L’industrie de la pêche à Gaza s’effondre sous le blocus israélien, obligeant les pêcheur.ses à risquer leur vie pour des prises minimes.
Par Ahmed Al-Najjar, le 8 mars 2026

Le pêcheur Adnan Sehwail risque sa vie chaque fois qu’il monte à bord d’un bateau à Gaza photographe : Ahmed Al-Najjar- image : Al Jazeera
Khan Younis, bande de Gaza – Sur la surface bleue et ondulée au large du port maritime de Khan Younis, deux pêcheurs palestiniens ont pagayé sur leur petit bateau cabossé à près de 200 mètres (656 pieds) dans la mer. Sur le rivage, Dawood Sehwail, un pêcheur palestinien âgé de 72 ans, inspecte un filet déchiré, les yeux fixés sur les vagues comme s’il lisait un langage que lui seul comprend.
Déplacé de Rafah, plus au sud, en mai 2024 à la suite de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, Sehwail vient désormais tous les jours au bord de l’eau, non seulement pour pêcher, mais aussi pour s’évader, étudier la mer et se souvenir.
« Ce sentiment ne s’estompe jamais », dit-il, les yeux brillants, défiant son âge. « On vient pour voir quelles merveilles la mer peut encore nous réserver. »
« Nous avons toujours été enchaînés [par Israël] », dit Sehwail doucement. « Mais certaines périodes ont été moins dures que d’autres. »
Même avant octobre 2023, lorsque Israël a lancé sa guerre génocidaire contre Gaza, les pêcheur.ses de l’enclave palestinienne opéraient sous de lourdes restrictions imposées par Israël.
Les zones de pêche ont été réduites à plusieurs reprises. Les frontières maritimes définies dans les accords depuis les accords d’Oslo de 1993 ont rarement été respectées en mer. Les distances que les pêcheur.ses étaient autorisé.es à parcourir en mer changeaient constamment, souvent réduites sans avertissement.
« Après chaque agression israélienne, les conséquences nous tombaient dessus », explique Sehwail. « Nous étions censés [être autorisés à] aller plus loin en mer, mais l’occupation ne cessait de nous repousser. »

Bateaux de pêche détruits par les forces israéliennes, désormais utilisés comme supports pour des tentes photographe : Ahmed Al-Najjar – image : Al Jazeera
Contrôler la mer
Pour un territoire côtier, la mer aurait dû être une source de richesse, de stabilité et d’aliments frais. Au lieu de cela, sous le blocus israélien qui contrôle la terre, l’air et la mer de Gaza depuis 2007, elle est devenue un autre mécanisme de contrôle et de persécution. Sehwail possédait autrefois une entreprise de distribution de pierres, mais il a été contraint de la fermer après le renforcement du blocus israélien sur Gaza en 2007. Il s’est finalement tourné vers la pêche, un métier qu’il avait appris enfant et qu’il pensait avoir abandonné.
« Notre métier se vit au jour le jour », explique-t-il. « Avant, si vous travailliez et que vous aviez de la chance, vous pouviez vendre votre prise et nourrir votre famille. Si vous aviez beaucoup de chance, vous pouviez mettre un peu d’argent de côté pour l’avenir de vos enfants. »
Mais en quelques jours, la guerre génocidaire menée par Israël a tout changé. Le port maritime de Gaza a été détruit par les frappes aériennes israéliennes. Israël a également bombardé les installations de pêche du nord au sud. Les bateaux ont été incendiés ou coulés. Le secteur s’est effondré presque instantanément.
« Les pêcheur.ses de Rafah possédaient six chalutiers », se souvient Sehwail. « Ils ont tous été bombardés et incendiés. J’ai essayé de conserver mon petit bateau et mes filets aussi longtemps que possible, mais ils ont été détruits par l’occupant quelques jours avant notre déplacement en mai 2024. »
Au port de Khan Younis, les conséquences sont les mêmes. Le port s’est transformé en un site de déplacement surpeuplé. Les bateaux cassés ou incendiés ne sont plus des embarcations, mais des supports de tentes, attachés avec des cordes pour maintenir en place des abris fragiles.
La carcasse métallique rouillée d’un chalutier émerge du sable où les enfants déplacé.es jouent désormais. Mais même dans ces ruines, les pêcheur.ses improvisent.
