L’aide humanitaire, précieuse et dérisoire : entretien avec Rony Brauman

L’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, pour comprendre les enjeux et perspectives de l’humanitaire dans le nouvel ordre imposé par le plan Trump.

Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 6 février 2026



“Après de nombreux mois d’échanges infructueux avec les autorités israéliennes, et en l’absence de garanties permettant d’assurer la sécurité de son personnel ou la gestion indépendante de ses opérations, Médecins sans frontières (MSF) a décidé qu’elle ne partagera pas la liste de son personnel palestinien et international avec les autorités israéliennes.”

Ce communiqué, publié le 30 janvier, a mis fin à des mois de négociations et déclarations contradictoires, pendant lesquels Israël tentait d’imposer à MSF, dont l’action humanitaire à Gaza est vitale après deux ans de génocide ayant détruit une large partie du système de santé, de lui communiquer des données confidentielles sur ses employé-es palestinien-nes, en contradiction avec le droit international et les valeurs humanitaires du groupe.

La réponse israélienne n’a pas tardé, le ministère israélien des Affaires étrangères accusant MSF d’avoir “quelque chose à cacher” et annonçant que l’accès à la bande de Gaza pour cette ONG serait désormais interdite.

Pour comprendre les enjeux de cette nouvelle étape de démantèlement de la présence humanitaire à Gaza, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Rony Brauman, ancien président de MSF.

L’aide humanitaire, précieuse et dérisoire

“Le fond sur lequel se situe tous les événements que l’on peut observer en Palestine occupée est le projet israélien de s’approprier l’ensemble des terres laissées aux palestinien-nes après 49”, explique Rony Brauman. “En confinant la population dans des espaces de plus en plus restreints, Israël entend les épuiser afin qu’ils et elles partent.”

“À Gaza après le 7 octobre 2023, cette stratégie a été accélérée en une guerre génocidaire et à l’anéantissment du bâti palestinien, l’habitat mais aussi et surtout les services publics, les terres agricoles, les service culturels, les mosquées, les cimetièrers, les écoles… C’est la société dans ce qu’elle a de plus profond qui est visée ici, et l’aplatissement de Gaza est la concrétisation de l’anéantissement de la société voulu par Israël.”

“Dans ce contexte, l’aide humanitaire devient aussi précieuse que dérisoire : précieuse parce que vitale, pour les dizaines de milliers de Palestinien-nes qui en dépendent entièrement. Dérisoire d’un point de vue historique et politique, en regard de ce projet global de destruction de la société palestinienne. C’est le paradoxe dans lequel se trouve l’aide humanitaire.”

“Aujourd’hui le contexte évolue, sans changer fondamentalement, avec le plan Trump tel qu’exposé à Davos par Jared Kushner. Dans cette ville ultramoderne, dite intelligente, cette riviera relookée, les Palestinien-nes ont une place : celle d’une main d’oeuvre docile, servile, destinée à être les plagistes, les balayeur-euses, les serviteur-euses de la société huppée qui bénéficierait du projet. C’est un projet dystopique, grotesque et effrayant.”

L’humanitaire n’aura plus de place à Gaza

“Et dans ce projet, l’humanitaire n’a aucune place. Il y aurait beaucoup à faire dans la phase de transition où nous nous situons, car il y a tant de blessé-es, de malades encore à soigner, mais tout cela va rester en plan.”

Les organisations bannies fournissent toute une gamme de services, notamment des soins de santé, la distribution de nourriture, des abris, l’accès à l’eau et à l’assainissement, l’éducation et un soutien psychologique. Leur interdiction pourrait faire basculer Gaza dans une situation encore plus catastrophique.

MSF représente aujourd’hui à Gaza 1 lit d’hôpital sur 5, 1 accouchement sur 3. L’ONG  soutient 6 hôpitaux, 2 hôpitaux de campagne, 4 centres de santé primaire, 2 cliniques et plusieurs cliniques mobiles pour soigner les plaies, un travail absolument essentiel alors que les bombardements israéliens n’ont pas cessé malgré l’accord Trump.

“Dans quelques semaines, nos équipes étrangères seront bannies de Gaza, et nos équipes locales privées d’approvisionnement extérieur, autrement dit des moyens matériels pour travailler, médicaments, matériel, carburant pour les groupes électrogène, etc. Un-e médecin sans ces ressources n’a pas de mains : nos équipes ne pourront tout simplement plus travailler.”

“37 ONGs sont sous le coup de cette interdiction. On ignore encore si certaines seront épargnées. Nous avons tout à parier qu’il ne restera que celles qui ont accepté les conditions israéliennes, enclines à se mettre au service de la politique israélienne.”

“À ce stade, ce ne sont que des hypothèses. On entend beaucoup parler d’ONGs évangélistes, notamment la Samaritan’s Purse, organisation chrétienne sioniste, proche de MAGA, qui dispose de moyens matériels importants, qui s’incrivent avec enthousiasme dans cette perspective de coopération avec Israël. On s’achemine donc vers cette situation, dans laquelle les organisations humanitaires décentes n’ont aucune place.”

