Israël a mis ses prisons en lockdown dès le début de la guerre contre l’Iran, interdisant presque toutes les visites d’avocat·es et laissant ma cliente sans voix au-delà de sa cellule.
Par Janan Abdu, le 23 mars 2026

Illustration d’une prison israélienne, le 21 janvier 2025. image : Chaim Goldberg/FLASH90
Quelques jours seulement avant le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, j’avais promis à ma cliente — une jeune femme palestinienne d’une vingtaine d’années détenue à la prison de Damon, près de Haïfa — que je reviendrais la voir en mars. Cette visite, menée au nom du Comité public israélien contre la torture, comptait pour elle bien au-delà de son dossier juridique. Coupée de sa famille et du monde extérieur, elle décrivait ces rencontres comme une source indispensable de connexion humaine, quelque chose qu’elle attendait avec espoir et impatience.
Mais le 28 février, dès le début de la guerre, le Service pénitentiaire israélien (SPI) a déclaré l’état d’urgence, suspendant ou restreignant sévèrement les visites d’avocat·es. Après vérification auprès des responsables de la prison, on m’a informée que toutes les visites étaient suspendues dans l’attente de nouvelles instructions du Commandement du front intérieur. Je ne pourrais pas voir ma cliente. Mes collègues m’ont rapporté que leurs visites programmées avaient également été annulées ; en pratique, les prisons étaient entrées en confinement total.
Lorsque l’accès a été partiellement rétabli, il a été limité aux détenu·es en attente de jugement ou de condamnation, ainsi qu’à celles et ceux ayant une audience imminente, à l’exclusion des prisonnier·ères condamné·es comme ma cliente. Du jour au lendemain, le lien sur lequel elle comptait — et qui me permettait de surveiller ses conditions de détention — a été rompu.
Son cas illustre les mauvais traitements infligés aux prisonnier·ères palestinien·nes dans les prisons israéliennes, devenus systématiques et officiels, et montre pourquoi les visites d’avocat·es ne sont pas un luxe, mais une nécessité. Lorsque les autorités israéliennes ont déclaré l’état de guerre le 7 octobre, les prisons ont simultanément commencé à fonctionner en état d’urgence. Les visites familiales et celles du Comité international de la Croix-Rouge aux détenu·es palestinien·nes ont été suspendues. Depuis lors, les visites d’avocat·es sont devenues encore plus vitales, offrant l’une des rares formes de contrôle extérieur — un aperçu rare d’un système où les abus, les traitements dégradants et, dans de nombreux cas, des actes assimilables à la torture se produisent à l’abri des regards. En tant qu’avocat·es, nous apprenons souvent ces mauvais traitements par hasard, lors de rencontres avec nos client·es. Sans ces entretiens, une grande partie de ce qui se passe à l’intérieur resterait non documentée.
Les dernières mesures d’urgence ont accentué ce manque de transparence. Le SPI a instauré une hiérarchie pour les visites d’avocat·es : les détenu·es ayant une audience judiciaire imminente en priorité, puis les détenu·es provisoires, et enfin les prisonnier·ères condamné·es — dont beaucoup, comme ma cliente, se retrouvent désormais effectivement isolé·es du monde extérieur.
Le 11 mars, le conseiller juridique du SPI a prolongé des restrictions supplémentaires jusqu’à la mi-avril, limitant les activités quotidiennes des prisonnier·ères, notamment l’heure de promenade dans la cour. Cette récréation représente la seule heure où les prisonnier·ères sont autorisé·es à passer hors de leur cellule. Elle leur apporte lumière du jour, ventilation et une occasion nécessaire d’interaction sociale pour des personnes autrement confinées jusqu’à 23 heures par jour.
À la prison de Damon, où est détenue ma cliente, les détenu·es n’ont même pas été informé·es de la guerre. Du fait de la réduction du temps en cour, les douches, également situées dans la cour, ont aussi été limitées.
