Après deux ans de guerre, de frappes aériennes et de famine à Gaza, une bourse m’a permis d’étudier en Italie, mais ma survie m’a coûté de devoir laisser ma famille et mon peuple derrière moi
Par Sara Awad, le 14 mars 2026

Sara Awad, le 4 octobre 2023
Il y a un an, mes journées à Gaza étaient marquées par la peur et la question constante de savoir comment rester en vie. Aujourd’hui, je m’endors et je me réveille en Italie dans la sérénité, après des mois passés à m’endormir sous les bombes et à me réveiller au son des frappes aériennes.
Je suis en sécurité ici, dans mon propre corps, tandis que ma famille reste à Gaza, confrontée à l’un des avenirs les plus incertains au monde.
L’année dernière, mes journées oscillaient entre les pleurs et la prière. Je porte toujours cette tristesse dans mon cœur, une douleur profondément ancrée en moi, issue d’une blessure qui ne peut guérir tant qu’elle continue d’être infligée.
J’ai pleuré face à l’immense souffrance que nous avons endurée alors que les chars israéliens se rapprochaient de plus en plus de ma maison. L’espoir et la perte peuvent coexister. Je l’ai appris au cours de ces mois où survivre signifiait s’accrocher aux deux à la fois.
La mort m’entourait. L’obscurité et la douleur envahissaient mon esprit et mon âme. Ma famille et moi avons survécu ensemble à d’innombrables horreurs.
Pendant quatre mois, j’ai vécu dans les hôpitaux de Gaza pour prendre soin de ma mère bien-aimée après qu’elle eut été blessée, assumant des responsabilités qui pesaient lourdement sur mes épaules et dans mon cœur.
J’ai survécu à deux années de guerre, à la famine, aux frappes aériennes et à la dépression qui les accompagnait, en m’accrochant à l’espoir malgré tout.
Quitter Gaza pour poursuivre les études dont je rêvais signifiait laisser derrière moi les personnes que j’aime le plus.
C’est le prix de ma survie.
Garder espoir
Mon esprit était tiraillé entre deux préoccupations : comment survivre au quotidien, et comment garder espoir d’obtenir une bourse qui me permettrait de me retrouver.
Entendre les mots « À bientôt en Italie » me semblait irréel… trop beau pour être vrai pour une Palestinienne qui n’a connu que la déception
« Tout dans la vie est temporaire. Des jours meilleurs arrivent », m’a dit la journaliste brésilienne Giovanna Vial alors que j’étais déplacée et vivais dans une tente après notre évacuation de notre maison à Gaza.
Ces mots sont devenus ma raison de continuer à aller de l’avant, quelles que soient les circonstances.
Au cours de ces deux années de guerre, ma famille et moi avons traversé différentes phases de survie. La blessure de ma mère a été de loin la plus difficile à vivre. Pourtant, j’ai essayé de garder le moral. J’ai continué à croire qu’il y avait une lueur d’espoir au bout du tunnel.
Ma détermination m’a également valu une pression considérable. Jour et nuit, je cherchais en ligne des bourses pour les Palestinien.nes.
J’ai postulé à des dizaines d’opportunités. J’ai postulé même lorsque les frontières étaient fermées. Je postulais avec la conviction que rien n’est impossible, peu importe où et quand on se trouve.
Après d’innombrables tentatives, j’ai obtenu une bourse grâce à l’initiative des Universités italiennes pour les étudiant.es palestinien.nes (IUPALS).
J’ai reçu la nouvelle alors que je vivais encore sous une tente. Entendre les mots « À bientôt en Italie » me semblait irréel, comme s’il s’agissait d’une blague ou d’un faux espoir – trop beau pour être vrai pour une Palestinienne qui n’a connu que la déception.
Quitter Gaza
J’ai attendu un mois entier pour connaître la date de mon évacuation.
« J’ai peur d’être martyrisée avant d’avoir réalisé mon rêve », ai-je dit à un ami italien qui m’a soutenu à chaque étape de mon parcours.
