Comment le féminisme israélien est utilisé pour justifier des guerres génocidaires

Les femmes pilotes de chasse sont aujourd’hui célébrées pour leur rôle dans la destruction de l’Iran, tandis que les femmes de Gaza luttent pour survivre.

Par Lubna Masarwa et Maha Hussaini, le 8 mars 2026

Une image largement diffusée de pilotes de chasse israéliens partagée cette semaine sur les réseaux sociaux par le politicien israélien Yair Golan image : X

Quatre pilotes israéliennes se tiennent debout, visière baissée et bras croisés, devant un avion de combat – une pose classique à la Top Gun qui symbolise la prouesse militaire, mais avec une touche d’originalité. Les quatre pilotes sont des femmes, dont les longs cheveux tombent sur leurs épaules sous leurs casques.

Cette image circule depuis des années et a refait surface lors des premiers jours de l’attaque américaine-israélienne contre l’Iran.

La participation de femmes pilotes de chasse à l’opération en cours a été un motif de satisfaction pour l’armée israélienne et une source de fierté et de justification pour de nombreux Israéliens.

« Environ 30 membres d’équipage féminins, dont des pilotes et des navigatrices, participent aux frappes dans le ciel iranien dans le cadre de l’opération « Roaring Lion » », a publié lundi l’armée israélienne sur les réseaux sociaux.

Ce message a également été repris par Yair Golan, le leader du parti démocrate de gauche, qui a partagé l’image des femmes pilotes de chasse dans un post sur les réseaux sociaux.

« La participation de dizaines de femmes membres d’équipage aux frappes complexes en Iran dans le cadre de l’opération « Lion’s Roar » est la preuve irréfutable que l’audace, le professionnalisme et le patriotisme n’ont pas de genre », a écrit M. Golan.

Pour de nombreux Israéliens qui se retrouvent une fois de plus en guerre, ces sentiments transmettent un message clair sur les valeurs – libérales et féministes – qu’ils s’imaginent représenter, ainsi que sur celles contre lesquelles ils prétendent lutter.

Un cadrage trompeur

Selon un récent sondage réalisé par l’Israel Democracy Institute, un centre de recherche indépendant, plus de 90 % des Israéliens juifs, tous bords politiques confondus, de la gauche et des libéraux à l’extrême droite de la coalition gouvernementale, soutiennent l’attaque militaire contre l’Iran.

Dans des interviews de rue, des publications sur les réseaux sociaux et des débats télévisés, les Israéliennes réitèrent le même message : elles sont prêtes à vivre sous les bombardements si cela permet d’aider les Iraniens – et en particulier les Iraniennes – à obtenir leur liberté.

« Je vous écris depuis les abris, alors que les échos des explosions à l’extérieur me rappellent à chaque instant le lien fatidique entre notre liberté ici et la liberté du peuple iranien », a écrit Yasmine Sayeh, une Israélienne d’origine iranienne, dans un message partagé sur un groupe Facebook féministe israélien.

De telles déclarations sonnent particulièrement creux lorsqu’on les compare au nombre croissant de victimes et à la violence quotidienne infligée aux femmes et aux filles à travers le Moyen-Orient par la machine de guerre israélienne.

Dimanche, la Journée internationale des droits des femmes a offert une nouvelle occasion aux dirigeants militaires et politiques israéliens de faire passer leur message.

« En cette Journée internationale des femmes, nous rendons hommage aux femmes qui rendent chaque mission possible », pouvait-on lire dans un post publié sur la page Facebook de l’armée israélienne, accompagné d’une vidéo célébrant les femmes pilotes et navigatrices « qui mènent des missions dans le ciel iranien avec précision, concentration et courage ».

L’armée israélienne a également publié des chiffres révélant que plus de 21 % des combattants sont des femmes, soit une forte augmentation par rapport aux 7 % environ enregistrés en 2015.

L’armée a déclaré : « Les femmes servent dans l’armée israélienne depuis sa création, et leur service contribue de manière significative à la réalisation de ses objectifs. Aujourd’hui encore, dans le cadre de l’opération « Roaring Lion », elles font partie intégrante des activités opérationnelles de l’armée israélienne, tant sur le front que sur le front intérieur. »

Dimanche, le chef de l’opposition israélienne Benny Gantz a partagé une image stylisée d’une pilote de chasse survolant un horizon enflammé, tandis que des femmes manifestaient au premier plan, l’une d’elles retirant son foulard et le brandissant en l’air, et une autre tenant une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Woman life freedom » ( Femme vie liberté).

« À l’occasion de la Journée internationale des femmes, nous rendons hommage aux femmes du monde entier qui défendent et luttent pour la liberté », a écrit M. Gantz.

