Par Meriem Laribi pour l’Agence Média Palestine, le 7 avril 2026

Sous le titre « Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine à l’École – Comprendre, réagir, prévenir », le vademecum 2026 diffusé par l’Education nationale à son personnel normalise l’esprit de la loi Yadan contre laquelle plus de 450 000 Français·es ont signé une pétition à ce jour.
Ce document, qui s’inscrit dans des politiques publiques de lutte contre les discriminations, existe depuis 2019, avec des mises à jour régulières. La dernière en date est celle de février 2026. Il est rédigé par la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), le Conseil des sages de la laïcité et la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) du ministère de l’Education nationale. La nouvelle édition du vademecum censé donner aux personnels des écoles, collèges et lycées français « des repères théoriques et juridiques pour comprendre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine et les débats qu’ils suscitent aujourd’hui », pose un certain nombre de questions sur son orientation politique. Dans sa préface, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray explique que l’actualisation du guide « traduit et développe plusieurs mesures du Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine, lancé en 2023 et des Assises de lutte contre l’antisémitisme, qui se sont tenues en avril 2025 ». Dès le second paragraphe, il évoque un contexte post 7 octobre 2023.
Ce guide pratique conçu pour fournir des instructions, conseils ou informations essentielles, développe un contenu jugé « très problématique » par le collectif de chercheurs universitaires Yaani qui dénoncent une volonté de « valider les sanctions qui pourraient être mises à l’encontre d’enseignants ou d’élèves s’affirmant antisioniste, dénonçant le génocide à Gaza ou appelant au boycott d’Israël ».
Basé sur la définition de l’IHRA de l’antisémitisme
Le texte qui amalgame largement certaines critiques de l’État d’Israël à de l’antisémitisme s’appuie ouvertement sur la très contestée définition de l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. « Produite en 2016, celle-ci a été largement critiquée par les spécialistes du sujet et certains intellectuels pour son utilisation par les autorités israéliennes qui y ont perçu un moyen habile d’engager une offensive contre la critique de leur État, sous couvert de lutte contre l’antisémitisme », écrit Yaani sur son compte X.
Parmi eux, Kenneth S. Stern, l’un des principaux rédacteurs de la définition originale de l’IHRA (dans les années 2000), dénonce son détournement de son but initial. Selon lui, la définition avait été conçue comme un outil d’analyse et de collecte de données, et non pas comme un instrument juridique ou disciplinaire. Ce n’était « pas un code de discours de haine pour les campus », insistait-il en mettant en garde contre une « instrumentalisation » dans certains contextes politiques notamment pour faire pression sur les universités ou institutions afin de sanctionner certains discours. Kenneth S. Stern a particulièrement critiqué son usage pour restreindre des débats politiques sur Israël/Palestine et son invocation dans des procédures visant à punir des discours plutôt qu’à analyser des faits. Il a alerté contre une instrumentalisation risquant de nuire à la liberté académique et d’être contre-productive.
« Israël raciste », comparaison avec les nazis
Dans le vademecum 2026, parmi les propos et comportements définis comme antisémites sont mentionnés « le refus du droit à l’autodétermination des juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste » ; « le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique » ; « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis ». Une nouvelle définition de l’antisémitisme en parfaite harmonie avec le projet de loi de la députée Caroline Yadan que le gouvernement français veut faire adopter et auquel l’Agence Média Palestine a consacré un article d’analyse.
