Vie et mort à Umm al-Khair, une île à l’intérieur d’une colonie

La communauté d’Umm al-Khair en Cisjordanie a été petit à petit grignotée par la colonie israélienne illégale de Carmel. Mais malgré la perte de terres et d’êtres chers, les Palestinien.nes refusent de partir. « C’est ma terre », dit Ahmad Hathaleen. « Ma place est ici. »

Commémoration d’Awdah Hathaleen, Umm al-Khair, Cisjordanie, le 6 septembre 2025 Photographe : Omri Eran Vardi image : activestills

Par Ali Awad, Rafaela Cortez et Ricardo Esteves Ribeiro, le 5 février 2026.

La jeep qui nous emmène à Umm al-Khair tangue d’un côté et de l’autre, comme si nous étions sur un bateau en eau libre. Au volant se trouve Ali Awad, un journaliste palestinien de Tuba, un village voisin. Presque toute la route reliant Tuba à Umm al-Khair a été détruite par l’État sioniste ; il ne reste qu’un seul chemin de terre, grossièrement sculpté par les habitant.es à travers les collines semi-désertiques de Masafer Yatta au sud de la Cisjordanie. Peu de véhicules peuvent faire le trajet : les tracteurs pendant la saison de plantation ou lorsque l’alimentation pour le bétail doit être transportée ; les véhicules militaires, qui patrouillent dans la zone jour après jour ; et les rares voitures conçues pour les terrains accidentés. La jeep d’Ali est l’une d’entre elles.

Ali nous a amené.es ici pour nous montrer comment l’État sioniste fait avancer son projet colonial sur le terrain, transformant Umm al-Khair, morceau par morceau, en ce qui ne peut être décrit que comme une île encerclée par une colonie.

Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur, cherchant des soldats. Rien, la route est libre. Il tire sur sa cigarette et appuie sur l’accélérateur. « C’est illégal d’être ici », nous dit-il.

En mai 2022, la Haute Cour israélienne a autorisé l’expulsion de milliers de Palestinien.nes de Masafer Yatta, désignant 3 600 hectares comme « zone militaire fermée » appelée Zone de Tir 918. Toute personne se trouvant à l’intérieur – en particulier les non-résident.es – risque la détention et potentiellement l’expulsion. « C’est risqué », dit Ali. « Mais il est essentiel de documenter ce qui se passe à Umm al-Khair. »

À notre gauche, des dizaines de drapeaux israéliens bordent la route. À notre droite, un texte en hébreu annonce la colonie devant nous : Carmel. Créée en 1980 comme avant-poste militaire, Carmel a été officialisée comme colonie un an plus tard – une stratégie habituelle de l’expansion sioniste à travers la Cisjordanie. Au fil du temps, elle est devenue une ville : des centaines de colons, des dizaines de maisons, une école, une synagogue, des magasins et même des bars. Elle domine Umm al-Khair, à quelques mètres de là.

La jeep suit la route qui délimite la colonie. Les murs en pierre s’élèvent à côté de nous, renforcés par des clôtures métalliques et de caméras de surveillance. Alors que nous prenons le premier virage, nous tombons sur une dizaine de colons. Plusieurs sont armés de fusils semi-automatiques. Certains sont mineurs, voire enfants, et plusieurs d’entre eux sont également armés.

Ils se tiennent sur la route, tranquilles, bloquant notre chemin. Ali se tend. Il appuie sur le frein, ralentit la jeep, et prend une profonde respiration, tentant de se ressaisir. Il nous demande de ne pas filmer. Les colons se séparent juste pour nous laisser passer, agrippant leurs armes alors que nous passons devant eux. L’un d’eux crie : « Allez-vous en ! » Nous roulons encore dix mètres et nous nous arrêtons enfin. Nous sommes arrivé.es à Umm al-Khair.

Le centre social du village ressemble, à première vue, à n’importe quel autre. Les enfants jouent et courent dans tous les sens. Les gens sont assis en cercle, discutent et boivent du thé ou du café. Il y a des balançoires et des toboggans pour les enfants. Tout semble normal.

Sauf qu’il y a les noms des martyrs peints parmi les couleurs vives des murs. Sauf qu’il y a des colons armés qui s’attardent juste à l’extérieur de la clôture, à côté de l’aire de jeux remplie d’enfants. Sauf que n’importe qui ici peut être détenu à tout moment, pour le simple fait d’être là, et que le centre social peut être démoli à tout moment.