Surveillance au lieu de soins
Deux jours seulement avant le début de la guerre contre l’Iran, j’avais rendu visite à ma cliente pour la troisième fois en un mois. Cette réunion faisait suite à des semaines d’efforts juridiques pour contester son placement — ainsi que celui d’une autre prisonnière — dans une petite cellule isolée, sous surveillance constante par caméra. Les responsables de la prison avaient justifié ce transfert, intervenu début janvier, par une perte de poids. Un médecin pénitentiaire avait déterminé que les deux femmes étaient tombées en dessous du seuil normal d’indice de masse corporelle (IMC). Mais la réponse était punitive plutôt que médicale, et particulièrement préjudiciable à l’approche du début du Ramadan.
Lorsque j’ai consulté son dossier médical, avec son consentement, j’ai été stupéfaite de découvrir qu’elle avait perdu 13 kilogrammes en l’espace d’un an, passant de 55 kg à seulement 42 kg. Malgré cela, elle n’avait pas vu de nutritionniste et aucun régime alimentaire ne lui avait été prescrit. Au lieu de s’attaquer aux causes, la prison a violé sa vie privée et l’a placée sous surveillance 24 heures sur 24.
Cette mesure n’avait pas non plus de fondement juridique clair. En vertu du droit israélien, une surveillance aussi intrusive n’est autorisée que dans les cas impliquant des menaces sécuritaires immédiates ou lorsqu’un·e prisonnier·ère présente un risque pour lui-même ou elle-même — comme pour prévenir une tentative de suicide, par exemple. Même dans ce cas, elle doit être autorisée par un·e professionnel·le de santé mentale qualifié·e. Aucune évaluation de ce type n’a eu lieu dans le cas de ma cliente.
Après le dépôt d’une plainte, et parallèlement aux démarches de ma collègue avocate Nadia Daqqa représentant la codétenue de ma cliente, la prison a partiellement fait marche arrière.
Lors de ma dernière visite, le 26 février, ma cliente m’a informée que le premier jour du Ramadan, le directeur de la prison avait ordonné aux gardien·nes de couvrir les trois caméras de surveillance installées dans les coins de la cellule. Deux prisonnier·ères supplémentaires, dont un·e enfant, avaient été transféré·es dans la cellule, mettant ainsi fin à son statut d’isolement. Ma cliente a décrit un profond sentiment de soulagement.
Mais les conditions de détention sous-jacentes restent inchangées. Les deux femmes ont signalé que la nourriture qui leur était servie était insuffisante sur le plan nutritionnel, manquant de protéines, de vitamines et de variété. Les repas se composaient souvent d’œufs sans assaisonnement et d’une soupe froide et insipide. Elles ne recevaient aucun fruit. Il n’est guère surprenant qu’elles aient perdu du poids directement du fait de ces conditions.
Cette privation s’inscrit dans des schémas plus larges de traitement des prisonnier·ères palestinien·nes. En juin 2024, la Haute Cour de justice israélienne a examiné une pétition soumise par deux organisations israéliennes de défense des droits humains en réponse à des témoignages de détenu·es palestinien·nes indiquant avoir perdu des dizaines de kilogrammes à la suite d’une réduction drastique des quantités de nourriture depuis le 7 octobre, équivalant à une situation de famine. La Cour a statué que le SPI était « tenu de fournir aux prisonnier·ères de sécurité une alimentation permettant des conditions de vie de base conformément à la loi ». Cette décision, cependant, ne précisait ni le type ni les quantités de nourriture, sans parler des mécanismes d’application.
L’intention était de s’assurer que les prisonnier·ères reçoivent effectivement leurs rations alimentaires et que cela fasse l’objet d’une supervision. Nulle part dans la décision il n’était indiqué, ni même suggéré, que cette supervision devait être assurée par l’installation de caméras de surveillance, comme ce fut le cas pour ma cliente.