Ce mois-là est devenu une sorte d’entraînement, me préparant à dire au revoir à ma famille. Je ne me sentais qu’égoïste de partir. Nous avions souffert ensemble. Pourquoi la survie ne m’était-elle accordée qu’à moi ? Dans quel monde ces sentiments peuvent-ils s’expliquer ?
La nuit du 16 décembre 2025 a été la plus douloureuse de ma vie. Je suis partie en larmes, en disant au revoir à ma famille sans aucune promesse de les revoir bientôt.
Je savais à quel point il serait incertain de les revoir. Pourtant, je devais laisser cette incertitude derrière moi et essayer de reconstruire, de rassembler les morceaux pour un avenir meilleur – tant pour moi que pour ma famille.
Pendant mon voyage vers l’Italie, une question m’a accompagnée tout au long du trajet : pourquoi devons-nous quitter notre foyer et notre famille pour construire un avenir meilleur ?
Mon cœur voulait se sentir pleinement heureux, car je réalisais enfin l’un de mes plus grands rêves. Mais ce bonheur est sans cesse interrompu par la pensée des près de 2 millions de personnes dans mon pays natal qui aspirent à la même chance.
Je ressens profondément leur souffrance.
J’aimerais pouvoir partager avec tout le monde la chance qui m’a été donnée. J’aimerais pouvoir offrir à mes ami·es et collègues de Gaza le même chemin vers la sécurité et de nouvelles possibilités.
Cette honte d’être en sécurité est quelque chose avec laquelle j’espère pouvoir apprendre à vivre – à défaut de la surmonter – un jour.
La vie après la survie
Je suis arrivée en Italie après trois jours d’évacuation, atterrissant à Rome le 17 décembre.
Je n’avais rien d’autre que mon téléphone et mon chargeur. Je n’ai survécu qu’avec mon âme.
Tout me semblait étranger. Le rythme lent de la vie ici me déstabilisait.
À Gaza, chaque petit instant portait le poids énorme de la souffrance.
Ici, des rues propres, des visages souriants, de la nourriture, de l’eau et des bâtiments intacts m’entouraient. Tout cela aurait dû me soulager et me rendre reconnaissante.
Pourtant, être en sécurité alors que mes proches restent à Gaza rendait la survie vide de sens, comme si elle avait perdu toute signification.
Chaque fois que ma famille me demande comment se passe ma journée, je me surprends à essayer de réduire la distance entre nos réalités. La facilité de la vie ici me fait plus mal que je ne l’aurais imaginé : des transports fluides, une nourriture abordable, un air pur et la sécurité.
Mais peu importe le nombre de jours difficiles que j’ai vécus à Gaza, j’appartiens toujours à Gaza et à la Palestine. Je sais à quel point on peut se sentir chez soi en sécurité, même lorsque cela semble être l’endroit le plus dangereux au monde.
Mon objectif principal est de relancer ma carrière universitaire et de retourner dans mon pays natal, pour mettre tout ce que j’apprends et de ce que je vis au service de la Palestine et de mon peuple.
Malgré mes tourments intérieurs, je reste profondément reconnaissante envers l’Italie et le peuple italien. Ils ont donné à de nombreux autres étudiant·es et à moi-même l’opportunité de poursuivre la vie que la guerre avait interrompue.
Je marche fièrement dans ces rues, vivant dans une ville où le drapeau de mon pays flotte tout près – un rappel de chez moi. Pourtant, la sécurité me semble incomplète sans ma famille.
Sara Awad est une écrivaine palestinienne basée en Italie. Elle est titulaire d’une licence en langues. Ses articles ont été publiés dans The Intercept, Al Jazeera English, TRT World, Drop Site News, The Independent, Truthout et PRISM. Ses écrits explorent les questions sociales, la résilience, l’identité et l’espoir dans un contexte de guerre et d’occupation.
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
Source : Middle East Eye



