Gaza accueille le Ramadan dans une fragile « trêve » et dans la crainte d’une reprise de la guerre

Malgré le déplacement, les familles de Gaza s’efforcent de créer de la joie en ce Ramadan, entre deuil, pénurie et paix précaire.

Par Maram Humaid, le 18 février 2026

Le fils de la famille Maisoon al-Barbarawi accroche une lanterne du ramadan tandis que la famille de Gaza tente de décorer sa tente photographe : Abdelhakim Abu Riash image: Al Jazeera

Bande de Gaza centrale — Dans le camp de réfugiés de Bureij, au centre de Gaza, Maisoon al-Barbarawi accueille le mois sacré du Ramadan dans sa tente.

Des décorations simples pendent à son plafond usé, et des dessins colorés ornent les parois en tissu, préparés par les habitant·es du camp pour marquer l’arrivée du mois béni. « On t’a apporté des décorations et une petite lanterne », dit Maisoon à son fils Hasan, neuf ans, avec un sourire empreint d’une fatigue teintée de joie à l’idée d’avoir pu lui offrir une lanterne de Ramadan.

« Mes moyens sont limités, mais ce qui compte, c’est que les enfants soient heureux », confie Maisoon à Al Jazeera, exprimant un optimisme prudent à l’approche du mois.

« Je voulais que ces décorations soient une échappatoire à l’atmosphère de deuil et de tristesse qui nous a accompagnés pendant deux ans de guerre. »

Maisoon, connue de tous sous le nom d’Umm Mohammed, a 52 ans et est mère de deux enfants.

« Mon fils aîné a 15 ans, et le plus jeune en a neuf. Ce sont les êtres qui me sont les plus chers. »

« Chaque jour où ils sont en sécurité est un jour de gratitude et de joie », dit-elle avec une fierté mêlée de peur, évoquant la terreur qui l’a accompagnée tout au long de la guerre à l’idée de les perdre.

Comme les autres Palestinien·nes de Gaza, ce qui distingue ce Ramadan, c’est le calme relatif qu’apporte le cessez-le-feu en vigueur, comparé aux deux années précédentes, au plus fort de la guerre génocidaire d’Israël contre Gaza, qui a tué plus de 70 000 Palestinien·nes.

« La situation n’est pas totalement calme », explique Maisoon. « Tout le monde sait que la guerre n’a pas vraiment cessé ; des bombardements ont encore lieu de temps en temps. Mais par rapport à l’apogée de la guerre, c’est moins intense. »

Maisoon participe aux activités d’administration du camp, aidant à préparer le pain et à distribuer les dattes et l’eau quelques minutes avant l’appel à la prière, le premier jour du Ramadan.

« C’est le troisième Ramadan que nous passons dans le déplacement. Nous avons perdu nos maisons, nos familles et de nombreux êtres chers. »

« Mais ici au camp, nous avons des voisin·es et des ami·es qui partagent la même douleur et les mêmes souffrances, et nous voulons tous et toutes nous soutenir mutuellement. »

Maisoon a perdu son domicile dans le sud-est de Gaza au début de la guerre et a été contrainte de fuir avec son mari Hassouna et leurs enfants, se déplaçant de camp en camp avant de finalement s’installer à Bureij, dans ce qu’elle décrit comme des « conditions très difficiles ».

« Nous essayons de créer de la vie et de la joie à partir de rien. Le Ramadan et l’Aïd passent, mais notre situation reste la même », dit-elle après une courte pause.

« Blessée de l’intérieur »

Les mots de Maisoon oscillent entre optimisme et crainte, mais elle insiste pour dire que le Ramadan est « une bénédiction », malgré tout ce qui l’entoure.

Le premier jour du Ramadan, elle n’avait pas encore décidé ce qu’elle cuisinerait pour sa famille, ses maigres ressources ne lui permettant qu’un repas modeste.

Mais elle avait déjà préparé ses prières et ses vœux avant de rompre le jeûne.

« Je prierai pour que la guerre ne revienne jamais. C’est ma prière quotidienne : que les choses se calment complètement et que l’armée se retire de notre terre », dit-elle, en désignant des impacts de balles dans sa tente, causés par des tirs d’un drone quadricoptère israélien quelques jours plus tôt.

La crainte d’un retour de la guerre pendant le Ramadan n’est pas propre à Maisoon ; elle est partagée par de nombreuses personnes à travers la bande de Gaza, qui redoutent une nouvelle escalade, similaire à celle de l’année dernière, quand les combats ont repris le 19 mars 2025, coïncidant avec la deuxième semaine du Ramadan.

Cette reprise de la guerre s’était accompagnée de la fermeture des points de passage et d’une interdiction d’entrée de l’aide alimentaire dans l’enclave, provoquant une grave crise alimentaire et une famine humanitaire qui a duré jusqu’en septembre dernier.

« Les gens parlent beaucoup en ce moment de faire des réserves. Ils nous disent : stockez de la farine, stockez de la nourriture… la guerre va revenir », dit Maisoon avec anxiété.

« Le dernier Ramadan, c’était la famine et la guerre en même temps. J’ai dépensé tout mon argent pendant la famine précédente. »

« Mon petit fils priait pour mourir tellement il avait faim. Vous imaginez ? »

Souvenirs amers

Gaza entre dans ce Ramadan sous un « cessez-le-feu » entré en vigueur le 10 octobre 2025. Cette trêve reste fragile, mais des rapports du Programme alimentaire mondial (PAM) et du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) indiquent une amélioration relative de la disponibilité de certains produits alimentaires, par rapport aux périodes de forte escalade et de fermeture des points de passage.

