Il y a peu, les Israéliens applaudissaient l’holocauste à Gaza, et aujourd’hui, ils osent célébrer le soulèvement courageux du peuple iranien.

Par Orly Noy, le 16 janvier 2026
Il y a quarante-sept ans aujourd’hui, Mohammad Reza Pahlavi, l’ancien Shah d’Iran, quittait le pays pour de bon. Il y a quarante-sept ans aujourd’hui, ma famille et moi avons quitté l’Iran aussi, sans savoir que ce serait également pour de bon. Dans le chaos de la révolution, rien n’était clair sauf le chaos lui-même.
Nous n’avons appris le départ de la famille royale qu’en route vers l’aéroport, à travers les gros titres des éditions spéciales des journaux qui criaient : شاه رفت, « Le Shah est parti ». Le Shah était parti, et nous aussi.
Depuis 47 ans, je suis de loin la patrie que nous avons laissée derrière nous : ses joies, qui sont trop rares, et ses désastres et ses douleurs, qui sont bien trop nombreux. Et comme le reste du monde, ces derniers jours, j’ai suivi le soulèvement héroïque du peuple iranien dans sa lutte pour se libérer de l’oppression de ce régime maléfique et cruel. En voyant le prix terrible qu’il a été forcé de payer, mon cœur semble s’envoler hors de ma poitrine vers eux. Les images des forces Basij fauchant les manifestants sont glaçantes. J’ai encore pas mal de proches en Iran ; depuis le début des manifestations, je n’ai pas osé les contacter pour prendre de leurs nouvelles car tout contact venant de quelqu’un en Israël pourrait les mettre en danger. Alors je suis de loin et je prie pour le mieux.
En Israël, comme partout ailleurs dans le monde, le soulèvement iranien a fait la une des journaux et une grande partie du débat public — non seulement en raison des implications que ces développements, ou une éventuelle attaque américaine, auraient pour Israël, mais aussi parce que les manifestations donnent au public israélien l’occasion de « se tenir du bon côté » et de restaurer leur image, tant à leurs propres yeux qu’aux yeux du monde.
Quand je vois des Juifs israéliens qui il y a peu encore soutenaient le génocide barbare des Palestiniens de Gaza — de toutes leurs forces, avec un enthousiasme mesuré, ou avec un haussement d’épaules et un « C’est comme ça à la guerre » — qui célèbrent maintenant le vaillant soulèvement du peuple iranien, la nausée me secoue jusqu’au plus profond de mon être.
Existe-t-il un collectif plus insolent sur terre que le collectif sioniste ? Après avoir bâillé face à des bébés mourant de faim et au bombardement de quartiers entiers, et en continuant à faire preuve d’une indifférence totale envers les souffrances continues dans la Bande, ils osent maintenant parler d’un régime cruel ? D’une lutte pour la libération ? De démocratie ? De liberté ?
Je vois des Israéliens secouer la tête avec suffisance sur le fait que personne ne connaît le nombre réel de victimes parmi les manifestants en Iran. Connaissent-ils le nombre réel de victimes de l’holocauste de Gaza ? S’en soucient-ils seulement ?
Récemment, j’ai été terrassé par une grippe comme je n’en ai jamais connu. On dit que c’est la pire grippe à frapper notre région depuis des décennies, et je le crois. Je sais qu’elle fait actuellement des ravages parmi les habitants de Gaza — sans lit chaud, sans toit au-dessus de leurs têtes, sans médicaments et sans espace sec pour se remettre. L’insatiable cruauté israélienne ne lâche toujours pas prise sur ces survivants, insistant pour continuer à les torturer.
Pendant que j’étais cloué au lit, je ne pouvais pas faire grand-chose à part faire défiler de plus en plus de vidéos d’Iran, et surtout de ma ville natale, Téhéran. Chaque fois, après avoir posé mon téléphone, je m’envolais dans mon imagination vers la visite que je pourrais un jour faire.
Si j’ai un souhait, c’est celui-ci : voir l’Iran une fois de plus. La rue où se trouvait notre maison, qui n’existe plus. L’école juive où j’ai étudié, qui existe encore. Le grand bazar de la ville. La ruelle qui mène à la maison de mes grands-parents à Ispahan. Je peux facilement recréer l’odeur de chacun de ces endroits.
J’ai récemment lu les mémoires de Raja Shehadeh, « Nous aurions pu être amis, mon père et moi ». Shehadeh décrit combien il était difficile pour son père, l’un des avocats palestiniens les plus éminents de son temps, de se réconcilier avec la perte de sa maison à Jaffa après la Nakba : le désir constant et la disposition à retourner, et le chagrin de ne pas pouvoir le faire.
Mes parents n’ont jamais imaginé que leur vie se terminerait ailleurs que dans leur patrie. Mais contrairement à beaucoup d’autres forcés de se déraciner, y compris la famille Shehadeh, un autre pays nous attendait à bras ouverts pour nous offrir une nouvelle patrie — à condition que nous soyons prêts à nous engager dans la tâche d’effacer l’histoire du peuple dont il nous avait si généreusement offert la terre.
Il m’a fallu de nombreuses années pour comprendre la signification de ceci : qu’avant même de mettre le pied sur cette terre, à l’âge de 9 ans, j’avais déjà des droits qui allaient bien au-delà de ceux des gens qui y avaient vécu pendant des siècles. Mon rejet de cette injustice découle non seulement de ma position de Juif israélien, avec tous les privilèges que cela implique, mais aussi de l’impératif moral que m’impose mon identité iranienne, et mon identité d’immigrant.
Ma famille et moi n’avons pas vécu une Nakba — loin de là. Nous avons choisi d’émigrer de notre patrie ; personne ne nous a expulsés. Contrairement aux réfugiés palestiniens, nous pourrions retourner à tout moment. Notre sort n’aurait pas été pire que celui des dizaines de millions d’autres Iraniens sous ce régime cauchemardesque. Nous n’avons pas été jetés en exil ; la patrie d’un autre peuple a été étalée à nos pieds, après avoir soumis et écrasé ses habitants.
Pour toutes ces raisons, je ne revendiquerai aucune forme de solidarité diasporique avec les réfugiés palestiniens (après tout, je n’ai pas l’insolence des sionistes). Mais la douleur de regarder de loin votre patrie être déchirée, corrompue par un régime méprisable et cruel, est quelque chose que je connais bien.
Liberté pour le peuple iranien. Liberté pour le peuple palestinien. Et liberté aussi pour les Juifs israéliens du rôle honteux de maîtres dans un régime de suprématie. Puissions-nous voir le jour où tous les réfugiés pourront retourner dans leurs patries la tête haute, et où tous les régimes maléfiques de ce monde brisé seront éradiqués pour toujours.
Traduction pour l’Agence Média Palestine : LD
Source : +972 Magazine



