À l’approche de la journée de la terre, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec Omar Alsoumi, militant, paysan et penseur palestinien, dont le livre “Enfant de Palestine” est paru en janvier dernier.
Par l’Agence Média palestine, le 27 mars 2026

“Une chose est sûre: la Palestine n’a pas fini d’ensemencer de mots et de symboles les imaginaires de celles et ceux qui cherchent un chemin par-delà la modernité froide de l’individualisme néolibéral et consumériste.“
“Enfant de Palestine”, Omar Alsoumi, éditions Les liens qui libèrent
“Individuelle ou collective, la libération n’est pas que le changement de notre condition matérielle, elle se joue en même temps en nous et autour de nous, à l’intérieur et à l’extérieur. Elle est le chemin de l’élévation de nos consciences et de la réunification de nos êtres. Éclaté, fragmenté, mais vivant et donc empli de gratitude et d’espoir. Je suis palestinien. Je suis paysan. Et je l’atteste : aucun être humain n’est en trop sur cette Terre. Comme aucune plante n’est en trop sur cette planète. Expulsions, emprisonnements, massacres, ils ont tout essayé. Pourtant nous continuons de cultiver la vie. Glyphosate, agent orange, bulldozers, ils s’acharnent encore. Néanmoins les graines continuent de pousser.”
Dans les premières pages de ton livre, tu pars du slogan “nous sommes tous les enfants de Gaza” pour nommer “une aspiration à un absolu, la recherche d’une lueur dans les brouillards épais et les ténèbres de notre temps” au cœur de la mobilisation internationale pour la Palestine. Comment explique-tu que cette lutte rassemble ces enjeux, antifasciste, anticapitaliste, anticolonialiste, féministe, écologiste ?
Il y a des raisons matérielles évidentes à cela. Depuis Aimé Césaire, et avant cela mais encore plus aujourd’hui, on comprend que le colonialisme est la matrice du capitalisme, du patriarcat, et d’une modernité occidentale destructrice de la nature et du vivant. Or, la Palestine est le front le plus vif de la lutte contre le plus brutal des colonialismes et c’est en celà que les gens comprennent l’intérêt et la convergence qu’il peut y avoir, et la nécessité de se battre pour la victoire de la lutte de libération du peuple palestinien contre le colonialisme sioniste soutenu par l’occident impérialiste.
C’est donc une raison matérielle très simple, qu’on pourrait compléter par des raisons d’ordre géostratégiques. Fondamentalement, le projet de domination occidental et d’hégémonie américaine dépend grandement de la poursuite du colonialisme sioniste. C’est une pièce maîtresse dans ce corridor stratégique qui relie l’Inde à la Méditerranée et par lequel ont vocation à passer les hydrocarbures et les marchandises bon marché pour approvisionner une Europe consumériste.
Israël joue un rôle crucial dans ce dispositif, en particulier le port de Haïfa, terminal gazier et port de marchandises. Si la Palestine met en échec ce projet, c’est aussi une contribution décisive à la bascule d’un rapport de force, d’un monde hégémonique vers un monde multipolaire.
Mais enfin, je pense à la dimension symbolique de la Palestine, qui n’est pas que ce bout de terre à l’est de la Méditerranée, c’est aussi une métaphore du monde, et aussi une terre sainte. Si on parle le langage du sacré, le langage décolonial de ces cosmogonies alternatives que nous portons, il faut aussi sortir de cette dualité entre matériel et immatériel, entre raison et l’affectif, et ça veut dire aussi sortir de l’idée que la terre sainte ne serait qu’un bout de terre physique, c’est aussi cet endroit où l’on plante les graines de nos intentions.
Cet endroit, c’est l’âme, le cœur, et c’est également cet endroit qu’il s’agit de libérer de l’oppression pour nous libérer des tyrannies bien matérielles qu’on affronte. C’est cet endroit que j’appelle Palestine, qui est celui où se rejoignent l’infiniment petit de nos personnes et l’infiniment grand de nos aspirations. Voilà pourquoi, selon moi, la Palestine est la clé de voûte de toutes nos aspirations.
Le lieu où, à mon sens, perdra ou gagnera le fascisme, c’est bien Gaza, Gaza et toutes les forces de résistances dans la région. Gaza représente une digue absolument essentielle dans la lutte contre le fascisme. Si Trump et Netanyahou perdent leur guerre régionale, y compris contre l’Iran, c’est tout un camp qui en sortira affaibli, et on peut espérer que les extrêmes droites, y compris en France, seront moins voyantes.
“Je suis paysan. Il y a peu, j’ai rejoint mon épouse pour travailler sur notre ferme aux portes du 93. Depuis toujours, je cultive l’amour et l’espoir d’avoir un endroit où vivre sainement sur cette Terre. J’ai dû quitter la ferme en octobre 2023 pour cultiver cette fois la lutte sur le bitume de Paris. J’ai dit : « Notre prochaine ferme, elle sera en Palestine libre. » Décoloniser n’est pas devenir plus fort que les plus forts. Décoloniser est la tâche de notre génération, à l’heure où la soif de consommer toujours plus finit de détruire l’humanité et la Terre. Nous avons en Palestine des histoires à partager — et il paraît que les histoires changent le monde. Les grandes marques et les politiciens, eux, n’hésitent pas à user et abuser du storytelling.”
“Enfant de Palestine”, Omar Alsoumi, éditions Les liens qui libèrent
Tu rapproches à plusieurs reprises dans ton texte le travail de la terre et la lutte, la résistance palestinienne à quelque chose d’organique. Peux-tu nous dire comment ton travail de paysan te guide dans ton analyse et dans ta lutte ?
