À Gaza, encore une fois nous rompons le jeûne sous le bourdonnement des drones

Les Palestinien.nes à travers la bande de Gaza peinent à raviver l’esprit de fête alors que commence le troisième Ramadan depuis le début du génocide par Israël.

Par Ahmed Dremly, le 25 février 2026

Des Palestinien.nes se rassemblent au milieu des maisons détruites pour rompre ensemble le jeûne pendant le mois sacré du Ramadan, dans le nord de la bande de Gaza, le 20 février 2026. (Yousef Zaanoun/Activestills)

Pour la troisième année consécutive, le mois sacré de Ramadan s’ouvre à Gaza avec les douloureux souvenirs de la vie que nous n’avons plus. Des fêtes, autrefois marquées par des rues animées, des repas abondants et des moments joyeux avec nos proches, se déroulent maintenant au milieu de rues meurtries par les bombes et plongées dans l’obscurité.

La nourriture et l’eau sont rares, et beaucoup de gens avec qui nous célébrions autrefois sont partis. Au cours de l’année écoulée, ma mère, mon oncle et ma grand-mère sont tou.tes mort.es de problèmes de santé – des décès qui auraient probablement pu être évités sans les conditions qui nous sont imposées par Israël. Leur absence transforme ce mois de Ramadan, autrefois synonyme de rassemblements joyeux, en une période de chagrin solitaire.

Avant la guerre, le Ramadan était la période la plus paisible de l’année. Mon âme se nourrissait de grandes tablées familiales, de longues visites à mes ami.es et de la discipline tranquille d’enseigner à mon corps à endurer la faim et la soif. Je n’aurais jamais pu imaginer que seulement quelques années plus tard, une telle privation nous serait imposée toute l’année.

Enfant, je me cramponnais à mes parents la veille du Ramadan, incapable de contenir mon excitation avec la fête qui envahissait les rues. Nous nous rendions au Souk Al-Zawiya, le marché historique et animé de la ville de Gaza, pour acheter tout ce dont nous avions besoin pour le mois : décorations, nappes, viande, épices, cornichons, plateaux de bonbons du Ramadan, et le mulukhiyah, les légumes verts mijotés tant aimés et traditionnellement servis dans les foyers palestiniens lors du premier Iftar.

Je me souviens m’allonger devant le vendeur de lanternes du souk, en choisir une puis la remettre, incapable de décider quelle couleur je préférais. Au final, je choisissais toujours celle qui brillait le plus. Nous l’accrochions à notre balcon d’appartement face au trottoir. Les familles et les commerçants faisaient de même, jusqu’à ce que des rues entières brillent de cette douce lumière jaune.

Un enfant se tient devant une rangée de lanternes du Ramadan aux couleurs vives sur un stand du marché de Souk Al-Zawiya, dans la ville de Gaza, le 28 février 2025. (Ahmed Dremly)

Après le premier Iftar, je retrouvais mes amis pour discuter de la mosquée où nous irions pour Taraweeh, la prière spéciale des nuits du Ramadan. Nous organisions soigneusement nos soirées, nous pressant d’une visite de famille à l’autre. Le mois, bercé de prières, de rires et de partage, se déroulait paisiblement.

C’était une période de paix, dans tous les sens du terme.

Cette année, même après quatre mois d’un soi-disant « cessez-le-feu », le Ramadan à Gaza est méconnaissable. Les forces israéliennes dominent toujours le ciel au-dessus de la bande de Gaza, mènent des bombardements intermittents et poussent chaque jour un peu plus profondément la «ligne jaune» vers l’intérieur de Gaza.

A Gaza, au moins 618 Palestinien.nes ont été tué.es dans les attaques israéliennes depuis le début du cessez-le-feu, le 10 octobre dernier, dont neuf depuis le début des fêtes la semaine dernière. Les familles ont du mal à trouver les ingrédients de base pour les repas nocturnes, car l’entrée de la nourriture reste sévèrement restreinte et soumise à l’approbation israélienne. Le peu de nourriture disponible est hors de prix. Et la menace plane dans les airs : Israël semble terriblement proche de briser à nouveau le cessez-le-feu, ou une fois de plus de bloquer l’entrée de la nourriture, comme il l’a fait l’année dernière.