Froid, humidité et surpopulation
Les conditions matérielles à l’intérieur de la cellule ont aggravé la situation. Ma cliente a indiqué que sa nouvelle cellule était nettement plus petite que les autres, ne répondant ni aux normes internationales ni aux normes israéliennes en matière d’espace de vie minimal par prisonnier·ère. Il n’y a pas d’armoires ; les affaires sont rangées sur l’un des trois lits ou par terre. La cellule est humide, la ventilation est mauvaise, et même le petit judas dans la porte — par lequel la nourriture est distribuée et qui facilite la circulation de l’air — est maintenu fermé.
Chaque prisonnière a reçu trois couvertures et un seul change de vêtements pour toute la durée de sa détention. En hiver, elle et sa codétenue dormaient souvent à même le sol, serrées l’une contre l’autre, superposant leurs six couvertures et portant leurs vestes de prison pour se tenir chaud. Même ainsi, elles se réveillaient parfois avec les mains bleues de froid.
La présence de caméras de surveillance a également affecté la capacité des prisonnières à pratiquer une hygiène de base. Une caméra était orientée vers l’espace sanitaire, séparé uniquement par un rideau. En conséquence, les prisonnières évitaient totalement d’utiliser la douche.
Au-delà de ces conditions, ma cliente a signalé des incidents répétés de mauvais traitements. Lors d’une fouille le mois dernier, des gardien·nes sont entré·es dans sa section et ont aspergé d’un gaz non identifié l’une des cellules, à la suite d’une dispute entre deux prisonnières qui avaient élevé la voix — une action aux risques sanitaires évidents dans des espaces confinés.
Dans un autre incident, en janvier cette fois, des gardien·nes ont fouillé la cellule de ma cliente, dispersant les affaires personnelles et laissant les prisonnières dehors dans le froid. La fouille avait été effectuée sur la base d’une affirmation des gardien·nes selon laquelle des détenues auraient été observées sur caméra portant un objet tranchant, qui s’est avéré être une cuillère en plastique fournie avec leurs repas.
La surpopulation a encore intensifié les difficultés liées aux conditions de détention. La section de la prison de Damon réservée aux détenues palestiniennes de sécurité, selon ma cliente, a une capacité d’environ 50 prisonnières, soit le nombre de lits qu’elle contient. Lors de ma dernière visite, elle en accueillait 63. Quelques jours après le début de la guerre, une prisonnière libérée m’a informée que ce nombre était monté à environ 70, certaines détenues dormant à même le sol ; un rapport conjoint de la Commission des affaires des détenu·es et ex-détenu·es et de l’association Addameer pour le soutien aux prisonnier·ères et les droits humains a établi ce chiffre à 72 quelques jours plus tard.
Dans l’ensemble des prisons israéliennes, le nombre de détenu·es palestinien·nes classé·es comme « prisonnier·ères de sécurité » a bondi d’environ 3 500 avant le 7 octobre à près de 10 000 aujourd’hui — dont environ la moitié est détenue sans inculpation, en tant que « combattants illégaux » ou en détention administrative.
Lorsque les prisons fonctionnent en état d’urgence et imposent des mesures arbitraires et illégales, la suspension des visites d’avocat·es a des conséquences graves. Pour les prisonnier·ères condamné·es en particulier, comme ma cliente, qui n’ont pas accès régulièrement aux tribunaux, à leurs familles ou à des observateur·rices indépendant·es, ces visites constituent souvent le seul moyen par lequel elles et ils peuvent déposer des plaintes, solliciter un suivi médical ou documenter les abus.
Même si j’ai été soulagée d’apprendre que la mise à l’isolement et la surveillance de ma cliente avaient pris fin, ce soulagement a été rapidement supplanté par une profonde inquiétude pour sa situation. Elle et ses compagnes de détention se trouvent désormais dans une cellule surpeuplée et mal ventilée, avec un accès limité à la lumière du jour, dans des conditions qui continuent de se dégrader — et sans possibilité de voir une avocate.
En temps ordinaire, les visites juridiques sont essentielles. En temps de crise, elles sont indispensables.
Janan Abdu est avocate, chercheuse et militante pour les droits humains au sein du département juridique du Comité public contre la torture en Israël.
Traduction pour l’Agence Média Palestine : L.D
Source : +972 Magazine