Dans un focus intitulé « Sionisme, antisionisme et critique d’Israël », le vademecum propose un rappel historique que Yaani qualifie de « complètement brouillon et tordu ». S’il prend soin de conclure que « assimiler toute critique de la politique israélienne à une haine des juifs prend le risque de renforcer les antisémites en décrédibilisant la lutte contre l’antisémitisme », le texte affirme que « plus de soixante-quinze ans après la création d’Israël (1948), l’antisionisme, s’il devait se réaliser, impliquerait la destruction de cet État et donc l’expulsion ou l’élimination des Juifs de la région ». Une argumentation « péremptoire et mensongère », estime le collectif Yaani qui rappelle que l’antisionisme est « une idée politique, un courant intellectuel, endossé par des organisations juives israéliennes, qui prône l’égalité des droits pour tous les êtres humains, de la mer Méditerranée au fleuve Jourdain, ce qui passe invariablement par le démantèlement de toutes les structures coloniales et de domination ». « Est-ce à ce genre d’idée que l’Education nationale souhaite faire la chasse et taire l’expression ? » interrogent les chercheurs de Yaani.
La lutte contre l’antisémitisme est centrale dans le document
Censé servir de guide pour lutter contre toutes les formes de racisme, le vademecum est en réalité centré sur l’antisémitisme, sujet central et proéminent dans l’architecture du document, traité de manière plus structurée et détaillée que les autres formes de racisme.
L’Agence Média Palestine a compté les occurrences de certains termes clés. Ainsi, le terme « antisémitisme » apparaît 861 fois dans le document tandis que le terme racisme qui inclut toutes les autres populations concernées apparait 607 fois. On y trouve en outre 102 occurrences du terme « juif.ves », 32 occurrences du terme « arabe.s », 22 de « noir.es », 10 d’« africains » et 11 occurrences du terme « asiatique.s ».
Le lien de l’antisémitisme en France avec le Proche-Orient est très marqué : les termes « Israël/israélien.nes » apparaissent 49 fois, le terme « sionisme » et ses dérivés 36 fois et « Palestine/palestinien.nes » 15 fois.
| Catégorie | Termes | Occurrences |
| Géopolitique / Proche-Orient | Israël / israélien.nes | 49 |
| Sionisme / sioniste.s / antisionisme / antisioniste | 36 | |
| Palestine / palestinien.nes | 15 | |
| Origines / groupes | Noir.es | 22 |
| Africain.es | 10 | |
| Arabe.s | 32 | |
| Asiatique.s | 11 | |
| Juif.ves | 102 | |
| Concepts généraux | Racisme | 607 |
| Antisémitisme | 861 | |
| Termes spécifiques | Négrophobie | 0 |
| Islamophobie (présenté comme un terme controversé) | 5 | |
| Judéophobie | 1 | |
| Références historiques | Shoah | 50 |
| Holocauste | 12 | |
| Nazis | 21 | |
| Apartheid | 5 | |
| Colonisation | 56 | |
| Esclavage | 78 |
« Remettre la génération Gaza sur le droit chemin »
Que feront les personnels de l’Education nationale de ce vademecum ? Pour l’Agence Média Palestine, un professeur dans le secondaire et syndicaliste, ayant requis l’anonymat, pense que la plupart des professeur·es sont en réalité démuni·es, parce qu’ils n’ont pas étudié ce sujet et sont dépassés. « Je ne crois pas que tous les professeurs vont le lire mais si l’un d’entre eux est concerné, sa direction va l’orienter vers ce texte au narratif sioniste libéral », développe cet enseignant. Pour lui, l’argument religieux étant difficilement employable pour justifier le « droit » des juif·ves de créer leur État exclusif en Palestine, l’Éducation nationale préfère s’appuyer sur l’argument de l’antisémitisme, un argument sioniste de gauche, libéral, pour défendre Israël et ses actions. « Ce texte défend le droit d’Israël à exister au vu de l’antisémitisme mais ne prend pas en considération le préjudice subit par les Palestiniens », déplore le professeur qui raconte avoir dû, comme ses collègues, suivre des formations sur le racisme et l’antisémitisme où il est expliqué qu’il faut prendre en compte la définition très politique de l’IHRA.
De son point de vue, ce vademecum vient en réalité sanctionner les mobilisations lycéennes contre le génocide à Gaza : « C’est un retour de bâton général après les blocages de lycées. Il s’agit de remettre la génération Gaza sur le droit chemin. »