« Ce que nous faisons maintenant, c’est essayer de ne pas mourir », explique Sehwail. « Nous empruntons des outils. Certains transforment même des pièces de réfrigérateur en planches flottantes. Nous n’avons pas de moteurs, seulement des rames. Nous utilisons tout ce qui reste. »
Originaire du village côtier de Jourat Asqalan, dépeuplé de ses habitant·es palestinien·nes lors de la Nakba de 1948 et de la création d’Israël, Sehwail entretient un lien profond avec la mer depuis des générations. « Ce lien est très fort », dit-il. « Ma maison à Rafah était également proche de la plage. Même en exil, la mer me tient compagnie. Mais aujourd’hui, mes enfants et leurs familles sont dispersés dans différents camps de réfugiés. »
Aucune sécurité
Les destructions matérielles ne sont qu’une partie des pertes subies par les pêcheur.ses de Gaza. Selon le Syndicat des pêcheurs de Gaza, au moins 238 pêcheur.ses ont été tué.es par Israël depuis octobre 2023, en mer ou sur terre, parmi plus de 72 000 Palestinien.nes.
Ce secteur comptait autrefois plus de 5 000 pêcheur.ses qui subvenaient aux besoins de plus de 50 000 membres de leur famille, qui dépendaient de la pêche comme principale source de revenus. Et les violations israéliennes se sont poursuivies depuis le début du « cessez-le-feu » en octobre, avec plus de 20 pêcheur.ses qui auraient été tué.es ou détenu.es.
« La mer est pratiquement fermée », a déclaré Zakaria Baker, le chef du syndicat des pêcheur.ses de Gaza, dans une récente interview accordée à Al Jazeera. M. Baker a expliqué que certains pêcheur.ses ne prennent pas le risque de s’aventurer à plus de 800 mètres (2 625 pieds) au large dans de petits bateaux, car il existe toujours une incertitude quant à la distance à laquelle ils peuvent s’éloigner de la côte.
Debout sur le rivage, M. Sehwail a pointé du doigt un bateau de la marine israélienne.
« Ils sont toujours là », a-t-il déclaré. « Nous n’avons aucune autorisation officielle. Nous entrons à nos propres risques. Nous pouvons aller jusqu’à environ 800 mètres, mais cela dépend de leur humeur. »
Il a décrit les poursuites soudaines de la marine israélienne : des bateaux tirés ou coulés, des pêcheurs détenus.
« Ils voient clairement ce que nous faisons », dit-il. « Mais c’est l’humeur du soldat qui détermine s’il vous laisse pêcher ou s’il décide de vous abattre. »
« Israël a « exécuté » la pêche à Gaza », dit Sehwail, répétant cette phrase avec douleur. « Ce que nous faisons maintenant n’est pas vraiment de la pêche. C’est risquer sa vie dans l’espoir de ramener un ou deux poissons à sa tente. »
Une source alimentaire essentielle
Avant le génocide, le secteur de la pêche à Gaza jouait un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire et la réduction de la pauvreté. Selon les Nations unies, à la fin de 2024, le secteur fonctionnait à moins de 7,3 % de sa capacité de production d’avant octobre 2023. L’ONU a également estimé que 72 % de la flotte de pêche de Gaza avait été endommagée ou détruite.
Cet effondrement a gravement affecté la disponibilité alimentaire, la génération de revenus et la résilience des communautés. La réduction de l’accès à la pêche à moins d’un mille nautique (1,85 km) a considérablement limité à la fois la quantité et la variété des espèces.
« Plus nous allions vers l’ouest, plus nous trouvions de variétés [de poissons] », explique Sehwail. « Mais maintenant, dans les eaux peu profondes, on ne trouve que de petites quantités et principalement des sardines juvéniles qui devraient être laissées à leur croissance. Mais les gens avaient besoin de tout ce qu’ils pouvaient trouver. »
Des mois de famine imposée par Israël ont rendu les protéines fraîches rares ; le poisson est donc un luxe particulier.
Même aujourd’hui, avec le soulagement relatif apporté par le « cessez-le-feu », les poissons vendus sur les marchés de Gaza sont en grande partie des importations congelées, souvent plus chères que le poisson frais local avant le génocide. L’effondrement économique catastrophique signifie que de nombreuses familles n’ont pas les moyens de se les offrir.
Baker a souligné que la réhabilitation et le redressement nécessitent plus que des déclarations de cessez-le-feu. « Aucun matériel ni aucune compensation n’ont été autorisés jusqu’à présent », a-t-il déclaré, « les restrictions israéliennes continuent de bloquer l’entrée d’équipements. Les pêcheurs ont besoin de conditions stables et sûres pour reprendre le travail sans craindre les balles israéliennes. »
« Les pêcheur.ses sont des gens simples et pauvres, a déclaré M. Sehwail. Nous voulons seulement vivre dans la dignité et subvenir aux besoins de nos familles. Du nord au sud de Gaza, nous avons tous besoin d’aide pour pouvoir enfin pêcher comme nous le méritons. »
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
Source : Al Jazeera