« Chaque construction que vous voyez devant vous – a déjà été démolie une ou deux fois ou a un ordre de démolition », explique Ahmad Hathaleen, habitant d’Umm al-Khair. « Même un simple terrain de jeu – une terre, des bancs et quelques jeux pour les enfants – a un ordre de démolition. »

Les démolitions à Umm al-Khair ont commencé en 2007, à la suite de l’approbation d’un plan d’expansion de la colonie Carmel. Depuis, l’armée a détruit des centaines de structures, certaines plus d’une fois, mais les habitant.es persistent et reconstruisent ce que le projet sioniste a détruit à plusieurs reprises.

La famille Hathaleen est arrivée à Umm al-Khair il y a plus de 70 ans, déplacée pendant la Nakba – catastrophe, en arabe – lorsque environ 700 000 Palestinien.nes ont été expulsé.es de leurs maisons et plus de 500 villes et villages ont été détruits à la suite de la création de l’État d’Israël. À cette époque, les Hathaleen ont été forcé.es de quitter Arad situé dans le désert du Naqab. Aujourd’hui, Arad est une ville de près de 30 000 colons.

Ahmad Hathaleen est né ici, à Umm al-Khair, il y a trente ans : « Chaque jour, depuis que je suis né jusqu’à aujourd’hui, on doit lutter contre l’occupation. »

Alors que Carmel s’agrandit, avec le soutien de l’État et la protection de l’armée, la pression sur le village s’agrandit également. Ces dernières années, la violence des colons a augmenté – harcèlement et attaques, oliviers coupés, clôtures agricoles détruites, animaux volés et terres confisquées. Presque toutes les terres agricoles et les pâturages ont été pris par les colons. « Le village possédait 3 500 moutons et chèvres », explique Ahmad. « Maintenant, » entre les quelques 40 familles d’Umm al-Khair, « vous ne pouvez pas même en trouver 150. »

« Tu vois les colons ? » nous demande Ali Awad, pointant un groupe de personnes chantant et dansant de l’autre côté de la clôture, à une dizaine de mètres de l’endroit où se déroule l’interview. « Les gens ne peuvent pas sortir dans cette direction. Seulement par la route que nous avons utilisée, avec une voiture. Vous voyez beaucoup de terres autour d’Umm al-Khair, mais elles sont sous le contrôle des colons. »

L’année dernière, en 2025, les colons de Carmel ont poussé l’expansion encore plus loin. Ils ont placé des caravanes à côté de maisons palestiniennes, fermant une autre section du village. « Maintenant, le village va être complètement entouré par la colonie », dit Ahmad, « mettant les maisons d’Umm al-Khair au milieu. » Comme une île à l’intérieur d’une colonie.

Le 28 juillet, après des semaines d’attaques de plus en plus violentes, Yinon Levi est venu avec une pelleteuse. Levi est un colon connu pour sa violence qui a été sanctionné à la fois par les États-Unis et l’Union européenne en raison d’attaques répétées contre les Palestinien.nes. Il a créé l’avant-poste de la ferme Meitarim et il est l’un des responsables du nettoyage ethnique du village palestinien de Zanuta. Il est maintenant à l’initiative de nouveaux accaparements de terres à Umm al-Khair. « Il construit là où ils [la dizaine de colons à proximité] prient, et où ils ont posté leurs caravanes », explique Ahmad Hathaleen.

Au début, dit-il, personne ne s’est opposé. Mais quand il a commencé à rompre des canalisations d’eau et à déraciner des arbres qui appartiennent à des familles voisines, Ahmad est intervenu et s’est mis devant la machine. Il a plaidé sa cause – en arabe, en anglais, en hébreu. Levi ne s’est pas arrêté. Il a dirigé la pelleteuse sur lui, le percutant avec le marteau, Ahmad a perdu connaissance.

Les gens ont couru vers le lieu du forfait, habitant.es et militant.es internationaux. Parmi elles et eux se trouvait Awdah Hathaleen, le cousin d’Ahmad, un professeur d’anglais de 31 ans et organisateur bien connu à Umm al-Khair. Awdah se tenait près de la cour de récréation, filmant la scène qui se déroulait devant lui. Puis, soudain, Yinon a ouvert le feu. Dans la vidéo qu’Awdah a enregistrée, on peut entendre son souffle faiblir après que la balle lui ait frappé la poitrine. Il s’est effondré et a été transporté à l’hôpital, où il a été déclaré mort.