Depuis le début de la guerre, je refuse de quitter le nord de Gaza. Même avec les bombardements incessants d’Israël, ses incursions terrestres et ses restrictions d’aide humanitaire, je suis resté dans la ville de Gaza. Je porte une lourde culpabilité du survivant – je suis ici pour assister à un autre Ramadan à Gaza alors que plus de 72 000 personnes tuées dans des attaques israéliennes au cours des deux dernières années et demie ne le sont pas.

Un jour saint nous a été volé

Le premier Ramadan après le début de la guerre a eu lieu pendant une période de famine sévère et forcée. Avec le siège mis en place par ’Israël empêchant l’aide humanitaire d’atteindre les personnes affamées, trouver un seul morceau de pain semblait miraculeux ; ma famille n’avait plus de viande, de poisson, de légumes ni de fruits bien avant le début du mois.

Déplacé.es pour la troisième fois, nous nous sommes entassé.es dans la maison de ma tante dans le quartier Al-Sahaba, à l’est de la ville de Gaza – onze personnes étant de ma famille proche : mes parents, deux sœurs et leurs enfants. Au total, 48 personnes partageaient l’appartement de 120 mètres carrés, avec un seul cabinet de toilette et peu de place pour la fête. Nous avons rompu le jeûne avec la nourriture que nous pouvions trouver : lentilles, haricots et riz. Quand tout cela a été terminé, nous avons commencé à cuisiner des herbes que nous avions cueillies, juste pour avoir quelque chose pour l’Iftar.

Israël a bombardé de nombreuses mosquées à Gaza, forçant les fidèles à effectuer la Taraweeh dans des refuges faits de tentes, de salles de classe d’école ou d’hôpitaux. Mais même ces espaces ne sont pas sûrs. À de nombreuses reprises, l’armée a ciblé des zones de prière pendant les heures de culte.

La fumée s’élève d’un immeuble d’habitation dans la ville de Gaza à la suite d’un bombardement israélien pendant l’Iftar, le 22 mars 2025. (Ahmed Dremly)

À chaque Iftar, les conditions à Gaza se détérioraient, tout comme la santé de ma mère. Ses médicaments contre le diabète et l’asthme n’étaient plus disponibles dans les quelques pharmacies encore en activité, et elle a commencé à souffrir de nouvelles douleurs qui, trois mois plus tard – quand Israël a finalement accordé la permission pour son évacuation vers l’Égypte – ont été diagnostiquées par les médecins comme un cancer du pancréas à un stade avancé.

L’année dernière, le Ramadan a également commencé lors d’un fragile cessez-le-feu, ravivant une lueur d’espoir. Je pensais que ces jours de calme, brefs et incertains, pourraient offrir un espace de réflexion et de guérison. Je ne m’attendais pas à ce que la guerre génocidaire reprenne moins de trois semaines plus tard.

Dans les jours qui ont précédé le premier Iftar du 27 février 2025, je parcourais la ville de Gaza, me remplissant de l’atmosphère de Ramadan qui nous avait été volée l’année précédente. Quelques maisons – certaines en partie détruites – avaient, suspendu à leurs balcons, de faibles lumières, colorées et scintillantes. Mais la majeure partie de la ville de Gaza est restée sans un accès régulier à l’électricité, enveloppée d’obscurité.

Les drones planaient au-dessus de nous presque tous les jours, surtout à l’heure de l’Iftar. Leur bourdonnement constant nous suivait alors que nous brisions le jeûne, interrompant les nuits saintes d’un rappel familier : à Gaza, le danger n’est jamais loin. Pourtant, les vendeurs étaient alignés dans les rues, essayant de vendre tous les légumes ou les bonbons qu’ils pouvaient.

En tant que journaliste, j’ai parlé à des dizaines de personnes, les interrogeant sur leurs préparatifs pour le Ramadan après plus d’un an de guerre. Beaucoup parlaient d’essayer de retrouver une sérénité spirituelle et l’esprit de communauté qui définissent ce mois, s’accrochant aux souvenirs d’années plus heureuses et espérant des jours meilleurs. Mais personne n’échappe à la souffrance du génocide. Presque tout le monde a perdu quelque chose d’inestimable – des parents, des voisin.es, des familles entières.

Moi aussi, je pensais constamment à deux de mes amis les plus proches, cinq cousin.es et des dizaines de parents et d’ami.es tué·es dans des attaques israéliennes. J’avais envie de retrouver ma famille déplacée, en particulier mes parents, qui avaient été évacués en Égypte pour le traitement de ma mère.