Quand on rentre sérieusement dans ces pensées non-occidentales, et singulièrement dans cette pensée non duale qu’est celle de la Palestine historique, celle de l’espace civilisationnel arabo-musulman, on peut dire que dans nos dynamiques sociales, politiques, on est dans un travail du vivant qui nous met en position de paysan-nes, agriculteur-ices, permaculteur-ices.
L’être humain n’est pas extérieur au vivant, il en est une composante : si tout est dans l’un et que l’un est dans le tout, la lutte est un terrain dans lequel on travaille une matière vivante.
Dans mon cas précis, au-delà de cette symbolique, j’ai énormément appris de mon travail paysan. Le fait de préparer les graines, de semer un terrain, d’essayer de rendre un sol plus vivant et donc plus fertile, on comprend que le travail du vivant n’est pas le résultat de la force humaine, de l’ingénierie et de la mécanique. Tout cela rend d’abord plus humble, un qualité à mon sens non négligeable.
Ensuite, le travail de la terre permet de rendre intelligibles beaucoup des enjeux qu’on traverse dans nos luttes, et plus généralement dans nos sociétés humaines. Il y a dans nos vies des hivers et des printemps, des vents qui soufflent et des eaux qui stagnent, des nuisibles qui se révèlent singulièrement précieux, et tout cela constitue une forme de sagesse extraordinairement utile quand on se bat pour la justice, car c’est une bataille qui ne fait pas de différence fondamentale entre les moyens et les fins.
C’est une approche qui exige un rapport au savoir et à la sagesse d’un autre que celui des rationalités militantes dominantes qui, dans bien des cas, reproduisent des mécaniques de domination, de brutalité en prétendant changer le monde. Ce n’est pas l’être humain qui change le monde, au mieux, il pourra se changer lui-même, et c’est une transformation qui est une force bien plus grande que la nôtre seule.
C’est tout cela qui est selon moi en jeu,, dans notre façon de vivre face au défi incommensurable du génocide comme gouvernance normalisée du monde néolibéral, face à la menace terrible du technofascisme, face à la propagation de métastases de ce cancer colonial qu’est le sionisme. En ce sens oui, le travail paysan, le travail de la terre, est une école de la lutte.
“Aujourd’hui, je continue de chercher l’équilibre entre l’exigence de construire notre organisation de libération de la Palestine et celle de cultiver ces jardins où on répare l’humain déraciné, où on soigne les blessures infligées par les colons qui ont «tondu la pelouse». Ces jardins ne sont pas privés, mais ils doivent pouvoir préserver l’intime, les brûlures encore à vif. Pourtant je m’interroge aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que nos fermes coopératives, même portées par des Palestiniens, ou d’autres enfants des diasporas postcoloniales, nous offrent la sécurité d’un enracinement pérenne face à la montée d’un fascisme renouvelé. J’ai dit à mon épouse que je n’envisageais pas notre ferme dans la ruralité française profonde. Je ne l’imaginais qu’en région parisienne, ou que de l’autre côté de la Méditerranée. J’avoue ne pas me sentir en sécurité dans les campagnes de France. Mon imaginaire est habité par des images de racistes cagoulés, munis de torches et de fusils de chasse, milices aux couleurs du Ku Klux Klan, prenant d’assaut nos petits espoirs de lieux paisibles et nourriciers. Les suprémacistes n’apprécient pas que les Noirs ou les Arabes soient heureux dans leur maison et leur jardin. Je me sens plus en sécurité dans notre ferme aux portes du 93. Nous sommes aussi coriaces et résolus que les herbes tenaces des villes qui percent le bitume pour y établir la vie. Je ne suis pas de ceux qui dénigrent nos HLM de l’exil. Ils concentrent des personnes souvent infiniment plus enracinées que les habitants des écolieux devenus des communautés fermées. Mon horizon aujourd’hui se dessine sous les traits d’une ferme briarde du 93, algérienne, palestinienne et sans frontières, pour des exilés d’Afrique et d’Asie aux racines vivantes et aux ailes déployées.”
“On doit se battre pour exister en Palestine, toutefois la persistance de notre peuple sur sa terre dépend également des réseaux que constitue la diaspora et qui participent à renforcer notre peuple là-bas. Nos communautés diasporiques ont besoin de lieux d’accueil pour soigner leurs racines. On pourrait envisager nos fermes palestiniennes comme ces pots de terre où sont gardés les jeunes arbres, avant de les planter à leur emplacement définitif. Malgré tout, nos fermes palestiniennes ne sont en aucun cas une alternative pouvant prétendre remplacer notre attachement vital à la terre de Palestine. Nous allons libérer la Palestine. Nous allons y retourner. Néanmoins la perspective de la libération n’exclut pas qu’une partie de l’Europe s’offre à notre besoin de travailler la terre, en guise de réparation pour sa complicité avec la colonisation — elle qui a exporté chez nous son problème avec les Juifs et y a implanté son racisme génocidaire. Simplement, lorsque le Palestinien rétablit sa dignité, en reconquérant sa souveraineté et ses droits, il vous adresse un sourire large et généreux: «Marhaba!» En vous invitant, il proclame: «Ce qui est à moi est à toi.» Je ne crois pas exagérer en affirmant que si nos peuples étaient les gardiens de la Terre, celle-ci se porterait bien mieux. Je crois même que c’est précisément parce que nous sommes les héritiers de la science du partage que le capitalisme nous combat avec cette rage féroce. Ceux qui ont fait de la propriété individuelle leur aiguillon sacré se doivent de massacrer ceux qui croient à l’exigence de partager. La bataille n’est pas finie. Et nous continuons d’aimer et de semer.”
“Enfant de Palestine”, Omar Alsoumi, éditions Les liens qui libèrent