Les dirigeants israéliens présentent souvent leur conflit avec Téhéran comme une lutte contre le régime plutôt que contre le peuple iranien lui-même, associant ce discours à l’idée de libérer les Iraniens, en particulier les femmes, de l’oppression.

Dans un discours public adressé aux Iraniens il y a plus d’un an, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a repris le cri de ralliement du mouvement de protestation mené par les femmes et déclenché par la mort de Mahsa Amini, déclarant que « Femme, Vie, Liberté est l’avenir de l’Iran » et exhortant les Iraniens, en particulier les femmes, à se soulever contre leurs dirigeants.

Dans le même ordre d’idées, un courant familier du féminisme militarisé israélien a refait surface, qui encourage la participation des femmes à la machine de guerre et célèbre leur implication comme un signe d’égalité.

L’armée israélienne met depuis longtemps en avant ses références féministes. Le service militaire est obligatoire pour les femmes comme pour les hommes en Israël, et les femmes représenteraient environ un cinquième des soldat·es de combat.

Les publications de l’armée israélienne sur les réseaux sociaux soulignent fréquemment le rôle joué par les femmes soldat·es dans les guerres à Gaza et ailleurs.

Les exploits d’un équipage de chars entièrement féminin qui a « écrasé des dizaines de terroristes du Hamas » lors des attaques du 7 octobre 2023 ont été largement relayés par les médias israéliens. Et le mois dernier, l’armée a annoncé la formation d’une nouvelle compagnie de combat entièrement féminine stationnée à la frontière libanaise.

« Côte à côte »

À la suite des critiques formulées à l’encontre d’une femme commandante d’infanterie dans un reportage de Channel 14, un porte-parole de l’armée israélienne a récemment publié sur les réseaux sociaux une photo de lui-même avec sa fille, officier de la marine israélienne. « La contribution des femmes au combat n’est pas un slogan… C’est un fait opérationnel avéré », a écrit le brigadier-général Effie Defrin.

« Au fil des ans, et en particulier depuis le 7 octobre, les combattantes ont porté le poids des combats, côte à côte », a déclaré Defrin. « Elles opèrent sur les lignes de contact, traversent les lignes ennemies, mènent des opérations offensives, combattent à Gaza, en Syrie, en Cisjordanie et au Liban, et opèrent également loin des frontières du pays, au péril de leur vie et pour sauver des vies. »

Pourtant, ces déclarations sonnent particulièrement creux lorsqu’on les compare au nombre croissant de victimes et aux violences quotidiennes infligées aux femmes et aux filles à travers le Moyen-Orient par la machine de guerre israélienne.

À Gaza, 33 000 femmes et filles ont été tuées et plus de 75 000 blessées depuis octobre 2023, ce qui a poussé la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la violence contre les femmes et les filles, Reem Alsalem, à accuser Israël en juillet 2025 de mener un « féminicide » contre les Palestinien·nes.

« Ce qui arrive aux femmes et aux filles palestiniennes n’est pas un dommage collatéral de la guerre », a déclaré Mme Alsalem. « Il s’agit de la destruction intentionnelle de leurs vies et de leurs corps, parce qu’elles sont palestiniennes et parce qu’elles sont des femmes. »

Plus d’un million de femmes et de filles vivent dans des tentes ou des ruines, privées de nourriture et de médicaments. Les femmes qui partageaient autrefois les tâches ménagères passent désormais des heures chaque jour à faire la queue devant les soupes populaires, à transporter de lourds bidons d’eau à travers des quartiers dévastés, à ramasser du bois ou des déchets pour cuisiner et à chercher des provisions rares, tout en s’occupant d’enfants traumatisés et de parents âgés.

Modèle de violence

De nombreuses palestiniennes détenues dans les prisons israéliennes ont décrit des modèles de violence et d’abus sexistes dans les centres de détention israéliens.

Certaines femmes ont déclaré avoir été torturées ou abusées sexuellement en raison de liens familiaux présumés avec des personnes accusées d’appartenir à des groupes armés. D’autres ont décrit des violences sexuelles ou des menaces explicites de viol utilisées comme moyens d’intimidation et de coercition à leur encontre et à l’encontre de leur famille.

De même, des hommes palestiniens détenus ont déclaré avoir été menacés de viol de leur femme ou de leur fille comme moyen de torture psychologique pendant les interrogatoires, le corps des femmes étant utilisé comme instrument de pression et d’humiliation.

Un autre phénomène inquiétant documenté pendant la guerre a été celui de soldats israéliens entrant dans des maisons palestiniennes à Gaza et exposant publiquement des sous-vêtements féminins de manière humiliante, avec des images et des vidéos diffusées en ligne. De tels actes visent non seulement à ridiculiser les femmes, mais aussi à les priver de leur dignité et à violer délibérément des frontières sociales et culturelles profondément ancrées, transformant des espaces privés en scènes de dégradation publique.