L’activité commerciale a partiellement repris et l’aide humanitaire arrive à un rythme plus régulier, bien que le flux demeure irrégulier et soumis à des restrictions et des obstacles logistiques.

Malgré une gamme plus large de produits dans les marchés, les prix restent élevés et le pouvoir d’achat est fortement affaibli, de larges pans de la population dépendant encore de l’aide humanitaire pour satisfaire leurs besoins essentiels.

Hanan al-Attar est de celles-là. Elle a reçu un colis alimentaire d’une organisation humanitaire le premier jour du Ramadan.

Ouvrant le paquet avec un large sourire, elle célèbre son contenu tandis que ses petits-enfants se rassemblent autour d’elle.

« Voilà des fèves, du halva, des dattes, du tahini, de l’huile, des lentilles, des haricots, du fromage à tartiner, de la mortadelle, masha’Allah, un excellent colis », dit Hanan à sa fille, qui se tient à ses côtés.

« Ce sera parfait pour le suhour de demain », dit-elle, faisant référence au repas pris avant l’aube, avant que les musulman·es ne commencent à jeûner.

Hanan, 55 ans, est mère de huit enfants. Elle a fui il y a un an depuis Beit Lahiya, dans le nord de Gaza — l’un des endroits les plus durement touchés par Israël pendant la guerre — pour se réfugier à Deir el-Balah.

Elle confie à Al Jazeera qu’elle devra compter sur l’aide qui arrive pour se nourrir pendant le Ramadan, en raison de sa situation économique difficile.

« Aujourd’hui, grâce à Dieu, nous avons reçu de l’aide. Cela apaise mon inquiétude sur ce avec quoi nous romprons le jeûne », dit Hanan, qui partage une tente avec 15 membres de sa famille, dont des enfants et des petits-enfants.

En souriant, elle avoue avoir secrètement mis de côté une petite somme pour préparer un plat de pommes de terre à la viande hachée et au riz pour le premier iftar.

« J’ai économisé un peu d’argent pour acheter un kilo de viande demain. Le jeûne demande des protéines », dit-elle à voix basse, précisant que préparer un repas dépend entièrement de ce qui est disponible le jour même, les conditions de stockage étant quasi inexistantes.

« Comme vous pouvez le voir, il n’y a pas d’électricité, pas d’infrastructures, pas de réfrigérateurs pour conserver les légumes ou la viande si on en achète. »

« Nous achetons ce dont nous avons besoin au jour le jour pour que la nourriture ne se gâte pas. »

Pourtant, l’autre face de ce Ramadan pour Hanan se mesure non pas à la préparation, mais à ceux qui manquent à table.

Les larmes lui montent aux yeux quand elle évoque ses deux fils, la trentaine, tués dans une frappe l’année dernière, l’un laissant derrière lui une fille d’à peine deux ans.

« C’est le premier Ramadan depuis la mort en martyr de mes fils Abdullah et Mohammed », dit-elle en pleurant.

« On ressent le vide. C’est difficile. Quand la famille se rassemble et que des membres manquent, on ressent une douleur profonde. »

Cuisiner sous la tente : le feu, le vent et le plastique

Le chagrin de Hanan est brièvement interrompu par les réalités concrètes de la préparation du feu de cuisson.

« Malheureusement, le Ramadan n’a pas changé notre réalité. Cela fait deux ans que nous cuisinons au feu de bois. Le vent éteint la flamme, et mon fils essaie de la protéger avec du plastique. »

Elle dépend du bois de chauffage en raison des pénuries prolongées de gaz de cuisine.

« J’ai réussi à remplir une bouteille de gaz de huit kilos il y a deux mois, et j’ai refusé de l’utiliser jusqu’au Ramadan », dit-elle en sortant la précieuse bouteille de sa cachette.

« Le gaz, c’est un trésor pour nous. Je prévoyais de le garder pour le suhour ou quelque chose de rapide. Il serait difficile d’allumer un feu à l’aube. »

« Au bout du compte, tout passe. Ce qui compte, c’est que nous restions ensemble, en bonne santé et en sécurité, et que nous ne vivions plus jamais ni la famine ni la guerre », ajoute-t-elle, sa voix glissant vers la prière.

Le souvenir de la famine approfondit encore son anxiété. Elle répète le mot « difficile » en se rappelant les mois où les prix ont flambé et la nourriture a disparu après le dernier Ramadan.

Elle décrit comment elle écrasait des lentilles pour remplacer la farine, les mélangeant avec des pâtes ou du riz pour nourrir le plus grand nombre possible de membres de sa famille.

Pour faire durer le pain, elle le coupait en plus petites portions.

« Je le fais plus petit, pour qu’il y en ait assez pour tout le monde. »

Et pourtant, son dernier vœu, répété comme une prière, fait écho à ce que tant de Gazaoui·es cherchent en ce Ramadan : rien de plus que « bonté et paix », et un retour chez eux depuis le déplacement.

« Que ce Ramadan soit celui de la bonté et de la paix pour tout le monde… et que nous puissions rentrer dans nos maisons et sur notre terre. »

Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D

source : Al jazeera 

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