Futuricide

“Il est impossible de savoir ce qu’il adviendra du chantier promis par Kushner”, ajoute Rony Brauman. “C’est un projet qui n’a pas de précédent, je suis très incertain quant à la faisabilité du projet du projet immobilier de Trump et Netanyahou, nous n’avons pas de repère pour l’évaluer.”

“Rien de significatif ne semble s’y opposer, à ceci près que le Hamas n’est pas complètement désarmé et ni complètement affaibli, même s’il a perdu une grande partie de sa légitimité internationale en raison des crimes atroces du 7 octobre. Mais il est très difficile d’estimer le rapport de force réel.”

“L’autre inconnue est le niveau d’adhésion des Israélien-nes elles et eux-mêmes, car le plan Trump entre en contradiction avec les plans de développement des colonies israéliennes. Daniella Weiss, cheffe du mouvement radical de colons Nachala, déclarait il y a quelques jours vouloir installer un million d’Israélien-nes dans la bande de Gaza : un projet qui ne fait pas bon ménage avec le plan Trump.”

“Il y a donc cet espace d’incertitude entre plan et réalisation. Mais ce qui est sûr, c’est que le projet de disparition de la société palestinienne, pas forcément de ses individu-es mais bien de ce qui fait société en Palestine, ce projet est avancé chaque jour.”

“On l’observe à Gaza, en Cisjordanie, dans les prisons israéliennes, il s’agit d’une stratégie d’asphyxie totale, et de désespoir. Désespoir est le mot clé : le projet de nettoyage ethnique de la Palestine considère que si les Palestinien-nes perdent espoir, ils se soumettront ou partiront.”

“C’est ce que Stéphanie Latte Abdallah nomme, de manière très pertinente, un futuricide : il s’agit de couper toute possibilité de dépassement de la situation actuelle, toute perspective. L’anéantissement de l’avenir.”

Instrumentalisation de l’aide humanitaire

Depuis le début du génocide à Gaza, Israël instrumentalise l’aide humanitaire, l’utilisant comme une monnaie d’échange et prétendant en sélectionner les acteur-rices, notamment par la marginalisation et l’empêchement des action de l’URWA, agence de l’ONU pour les réfugié-es palestinien-nes. 

Un exemple parmi les plus tragiques de cette instrumentalisation a été la brève mais meurtrière action de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), entre mai et novembre 2025. Après avoir totalement bloqué les entrées d’aide humanitaire en mars 2025, Israël a donné à la GHF la mission d’administrer seule les distributions, indépendamment des réseaux pré-existants, qui restaient bloqués.

2 600 Palestinien-nes ont été assassiné-es alors qu’ils et elles cherchaient de l’aide auprès de la GHF, et au moins 19 182 autres ont été blessé-es. En août 2025, un groupe d’experts mandaté par l’ONU a affirmé que l’aide fournie par le GHF était “exploitée à des fins militaires et géopolitiques secrètes”.

“Je n’y vois pas un précédent dans l’humanitaire”, explique Rony Brauman, “tout simplement parce qu’il ne s’agissait pas d’un projet humanitaire : il ne suffit pas de mettre ‘humanitaire dans le nom d’un organisme pour qu’il en soit un. C’était une manœuvre tactique israélienne affublée du terme humanitaire, une opération stratégique et de communication.”

“L’objectif premier était de poursuivre le déplacement de la population vers le sud, pour la confiner près de la frontière égyptienne, en préparation d’une expulsion massive. Ça n’a pas eu lieu, mais ça ne veut pas dire que ce n’était pas le but, un but par ailleurs affiché comme objectif stratégique par l’armée israélienne depuis le début.”

“Et dans cet objectif, tous les moyens ont été employés, à commencer par le démantèlement de l’UNRWA. Avec la GHF, on est passé de 400 points de distribution d’aide alimentaire à 4 : un chiffre divisé par 100, qui montre bien la volonté de déplacement massif derrière le dispositif.”

Stratégie de communication

“Le second objectif de l’instauration de la GHF était un pur élément de communication : il s’agissait de répondre à l’inquiétude que soulevait le spectre de la famine. Alors qu’Israël limitait depuis des mois l’approvisionnement à Gaza, la famine orchestrée avait pris un nouveau tournant qui suscitait l’émotion jusque dans la population israélienne.”

“C’est une curiosité cruelle de cette époque que de constater que les bombardements n’avaient pas soulevé tant d’indignations que cela, mais la famine, si. Les charniers dans lesquels sont mort-es des milliers d’enfants ont pu avoir lieu, mais les images d’enfants mourant de faim sont celles qui ont provoqué un sursaut : c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase, et la fonction communicante de la GHF était de résorber cette goutte.”

“Cela n’avait donc rien à voir avec un projet d’assistance, qui par ailleurs était et reste nécessaire et urgent. Et les mercenaires chargé-es de protéger cette mission ont effectué des sur les foules venues chercher de l’aide, des tirs d’exercices alors que les populations visées ne représentaient aucune menace. Cela a été une véritable abomination.”

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