Des milliers de personnes voient leur état de santé s’aggraver après que la fermeture de ce point de passage crucial a interrompu les évacuations médicales pour les familles qui attendaient de se faire soigner à l’étranger.
Par Maram Humaid, le 16 mars 2026

La fille de Lama Abu Reida, Alma image : Maram Humaid/Al Jazeera
Gaza, bande de Gaza – Le 28 février, Lama Abu Reida n’était plus qu’à quelques heures de ce qui, espérait-elle, allait changer le sort de sa petite fille malade, Alma.
La famille avait enfin été informée que la petite fille – âgée de moins de cinq mois et incapable de respirer sans appareil à oxygène – pouvait bénéficier d’une évacuation médicale.
Le petit sac de voyage était prêt, les documents médicaux en règle, et Abu Rheida était prêt à partir. Il ne restait plus qu’à franchir le poste-frontière de Rafah, entre Gaza et l’Égypte, puis à se rendre en Jordanie, où Alma pourrait subir une intervention chirurgicale qui n’était pas pratiquée dans la bande de Gaza.
Mais la veille du départ prévu le 1er mars, Israël a fermé les points de passage de Gaza « jusqu’à nouvel ordre », invoquant des raisons de sécurité. Cette décision a coïncidé avec le lancement d’une attaque militaire conjointe avec les États-Unis contre l’Iran – et a anéanti les espoirs d’Abu Rheida.
« Ils m’ont dit que le point de passage avait été fermé sans aucun avertissement à cause de la guerre avec l’Iran », raconte la mère d’une voix étranglée.
Alma, qui souffre d’un kyste pulmonaire, est hospitalisée depuis plus de trois mois à l’hôpital Nasser de Khan Younis, dans le sud de Gaza, où sa mère reste à ses côtés jour et nuit.
« Elle ne peut absolument pas se passer d’oxygène », explique Abu Rheida. « Sans cela, elle est extrêmement épuisée. »
« Je ne sais pas ce qui pourrait arriver »
Le point de passage de Rafah, principale porte d’accès de Gaza vers le monde extérieur, a été fermé pendant de longues périodes au cours de la guerre génocidaire menée par Israël contre les Palestinien.nes de la bande de Gaza, qui a débuté en octobre 2023.
Le 1er février, Israël a annoncé une réouverture partielle dans le cadre d’une phase d’essai faisant suite à un « cessez-le-feu » avec le groupe palestinien Hamas. Cela a permis une certaine circulation conformément aux dispositions de l’accord, notamment pour les cas médicaux.
Mais seuls quelques patient.es ont pu se rendre à l’étranger, et des milliers d’autres sont restés sur des listes d’attente jusqu’à la fermeture du 28 février, qui a mis fin au transfert des blessé.es à l’étranger ainsi qu’aux évacuations médicales de patient.es comme Alma.
Les médecins avaient dit à sa famille que la seule option pour Alma, qui avait déjà été admise trois fois en soins intensifs en l’espace d’un mois, était de subir une intervention chirurgicale à l’étranger pour retirer le kyste de son poumon. Bien qu’elle ne soit pas particulièrement risquée, une telle opération ne peut être pratiquée à l’intérieur de Gaza en raison des ressources médicales limitées.
« La vie de ma fille dépend d’une seule opération, et après cela, elle pourrait mener une vie tout à fait normale », explique Abu Rheida.
« Si son départ est encore retardé… je ne sais pas ce qui pourrait arriver. Son état n’est pas rassurant », ajoute-t-elle, désespérée.
Dimanche, les autorités israéliennes ont déclaré que le point de passage de Rafah rouvrira mercredi pour permettre une « circulation limitée des personnes » dans les deux sens.
« Le confinement a tué mes enfants »
Ce qu’Abu Rheida redoute le plus, Hadeel Zorob l’a déjà vécu.
Le fils de Mme Zorob, Sohaib, âgé de six ans, est décédé le 1er mars 2025, tandis que sa fille de huit ans, Lana, s’est éteinte le 18 février dernier. Les deux enfants souffraient d’une maladie génétique rare entraînant une détérioration progressive des fonctions corporelles.
Ils attendaient tous deux une autorisation médicale pour se rendre à l’étranger afin d’y être soignés, mais cela ne s’est jamais produit.
« J’ai vu mes enfants mourir lentement sous mes yeux, l’un après l’autre, sans pouvoir rien faire », raconte Zorob, 32 ans, en fondant en larmes.
Lana n’était qu’à quelques jours de son départ lorsqu’elle est décédée.
« Le voyage de ma fille avait été prévu à peu près à la même période où le point de passage a ensuite été fermé, mais elle est morte avant cela », explique Zorob.
« Lorsque la nouvelle de la fermeture du point de passage est tombée, mon chagrin pour ma fille m’a envahie à nouveau, car je me suis souvenue des nombreux enfants qui subiront le même sort. »
Zorob explique que ses enfants pouvaient encore se déplacer et jouer relativement normalement au début de leur maladie.
