« Ici, nous pouvons être libres » : la communauté révolutionne la culture des clubs palestiniens

Une fête du Nouvel An organisée par Daraq Crew a repoussé les limites de la vie nocturne palestinienne à Jérusalem, créant un espace de joie dans une période de souffrance intense.

Photographe: Oren Ziv – 08/12/2012 – image : activestills

Par Alice Austin, le 12 janvier 2026

Il est un peu plus de minuit le soir du réveillon du Nouvel An et Jérusalem-Ouest bourdonne d’activités pour célébrer la fin de l’année. Les rues sont illuminées et les bars sont pleins, de la musique retentit dans tous les établissements. Un groupe de jeunes Israéliens vêtus de jeans moulants et de kippas déambule sur Jaffa Road, passant devant un groupe d’agents de la police des frontières. Certains s’appuient contre les murs de pierre, d’autres se tiennent debout, les jambes écartées, tous une main posée sur leur M16. 

Au coin de la rue, une file d’attente se forme devant le Pergamon Club. Un videur portant du mascara et une veste scintillante vérifie les billets, colle un autocollant sur les appareils photo des téléphones des participants, puis les fait entrer dans la discothèque souterraine située en dessous.

Elle n’est ouverte que depuis 30 minutes, mais la discothèque a déjà presque atteint sa capacité maximale de 340 personnes. La première heure de 2026 s’est déroulée dans un tourbillon de bras tatoués, de longs cheveux, de sifflets et de cris. Les basses techno résonnent dans les haut-parleurs de la salle souterraine, qui se remplit si vite que les organisateurs ouvrent la salle à l’étage deux heures plus tôt que prévu.

C’est là que DJ Mahmood, basé à Haïfa, prend les commandes : casquette noire sur la tête, entièrement vêtu de Nike, il passe une musique basse très énergique dans une salle prête à exploser. Il invite tour à tour ses amis à mixer à ses côtés, ouvrant les platines aux talents palestiniens émergents et faisant du voguing pendant qu’il mixe. Des boules disco sont suspendues au plafond, des lumières rouges et bleues clignotent, et au centre de la piste de danse, un petit cercle de dabke se forme.

« Je suis sous le choc », déclare une palestinienne blonde originaire de Jérusalem-Est, venue de Londres où elle réside actuellement. « Rien de tel ne se passe jamais ici. Rien. »

Lorsque Daraq Crew s’est demandé s’il fallait ou non organiser une fête pour le réveillon du Nouvel An à Jérusalem-Ouest, certains ont émis des réserves. « À Jérusalem, il y a toujours des tensions, il y a l’armée [israélienne], il y a des frontières, on peut sentir les barrières entre les gens », explique Humam Attoun, responsable de l’équipe de sensibilisation de Daraq, au magazine +972. « Ce n’est pas que nous ne devrions pas faire la fête à Jérusalem, mais il s’agit de savoir si ce n’est pas dangereux. »

Leur premier événement s’est tenu dans un bâtiment abandonné du quartier Wadi Salib à Haïfa, dont les propriétaires palestiniens avaient été expulsés lors de la Nakba de 1948. Ils ont passé des jours à nettoyer les déchets et ont investi tout leur argent et leur énergie dans la construction du système de sonorisation, la décoration de l’espace et la création d’un environnement sûr et accueillant pour les participants.

« 300 personnes sont venues », raconte le fondateur Aneq, vêtu d’une chemise noire moulante à manches longues, d’un pantalon parachute kaki et de baskets ridiculement grandes. « Nous avons marqué l’histoire. »

Des gens sont venus de tout le pays – des villages palestiniens du nord, de Jérusalem-Est, de Cisjordanie, de Jaffa – et Aneq a remarqué qu’ils ne faisaient pas que danser. Ils avaient des conversations qui n’étaient possibles nulle part ailleurs, parlant dans leur langue maternelle sans crainte et créant des liens entre des communautés fragmentées.

