Environ 380 Gazaoui.es ont été transporté·es par avion vers l’Indonésie, la Malaisie et l’Afrique du Sud à bord de vols charters organisés par le groupe israélien d’extrême droite Ad Kan, fondé par un militant colon de Cisjordanie. C’est le journal Haaretz qui a été le premier à faire état de plusieurs vols de ce type au départ de l’aéroport Ramon, près d’Eilat
L’Associated Press et Liza Rozovsky, le 15 mars 2026

Des Palestiniens retournent dans le nord de la bande de Gaza après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas dans l’enclave, le 10 octobre 2025. MAHMOUD ISSA / REUTERS
L’avion transportant environ 150 Palestinien.nes de Gaza a surpris tout le monde au sol lorsqu’il a atterri en Afrique du Sud en novembre.
Ce n’était pas le seul. Depuis mai, au moins trois vols remplis de résident.es de Gaza ayant accepté de quitter cette enclave déchirée par la guerre ont atterri en Indonésie et en Afrique du Sud.
Une enquête de l’AP a révélé qu’un groupe israélien, dont le fondateur soutenait fermement la proposition du président américain Donald Trump de réinstaller les Palestinien.nes de Gaza, est à l’origine de ces vols, ce qui soulève de nouvelles questions sur les motivations derrière l’évacuation de centaines de personnes de la bande de Gaza.
Haaretz a été le premier à faire état de plusieurs vols charters transportant des Palestinien.nes de Gaza qui avaient décollé de l’aéroport Ramon, près d’Eilat, dans le sud d’Israël, à destination de différentes régions du monde.
Ces vols ont été organisés par une organisation obscure, décrite sur son site web comme une organisation humanitaire « apportant aide et secours aux communautés musulmanes dans les zones de conflit et de guerre », a rapporté Haaretz, qui a révélé que derrière cette organisation, baptisée Al-Majd, se cache Tomer Janar Lind, un ressortissant à la double nationalité israélienne et estonienne.
Des couloirs aériens utilisés pour faire sortir des Palestinien.nes de Gaza (image)
À l’époque, le ministre sud-africain des Affaires étrangères, Ronald Lamola, avait qualifié ces vols de « plan évident visant à chasser les Palestinien.nes de Gaza et de la Cisjordanie ».
Ad Kan, une organisation israélienne de droite fondée par des soldats et d’anciens agents des services de renseignement, a agi par l’intermédiaire d’une autre société afin de dissimuler ses liens avec Israël et d’organiser ces vols, comme le montrent un contrat, des listes de passagers, des SMS, des états financiers et des entretiens menés auprès de plus d’une vingtaine d’Israélien.nes, de Palestinien.nes et d’autres personnes impliquées dans ces voyages.
Dans un contrat obtenu par l’AP, Ad Kan s’engageait à verser à une société un montant total minimum de 750 000 dollars pour son « service de sauvetage aérien » au départ d’Israël.
Plusieurs passager·ères – qui ont fui après plus de deux ans d’une guerre dévastatrice qui a décimé Gaza – ont déclaré ne pas savoir qui était à l’origine de ce voyage. Mais cela leur importait peu, ont-ils.elles ajouté, tant qu’ils.elles pouvaient partir.
« Il y avait la famine, et nous n’avions pas d’autre choix. Mes enfants ont failli être tués », a déclaré un Palestinien de 37 ans arrivé en Afrique du Sud en novembre et qui, comme les autres passagers, s’est exprimé sous couvert d’anonymat, craignant des représailles. « La mort et la destruction étaient partout, toute la journée, pendant deux ans, et personne n’est venu à notre secours. »
Ad Kan s’est tenu à l’écart de ces vols. Les évacuations ont été organisées par une société appelée Al-Majd, qui se présente sur son site web comme une organisation humanitaire « venant en aide aux Palestinien.nes » et apportant son soutien aux communautés musulmanes en situation de conflit.
Cependant, un examen de l’histoire d’Ad Kan et de son fondateur, Gilad Ach, laisse penser que ce groupe israélien aurait pu être motivé, du moins en partie, par d’autres intentions.
« Ad Kan », qui signifie « ça suffit » en hébreu, œuvre depuis des années dans l’ombre pour infiltrer des groupes et dénoncer ce qu’il qualifie d’activités antisémites ou anti-israéliennes.
Ach, réserviste de combat israélien, est un militant colon de Cisjordanie qui a fermement soutenu la proposition de Trump, l’année dernière, visant à transférer 2 millions de Palestinien.nes hors de Gaza.