“Les implications politiques de cette égalité – les cibles, la destruction, les civils sous les bombes – disparaissent de la vue.”

Ceux qui prétendent « libérer les femmes » ne transforment pas les femmes en instruments de chantage, de coercition ou de torture psychologique.

Pourtant, alors que les femmes palestiniennes subissaient ces privations, les législateurs israéliens se concentraient sur le confort de leurs propres soldates.

En juillet 2025, pendant la guerre contre Gaza, les membres de la commission des affaires étrangères et de la défense du Parlement israélien ont insisté pour que les femmes soldat·es soient équipées d’uniformes et d’équipements de protection adaptés à leur morphologie, afin qu’elles puissent servir confortablement et efficacement au combat.

Pendant ce temps, les femmes de Gaza étaient confrontées à des agressions directes sur tous les aspects de leur féminité.

Pendant des mois, les autorités israéliennes ont complètement empêché ou sévèrement restreint l’entrée de serviettes hygiéniques pour les femmes subissant les attaques commises par les femmes soldat·es qui bénéficiaient d’un confort optimal sur le terrain.

De nombreuses femmes et filles palestiniennes ont dû recourir à des chiffons ou même à des morceaux de couches pour bébés pour gérer leurs menstruations, car elles étaient confrontées à des agressions directes sur leurs besoins physiques les plus élémentaires.

Pour les femmes enceintes et les nouveau-né·es, les conséquences ont été particulièrement catastrophiques. Les attaques israéliennes ont dévasté le système de santé de Gaza, détruisant les hôpitaux et les maternités, tuant les travailleur·euses de la santé et empêchant l’entrée des fournitures humanitaires et médicales sur le territoire.

À la suite des attaques et de la famine systématique imposée par Israël, 2 600 femmes enceintes ont fait des fausses couches. Après avoir accouché, beaucoup ont eu du mal à garder leurs nouveau-né·es en vie, car la malnutrition sévère avait asséché leurs seins.

Aujourd’hui, dans d’autres pays également, le scénario se répète.

Au Liban, l’organisation humanitaire ActionAid a averti que des femmes enceintes, des jeunes filles et des nouveau-né·es font partie des dizaines de milliers de personnes contraintes de fuir en raison de l’escalade de la guerre menée par Israël contre le Hezbollah dans le sud du pays.

« Les femmes et les filles ont des besoins particuliers », a déclaré Marianne Samaha, représentante de l’organisation humanitaire Basmeh et Zeitooneh. « De nombreuses femmes sont enceintes, beaucoup allaitent actuellement, elles ont fui avec leurs nouveau-né·es, leurs bébés, leurs enfants. Elles ont besoin d’espaces sûrs où elles peuvent séjourner. Et plus particulièrement pour les femmes et les filles, il y a un besoin important de kits d’hygiène, de kits de dignité et de serviettes hygiéniques. »

Une autre Gaza

En Iran, où les femmes pilotes de chasse israéliennes ont fièrement mené des opérations cette semaine, le nombre de mort·es dépasse désormais les 1 000. Parmi elles, 165 personnes, presque toutes des filles âgées de 7 à 12 ans, ont été tuées lors du bombardement d’une école dans la ville méridionale de Minab.

Ni les États-Unis ni Israël n’ont reconnu leur responsabilité, bien que le New York Times ait rapporté que l’attaque avait eu lieu dans une zone où les forces américaines opéraient.

Mais comment les Israéliens peuvent-ils parler de libération des femmes iraniennes alors que la guerre a coûté la vie à tant de jeunes filles ?

Leurs vies ont déjà été fauchées dans le cadre de l’opération présentée aujourd’hui comme un acte de libération.

Lorsque les femmes israéliennes célèbrent leur intégration dans les rôles de combat, la conversation s’arrête au stade de l’égalité. Les implications politiques de cette égalité – les cibles, la destruction, les civils sous les bombes – disparaissent du champ de vision.

Le féminisme israélien s’est ancré dans la normalisation de la guerre génocidaire contre les Palestinien·nes et dans la dévastation infligée au Liban et à l’Iran, où les femmes et les filles sont à la fois libérées et tuées par les bombes qui tombent.

Compte tenu des similitudes dans la manière dont les objectifs des guerres à Gaza et en Iran ont été formulés, et de l’utilisation de techniques presque identiques pour dévaster les deux régions, on pourrait imaginer que le résultat de cette guerre pourrait faire de l’Iran un autre Gaza.

Si cela devait se produire, les femmes de Gaza vivent déjà le futur auquel les femmes iraniennes pourraient être confrontées – une réalité qu’une palestinienne a résumée succinctement : « Ils nous ont renvoyées 100 ans en arrière. »

Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D

Source : Middle East Eye

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