Avant la guerre menée par Israël contre Gaza, les deux enfants recevaient un traitement hospitalier spécialisé, ce qui avait permis de stabiliser leur état dans une certaine mesure. Mais à mesure que les attaques israéliennes s’intensifiaient, leur état s’est progressivement aggravé jusqu’à atteindre un stade mettant leur vie en danger. L’effondrement du système de santé de Gaza a laissé la famille dans l’incapacité d’accéder aux médicaments dont elle dépendait.
« Nous avons même essayé de faire venir les médicaments depuis la Cisjordanie, et j’ai sollicité la Croix-Rouge et l’Organisation mondiale de la santé, mais rien n’y a fait », explique Zorob.
Pendant la guerre, elle et sa famille ont dû quitter leur maison pour s’installer dans une tente dans la région d’al-Mawasi. Ces nouvelles conditions de déplacement ont rendu la prise en charge des enfants bien plus difficile.
« Tous deux étaient alités… en couches, et leur glycémie devait être surveillée régulièrement. Nous devions leur donner des liquides et surveiller leur alimentation… tout cela dans une tente dépourvue du strict nécessaire. »
Zorob dit qu’elle a l’impression de « devenir folle » quand elle pense que ses enfants auraient pu survivre et aller mieux s’ils avaient pu se faire soigner à l’étranger.
« La fermeture des points de passage a tué mes enfants ! », ajoute-t-elle, la voix pleine d’angoisse. « Le monde n’accorde aucune valeur à nos vies ni à celles de nos enfants… c’est devenu quelque chose de normal. »
Zorob dit qu’elle essaie de rester forte pour son troisième enfant, Layan, âgée de quatre ans, malgré la douleur persistante.
« Tout ce que je veux, c’est que ce qui est arrivé à mes enfants n’arrive à aucune autre mère… que le point de passage soit rouvert et que les enfants et les patients soient autorisés à voyager. »
« Est-ce trop demander ? »
Selon le ministère de la Santé de Gaza, plus de 20 000 patient·es et blessé·es attendent de pouvoir se rendre à l’étranger pour y recevoir des soins médicaux.
Parmi eux, on compte environ 4 000 patient·es atteints de cancer qui ont besoin de soins spécialisés indisponibles à Gaza, et environ 4 500 enfants.
Les listes comprennent également environ 440 cas « vitaux » nécessitant une intervention urgente et près de 6 000 blessé·es qui ont besoin de soins hospitaliers continus en dehors de Gaza.
L’Association Al-Dameer pour les droits de l’homme a qualifié la fermeture du point de passage de Rafah de forme de punition collective pour les civils de Gaza, avertissant qu’elle « condamne davantage de patients à mort » et aggrave la crise humanitaire à Gaza.
Pour Amal al-Talouli, la fermeture du point de passage de Rafah a été un nouveau coup dur dans son combat contre le cancer.
Cette femme de 43 ans souffre d’un cancer du sein depuis environ cinq ans. Bien qu’elle ait suivi un traitement avant la guerre, la maladie est réapparue et s’est propagée à d’autres parties de son corps, notamment à la colonne vertébrale.
« Loué soit Dieu, nous acceptons notre sort », déclare cette mère de deux enfants. « Mais pourquoi nos souffrances devraient-elles s’aggraver parce qu’on nous empêche de voyager et que les points de passage sont fermés ? »
Amal al-Talouli vit actuellement chez des proches après avoir perdu sa maison dans la zone du projet de Beit Lahiya, au nord de Gaza, pendant la guerre.
Le déplacement n’a pas été un choix facile en raison de son état de santé, explique-t-elle. La situation est aggravée par une grave pénurie de médicaments et de personnel médical spécialisé – une réalité que connaissent également d’autres patient·es atteints de cancer à Gaza.
« Il y a une pénurie de tout », explique Al-Talouli. « J’ai développé de l’ostéoporose et un œdème oculaire à cause de la chimiothérapie. La chimio nécessite une bonne alimentation, mais la malnutrition et la famine ont rendu les choses beaucoup plus difficiles. »
Al-Talouli explique que la fermeture des points de passage a aggravé la situation.
« [Cela] nous affecte énormément. Aucun médicament n’entre, et aucun traitement essentiel n’arrive », explique al-Talouli, dont le nom figurait sur une liste d’attente pour se rendre hors de Gaza afin de se faire soigner.
Elle souligne que les malades du cancer à Gaza ont un besoin urgent d’aide.
« Tout ce que je souhaite aujourd’hui, c’est que le point de passage rouvre afin que j’aie une chance de me rétablir et de reprendre le cours de ma vie auprès de mes enfants », dit-elle. « Est-ce trop demander ? »
Traduction pour l’Agence Média Palestine par L.D
Source : Al jazeera