Après que Trump eut lancé sa proposition, Ach a publié un rapport détaillant comment il mettrait en œuvre ce « départ volontaire ». Le document proposait qu’Israël achève le processus d’émigration des Palestinien.nes de Gaza dans un délai de six à huit mois et se coordonne avec les États-Unis pour recruter des pays d’accueil. Il affirmait que la migration de tous les Palestinien.nes était « tout à fait faisable », qu’ils souhaitaient partir et que vider le territoire de sa population palestinienne était dans l’intérêt d’Israël.
Trump a par la suite abandonné son projet – qui avait suscité une condamnation internationale généralisée et des accusations de la part des Palestinien.nes, d’organisations de défense des droits humains et même du secrétaire général de l’ONU, selon lesquelles une telle proposition pourrait s’apparenter à un « nettoyage ethnique » – et a déclaré que les Palestinien.nes pourraient rester à Gaza.
Mais des groupes d’extrême droite israéliens, y compris des membres de la coalition au pouvoir du Premier ministre Benjamin Netanyahou, continuent de soutenir l’idée d’expulser les Palestinien.nes de Gaza dans l’espoir qu’Israël puisse un jour se réinstaller dans cette région. Avec l’accord des États-Unis, le gouvernement israélien a pris contact avec plusieurs gouvernements – le Somaliland, le Soudan du Sud et le Soudan – dans l’espoir de faciliter l’émigration depuis Gaza.
Au début de l’année dernière, Israël a créé le Bureau de l’émigration volontaire, géré par le ministère israélien de la Défense.
Après le début de la guerre en 2023, Ach a fondé un groupe appelé « La génération de la victoire des réservistes israéliens ». Dans une interview accordée en novembre 2024 à Arutz Sheva, un site d’information nationaliste religieux aligné sur le mouvement des colons de Cisjordanie, Ach a déclaré que le message du groupe incluait « l’émigration de nos ennemis».
Son groupe a également diffusé des publicités dans les bus en Israël, présentant un portrait de Trump à côté des mots en hébreu : « Victoire = migration volontaire… Ce bus pourrait être rempli de Gazaoui.es. Écoutez Trump, laissez-les partir ! »
Dans une interview accordée au média de droite Jewish News Syndicate peu après le début de la guerre, Ach a déclaré que la victoire à Gaza consistait à s’emparer d’une partie du territoire et à ouvrir les frontières pour permettre aux gens de partir. « Ils ont perdu leur territoire, ils ont perdu de la population, c’est une victoire incontestable », a-t-il déclaré.
Ach a refusé d’être interviewé pour cet article et a déclaré dans un SMS adressé à l’AP qu’il était fier de diriger des organisations exprimant leur soutien aux droits des Palestiniens de Gaza qui souhaitent partir vers des régions du monde plus sûres, loin du Hamas. Il a réfuté l’allégation de l’Afrique du Sud selon laquelle ces vols visaient à vider Gaza et la Cisjordanie de leurs Palestinien.nes. Il a affirmé qu’il s’agissait de vols humanitaires et que ceux qui partaient avaient demandé de l’aide, certains prenant en charge une partie des frais.
Il a dénoncé une « profonde hypocrisie » de la part des pays refusant d’accueillir les réfugié.es palestinien.nes.
« Leur présence continue à Gaza, dans des conditions désastreuses, sert d’outil pour faire pression sur Israël au niveau international et permet au Hamas de maintenir son emprise sur cette population qui souffre », a-t-il déclaré.
Ach n’a pas répondu aux questions concernant l’utilisation d’Al-Majd pour distancier les liens avec Israël.
Les détracteurs affirment que cette émigration depuis Gaza n’est pas volontaire, la guerre ayant rendu une grande partie de la bande de Gaza inhabitable. Les organisations de défense des droits de l’homme soulignent également que les personnes doivent être autorisées à rentrer, et Israël a depuis des décennies l’habitude de compliquer le retour des Palestinien.nes à Gaza.
Comment fonctionnaient ces vols
L’AP s’est entretenue avec six Palestinien.nes qui ont quitté Gaza grâce à ces vols.
Certains ont déclaré avoir entendu parler pour la première fois, début 2025, d’une entreprise qui organisait l’évacuation de personnes hors de Gaza. D’autres ont vu des annonces en ligne ou sur les réseaux sociaux, ou ont été redirigés vers le site web d’Al-Majd par des amis.
Alors que les combats faisaient rage et qu’une grande partie de Gaza était en ruines, certains ont déclaré ne pas savoir où ils allaient. Ils voulaient simplement partir.
Plusieurs mois avant l’atterrissage du vol à Johannesburg en novembre dernier, un vol précédent, en mai, avait emmené près de 60 Palestinien.nes d’Israël vers l’Indonésie et quelques autres destinations via la Hongrie. Un deuxième vol, en octobre, a transporté quelque 170 personnes d’Israël vers l’Afrique du Sud via le Kenya, selon des personnes ayant aidé à organiser ces vols, des données de suivi des vols et des Palestinien.nes ayant utilisé ce service.
