l’échelle de la région, ces dernières années représentent une victoire écrasante de l’expansion coloniale.”

“Bien sûr, pour tou·tes les activistes qui ont connu Yanoun et son histoire, le départ de ses habitant·es est un déchirement. Cela nous brise le cœur, tout simplement. Mais il faut saluer l’accomplissement incroyable qu’ils et elles ont réussi, celui de rester pendant 24 années depuis la première expulsion, et de résister.”

“Il ne faut pas sombrer dans le fatalisme ni dans la nostalgie. Le rapport de force est largement en défaveur des Palestinien·nes, et le fait qu’ils et elles aient resisté montre un courage immense. Cela mérite notre respect. Et je crois à leur retour.”

La colonisation est un processus qui peut être arrêté et inversé

“On a tendance à observer la colonisation comme un processus en marche inéluctable, ce qui nous donne une compréhension fataliste de la réalité qui ne peut pas nous servir dans notre engagement pour la justice et la résistance à la colonisation”, rappelle Gadi Algazi.

“Il y a des exemples dans l’histoire de la colonisation sioniste dans laquelle le processus a été arrêté et inversé. Ces exemples doivent nous servir de repères et d’outils pour continuer de lutter.”

“Un premier exemple. Nous connaissons l’expulsion de masse qui a eu lieu en 1948, mais nous devrions aussi penser à ceux qui se sont retournés. Beaucoup ont perdu la vie en tentant de rentrer chez eux, cela ne fait aucun doute. Nous ne savons même pas combien.

Mais des dizaines de milliers ont réussi à retourner sur leurs terres au début des années 50. Au moins 35 000 Palestinien·nes ont pu rentrer entre 1948 et 1953, selon les archives israeliens. Bien sûr, ce n’est pas assez. Mais les enfants, les petits-enfants de ces 35 000 Palestinien·nes sont celles et ceux qui vivent aujourd’hui en Galilée, dans le Naqab, partout.”

“On prend pour acquis le fait que des Palestinien·nes vivent dans les territoires de 48, et que le nettoyage ethnique n’a pas été complètement réalisé, mais ce n’est pas anodin. Si vous regardez l’histoire plus précisément, vous comprenez qu’il y a des Palestinien·nes dans ces territoires parce qu’ils et elles ont résisté, et parce que des réseaux de solidarité ont été mis en place, parce que certain·es ont été infiltré illégalement et se sont battu·es pour pouvoir rester.”

“Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que le simple fait qu’il y ait des Palestinien·nes sur les territoires de 48 est la preuve qu’ils et elles ont résisté contre le projet qui a voulu les expulser, les effacer. Et nous devrions reconnaître cela, même si la lutte reste longue, et mortelle.”

“Un autre exemple : après 1967, il y a eu une vague de mariages entre des Palestinien·nes de Gaza et de Cisjordanie avec des Palestinien·nes d’Israël. Nous ne pouvons pas le chiffrer exactement, mais le gouvernement israélien considère que cela concerne au moins 100 000 personnes. C’est un retour “doux”, un retour silencieux. Il n’est pas prévu, pas délibérément politique, mais le résultat est que beaucoup de réfugié-es ont pu rentrer. D’ailleurs, le gouvernement raciste réprime ces familles en ne reconnaissant pas leurs documents légaux et leurs droits. Ces familles, sans papiers dans leur propre pays, vivent sous la menace constante d’expulsion et de déchirement.”

“Mon dernier exemple est la bande de Gaza. On ne se souvient pas aujourd’hui, qu’en 1967, toutes les parties du gouvernement isralien s’accordaient dans la volonté d’annexer Gaza. Mais cela nécessite d’expulser les gens, et surtout, de se débarrasser des réfugiés.

Jusqu’à 1973-74, d’énormes moyens ont été déployés pour expulser les habitant·es de Gaza dans le but de l’annexer. Des pressions politiques et militaires, de l’argent, plusieurs destinations ont été proposées, pour nettoyer l’enclave de ses habitant·es.”

“Mais cela n’a pas marché, et l’armée et le gouvernement israéliens ont dû se rendre à cette évidence : ils ne pouvaient pas se débarrasser des Palestinien·nes. Et c’est une victoire de la résistance populaire palestinienne, du peuple qui a refusé de quitter sa terre.”

“Nous n’avons pas d’autre choix”

“Il est tragique que cet accomplissement résulte dans une guerre éternelle que mène Israël contre Gaza, parce que Gaza symbolise 1948, parce que Gaza porte les blessures ouvertes de 1948. Mais c’est la ténacité palestinienne, et sa volonté inébranlable de ne pas quitter sa terre, qui est en jeu ici.”

“La colonisation de peuplement n’est pas omnipotente. Elle peut avoir des armes, bénéficier de la complicité et de la puissance des gouvernements qui la soutiennent, et elle peut causer des souffrances terribles, mais elle n’est pas omnipotente.”

“Je crois au fait que l’histoire est aussi façonnée par les opprimé·es, par la résistance et par la solidarité. Nous n’avons pas d’autre choix que de rester solidaires, dans l’espoir que le rapport de force s’inversera. Et à chaque occasion, nous avons le devoir de la ralentir, de l’arrêter ou de l’inverser.”

“ Il s’agit de la lutte des Palestinien·nes : notre rôle, en tant qu’Israélien·nes, est de rester solidaires. Et dans chacun de nos actes, de préparer demain, de préparer le jour d’après, et de préserver la dignité, essentielle dans une lutte de libération, et l’espoir.”

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