« Yinon a tiré sur Awdah parce qu’il sait qu’Awdah est un activiste très populaire et qu’ils ne veulent pas de couverture médiatique ici. Ils ne veulent pas que les gens écrivent ou parlent de leur harcèlement et de leur politique contre les Palestinien.nes », explique Ahmad. « Le meurtre d’Awdah est clairement un assassinat ciblé parce qu’il n’était pas n’importe qui. Il était connu pour ses écrits et ses liens avec le monde entier. »

La mort d’Awdah a été dévastatrice pour Umm al-Khair. Il était une figure centrale de la résistance non seulement à Umm al-Khair, mais à travers Masafer Yatta. « C’est difficile. C’est vraiment difficile », dit Alaa Hathaleen, beau-frère d’Awdah. « Parce que, je vous le dis, si c’était quelqu’un d’autre qu’Awdah, ce serait plus facile. Awdah est aimé de tous.tes. Vous ne trouverez personne qui déteste Awdah. Il est le meilleur. Il travaillait pour tout le monde, aidait la communauté, essayait d’obtenir des fonds pour la communauté. »

Awdah al-Hathaleen a été exécuté par le colon israélien extrémiste Yinon Levy alors qu’il filmait dans le village d’Umm al-Khair, Masafer Yatta, South Hebron Hills. (Photo: Conseil Municipal De Masafir Yatta/Wikimedia Commons)

Après Awdah

Le jour où Awdah a été tué, l’armée sioniste a arrêté et expulsé des gens du village. Plusieurs ont été emmenées à la prison militaire d’Ofer en Cisjordanie, dont Ahmad Hathaleen et Ali Awad. « Nous avons été torturés par toutes sortes de moyens », dit Ali. L’armée détenait le corps d’Awdah. Et leur condition pour le rendre était que maximum quinze personnes assistent aux funérailles qui devraient se dérouler la nuit et dans la ville de Yatta, et non Umm al-Khair où Awdah avait vécu toute sa vie.

« Les gens ont dit non », se souvient Ahmad. « Awdah mérite un enterrement aussi grand que ce qu’il a fait pour sa communauté. » L’armée a refusé. Quatre jours plus tard, Yinon Levi, qui avait été assigné à résidence, a été libéré. Il est retourné à Umm al-Khair comme si de rien n’était.

Après avoir tout essayé – présence médiatique, appels diplomatiques, campagnes militantes – le village n’a pas réussi à récupérer le corps d’Awdah. 70 femmes d’Umm al-Khair ont alors décidé de prendre les choses en main et de lancer une grève de la faim. « Awdah aurait des funérailles qui correspondent à sa valeur en tant qu’être humain et en tant qu’activiste qui a sacrifié sa vie pour sa communauté », explique Ahmad.

Six jours plus tard – dix jours après sa mort – son corps a été rendu. Awdah Hathaleen a été enterré à Umm al-Khair le 7 août. Des centaines de personnes ont défilé, malgré l’érection par l’armée de trois points de contrôle pour bloquer l’accès aux visiteur.ses.

Le village a perdu un organisateur, un compagnon bien-aimé, et trois enfants ont perdu leur père. Le plus âgé avait cinq ans, le plus jeune était encore un bébé. « Je suis dans la pire situation qui soit », dit Hanady Hathaleen, la veuve d’Awdah. « Chaque jour, c’est de plus en plus dur. C’est comme si toutes nos vies avaient juste disparu. Tous nos rêves, la sécurité que nous avions autrefois. Et cette sécurité, nous la devions à Awdah. Si nous avions de bonnes choses dans la vie, nous les devions à Awdah. »

Les enfants réclament leur père tous les jours. « Ils et elle se souviennent très bien de leur père. Ils et elle veulent mourir comme il l’a fait », dit-elle. « Il y a deux nuits, [le plus âgé] m’a dit: « Je veux tromper les dieux, prétendre que je suis mort, alors ils m’emmèneront chez mon père, et ce sera la meilleure chose qui soit jamais arrivée. »

Alors que nous sommes assis.es dans le centre communautaire, les colons sont à quelques mètres, de l’autre côté de la clôture. Ils chantent, dansent et prient de plus en plus fort, comme pour noyer notre conversation. « Ils ont une très grande synagogue à l’intérieur de Carmel, mais ces prières sont faites pour provoquer les gens », affirme Ahmad. « Leur objectif clair est de dégager les gens d’ici, de voler la terre. »

Nous lui demandons pourquoi il a décidé de rester.

« Mes grands-parents étaient des réfugié.es de 1948, et ils ont emménagé ici. Si je pars d’ici, où vais-je aller ? » répond-il. « Même si je déménageait ailleurs, cela ne voudrait pas dire pour autant qu’il y aurait un avenir à cet endroit. Et puis, il y a le respect pour les gens qui sont morts et ont sacrifié leur vie pour cette terre. Nous devons être résilient.es. »

Pour Ahmad, quitter Umm al-Khair après le sacrifice des martyrs, qui sont morts pour que leurs familles puissent rester, serait une trahison. « C’est mon pays », ajoute-t-il. « C’est ma terre. Ma place est ici. Pourquoi devrait-il même y avoir la question de partir ou de rester ? Le colon, le colon illégal qui est venu ici, c’est lui qui doit partir. »

Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.G

Source : Mondoweiss

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Retour en haut