Les six Palestinien.nes qui se sont entretenus avec l’AP ont déclaré avoir payé jusqu’à 2 000 dollars par personne par virement bancaire ou en cryptomonnaie.
Ils ont indiqué que le site web précisait qu’ils seraient emmenés en Afrique du Sud, en Indonésie ou en Malaisie, mais ne leur donnait pas la possibilité de choisir. Lorsque le vol était prêt, les Palestinien.nes ont reçu des messages leur demandant de se rendre à un endroit où ils ont été transportés en bus hors de Gaza vers Israël, fouillés et autorisés à emporter quelques effets personnels dans l’avion. L’homme d’affaires américano-israélien Moti Kahana a signé en août un contrat, communiqué à l’AP, pour organiser un vol pour Ad Kan.
M. Kahana, qui a de l’expérience dans l’évacuation de personnes depuis des zones de conflit, notamment en Afghanistan, en Ukraine et en Syrie, a déclaré avoir été sollicité pour aider à organiser un vol pour plus de 300 Palestinien.nes vers l’Indonésie depuis l’aéroport de Ramon, dans le sud d’Israël. Le contrat avec Ad Kan stipulait que sa société fournirait un « service de sauvetage aérien » pour un paiement minimum de 750 000 dollars.
Mais au cours de la planification, l’itinéraire a été modifié pour passer par l’Afrique du Sud, a-t-il déclaré, et sa participation aux vols a pris fin.
Après l’atterrissage du deuxième vol à destination de l’Afrique du Sud en novembre, le gouvernement a révoqué ses exemptions de visa de 90 jours pour les détenteurs de passeports palestinien.nes, invoquant des « abus délibérés et persistants » de la part d’Israéliens liés aux efforts d’émigration.
Kahana a déclaré qu’Ach lui avait parlé des liens entre Ad Kan et Al-Majd, décrivant cette dernière comme une organisation dirigée à la fois par des Arabes et des Israéliens en Israël, mais ne souhaitant pas mettre en avant ses liens avec Israël.
« Ce sont les mêmes personnes, la même entreprise, sous des noms différents », a déclaré Kahana. « Ils ont une équipe de personnes arabophones qui répondent au téléphone, et ils ne veulent pas montrer l’implication d’Israël ; ils donnent une image plutôt arabe. »
Kahana a déclaré que l’équipe d’Ach lui avait remis un tableau répertoriant les personnes ayant payé pour les vols. Ce document – consulté par l’AP – comprend les noms d’au moins 13 personnes dont les familles ont déclaré qu’elles s’étaient inscrites et avaient payé via Al-Majd avant de s’envoler pour l’Afrique du Sud.
Le site web d’Al-Majd indique que l’organisation a été fondée en 2010 en Allemagne et qu’elle dispose d’un bureau à Jérusalem-Est, sans toutefois fournir d’adresse. L’entreprise n’apparaît pas dans les bases de données en ligne répertoriant les associations caritatives ou les entreprises allemandes enregistrées.
On ignore si Ad Kan travaillait directement avec le gouvernement israélien, mais les Palestinien.nes ont besoin d’une autorisation israélienne pour quitter Gaza. Muayad Saidam, un Palestinien présenté sur le site web du groupe comme son responsable des projets humanitaires à Gaza, a déclaré à l’AP lors d’un appel téléphonique au numéro indiqué sur le site web d’Al-Majd qu’il ne connaissait ni Ad Kan ni Ach, mais a reconnu que les dispositions de voyage pour les Palestinien.nes devaient être prises avec les autorités israéliennes. Il a refusé d’en dire plus.
Quitter Gaza
Le bureau du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le COGAT, l’organisme de défense chargé de faciliter les départs des Palestinien.nes quittant Gaza, ont refusé de commenter ces vols. Le COGAT a précédemment déclaré qu’il autorisait les départs de Palestinien.nes de Gaza via Israël s’ils disposaient de visas pour les pays de destination.
Le bureau de Netanyahou, le COGAT et Ach n’ont pas non plus répondu aux questions de l’AP visant à savoir si les Palestinien.nes qui avaient fui seraient autorisés à revenir.
Les familles qui se sont envolées pour l’Afrique du Sud ont déclaré à l’AP qu’elles ne savaient pas que les Israéliens étaient à l’origine de ces vols, mais qu’au final, cela n’avait pas d’importance.
« J’ai accepté le vol, et je ne connaissais pas la destination », a déclaré un Palestinien qui a fait appel à Al-Majd pour envoyer sa femme et son fils en Afrique du Sud.
« Tout ce qui m’importait, c’était de faire sortir ma famille de Gaza et de les sauver. »
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
Source : Haaretz