« Chaque événement est une histoire différente, un concept différent, et souvent des personnes différentes », explique Aneq avant la soirée du Nouvel An. « C’est incroyable de voir à quel point la scène peut s’ouvrir. Mais nous n’avons jamais organisé de fête ici à Jérusalem, nous devons donc être plus prudents. Nous ne savons pas comment les gens vont réagir. C’est un grand test pour nous. »

Défier le système

À 3 h 30 du matin, Geisha Mars (de son vrai nom Maram) termine son set techno psychédélique dans la salle de club au rez-de-chaussée devant une piste bondée de danseurs aux yeux fermés.

La DJ basée à Jérusalem a participé à l’atelier DJ 2023 de Nour Palestina à Sheikh Jarrah, et à l’époque, elle avait déclaré à +972 que la culture club palestinienne à Jérusalem était inexistante. Aujourd’hui, elle en est à l’avant-garde.

« J’adore Daraq », me dit Maram. « Il fallait offrir aux Palestiniens un espace sûr où nous pouvions être palestiniens, un espace plein de belles couleurs, où nous pouvions être libres. »

Daraq Crew souhaitait depuis longtemps organiser un événement à Jérusalem, car une grande partie de leur communauté vit ici, mais le moment ne semblait jamais opportun, jusqu’à ce que John Emerezian devienne le nouveau copropriétaire du Pergamon il y a trois mois.

Né et élevé à Jérusalem d’un père arménien et d’une mère palestinienne, Emerezian est ouvert d’esprit et adore faire la fête. « Après le 7 octobre, la communauté arabe [de Jérusalem] a cessé d’organiser des événements », explique Emerezian. « Ils ne fréquentaient pas les lieux israéliens, donc ma présence ici donne aux Palestiniens une chance et une opportunité de partager leur art. »

Emerezian organise chaque semaine des événements éphémères au Pergamon, souvent avec Maram et d’autres DJ, afin d’ouvrir la scène culturelle à ceux qui en ont été historiquement exclus et de mettre en relation des personnes très éloignées de la communauté traditionnelle des clubs. « Lors de leurs événements, tout le monde danse, pas seulement les jeunes, mais aussi les oncles et les tantes, tout le monde », dit Maram. Pour elle, c’est comme si la culture palestinienne à Jérusalem avait été libérée, et Emerezian en est la clé.

Néanmoins, cela reste extrêmement nouveau pour tout le monde, ce qui explique pourquoi bon nombre des personnes présentes au Daraq ce soir semblent légèrement sous le choc. À 4 heures du matin, le portier vêtu d’une veste scintillante refuse l’entrée à des groupes de jeunes hommes qui ne sont pas susceptibles d’apprécier l’ambiance de cette soirée. C’est un exercice d’équilibre auquel le Daraq est habitué, et le portier s’acquitte de cette tâche avec un tel charme que les hommes repartent avec le sourire.

Pour Maria Rashed, productrice de télévision et organisatrice de soirées à Nazareth, Daraq prouve qu’il est encore possible de construire une communauté palestinienne à l’intérieur et à l’extérieur des frontières israéliennes, en redéfinissant la vie nocturne comme une forme de solidarité collective et non comme un simple divertissement. « Les Palestiniens ont besoin d’un espace qui leur est propre, sans avoir à s’expliquer ni à justifier leur souffrance », explique-t-elle à +972.

« Ce qui rend Daraq si spécial, c’est sa raison d’être : créer un espace où les gens peuvent se reconnaître les uns les autres et se rassembler en tant que communauté », poursuit Rashed. « Cela devient en soi une façon de défier le système. »

C’est peut-être là la plus grande réussite de Daraq : sa capacité à défendre la joie palestinienne, même si ce n’est que pour quelques heures, à une époque où la souffrance est si intense.

Alors que la fête touche à sa fin et que les participants se dispersent dans les rues tranquilles de Jérusalem, un gros bulldozer Hyundai jaune passe devant eux, leur rappelant la réalité précaire dans laquelle cette merveilleuse communauté tente de s’épanouir.

Traduction : LD pour l’Agence Média Palestine


Source : 972+ Magazine

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