À chaque Iftar, je me souvenais des centaines de personnes que nous recevions chez nous pendant le Ramadan, comment l’énergie débordait de ces repas. J’avais l’habitude de mettre la table pendant que ma mère se dépêchait de finir de cuisiner ; nous rompions toujours le jeûne ensemble, nettoyions, puis faisions du café. Même si nous nous sommes souvent parlé par téléphone tout au long du mois, la distance physique a rendu ce Ramadan encore plus pesant.

L’auteur et sa famille mangent l’Iftar à la lumière d’une lampe de poche, quelques heures avant qu’Israël ne rompe le cessez-le-feu, Gaza City, le 17 mars 2025. (Ahmed Dremly)

Mais le pire était encore à venir.

Le 2 mars, Israël a de nouveau fermé les frontières de Gaza, arrêtant toutes les livraisons de nourriture, d’aide humanitaire, de carburant et de matériel médical. Les rayons des épiceries se sont vidés. Le prix du peu de nourriture restante a grimpé en flèche. Lorsque nous n’avons plus eu de gaz de cuisson, nous avons de nouveau eu recours au feu de bois pour la préparation des repas – principalement de la nourriture en conserve.

Normalement, les gens se retrouvent dehors après l’Iftar – pour se promener, parler avec les voisin.es, partager de la nourriture. Mais l’année dernière, après le coucher du soleil, la coupure d’électricité imposée par Israël a plongé la ville de Gaza dans l’obscurité. Certaines personnes portaient des lampes à batterie ; d’autres, comme ma famille et moi, allumaient des bougies. Malgré tout, sortir après la tombée de la nuit était un risque.

Pourtant, un soir après l’Iftar, j’ai pris mon vélo pour rendre visite à mon ami Ibrahim. Il vivait dans sa maison en partie détruite dans la rue Al-Nasser, à l’ouest de la ville de Gaza, à environ huit kilomètres de chez moi.

J’ai utilisé la lampe de mon téléphone pour éclairer la route, mais je suis tombé de vélo deux fois après avoir cogné un trottoir cassé que je ne pouvais pas voir dans l’obscurité. Quand j’ai atteint son quartier, j’ai fait le tour des rues à la recherche de sa maison mais je n’arrivais pas à la trouver jusqu’à ce que des voisin.es m’indiquent la bonne direction, alors que j’avais fait le trajet des centaines de fois auparavant.

Quand je suis enfin arrivé, Ibrahim a ri jaune. Même lui avait parfois du mal à reconnaître sa propre maison la nuit. Partiellement effondrée et entourée de tentes de fortune, elle ne ressemblait en rien à ce qu’elle était autrefois.

Nous nous sommes assis sur les ruines de ce qui étaient autrefois son balcon, où nous buvions du thé et riions avec notre ami Ahmed Kaid, qui a été tué dans une frappe aérienne au début de la guerre. Nous avons peu parlé. Notre silence et nos regards partagés en disaient assez.

Rien ne peut ramener les vies que nous avons perdues. Pourtant, nous nous accrochons encore à l’espoir d’un avenir façonné par la paix, d’un Ramadan qui n’est plus défini par nos blessures. Nous sommes surtout reconnaissants d’être en vie.

Là où les tables débordaient autrefois de plats copieux, partagés entre parents et voisin.es, aujourd’hui les Gazaoui·es ont du mal à nourrir leurs enfants avec les rares colis humanitaires. Les gens bénissent encore les repas simples. Les familles rompent encore le jeûne ensemble. Les fidèles font encore Taraweeh dans les ruines des mosquées ou sur des tapis posés dans la rue.

Alors que c’est le troisième Ramadan dans une Bande de Gaza en morceaux, les gens trouvent encore le moyen d’accrocher quelques lanternes, de mettre des décorations simples dans leurs tentes de fortune et de s’accrocher à leur dignité, à leur foi et à leur tranquille détermination de vivre au milieu de ce qu’il reste.

Mais ici nous sommes tou.tes encore incapables de nous empêcher de nous demander : serons-nous en vie pour voir le prochain Ramadan à Gaza?

Traduction pour Agence Média Palestine :  L.G.

Source : +972 Magazine 

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