Des postes de contrôle, des émissions de radio et Fairouz

En Palestine, les émissions de radio du matin ont le don de donner l’impression que le pays est libre, tout en indiquant quels postes de contrôle sont fermés et combien de personnes ont été tuées aujourd’hui à Gaza.

Par Qassam Muaddi, le 2 mai 2026

Une barrière métallique à l’est de Ramallah. (Photo : Qassam Muaddi/Mondoweiss) 

Le minibus referme sa porte coulissante après avoir laissé monter un nouveau passager, puis poursuit son chemin sur la rue principale. Le chauffeur fait défiler les stations de radio avant de s’arrêter sur l’une des nombreuses émissions matinales populaires. L’animateur annonce qu’il est 8h30 et passe en revue certaines des nouvelles du jour. Les forces israéliennes ont tué un Palestinien et en ont arrêté un autre à Silwad, au nord-est de Ramallah. L’homme tué aurait poignardé et blessé deux soldats lors d’un raid nocturne dans sa ville. Les forces israéliennes bloquent toujours les entrées de Silwad.

Le chauffeur scrute dans le rétroviseur l’air résigné de ses passagers ; l’entrée de Silwad se trouve sur le trajet du minibus vers Ramallah. Il effectue un demi-tour et reprend la route qu’il vient d’emprunter, dans l’espoir de trouver un·e passager·e pour occuper la place restante. Peut-être que l’armée israélienne rouvrira l’entrée de Silwad pendant qu’il revient sur ses pas.

Depuis la fenêtre, on observe un commerçant ouvrir sa boutique, une femme balayer le trottoir devant chez elle et deux hommes âgés qui prennent le thé sous un porche. La voix de l’animateur égrène ce qui est devenu un rituel quotidien sur toutes les stations de radio palestiniennes. Point de contrôle d’Ein Siniya — fermé. Point de contrôle d’Atara — fermé. Point de contrôle de Deir Sharaf — ouvert avec contrôle d’identité. Point de contrôle d’Awarta — ouvert…

Une passagère pousse un soupir d’exaspération lorsque son téléphone sonne. Elle répond : « Silwad est fermé, monsieur. Je vais arriver en retard au travail. » Elle raccroche.

Après avoir écouté pendant cinq minutes Fairouz, la chanteuse libanaise qui fait partie intégrante des rituels matinaux dans tout le monde arabe depuis des décennies, l’animateur accueille le premier auditeur de la matinée.

« Je voudrais aborder la question des dernières élections municipales », dit l’auditeur. « Samedi dernier, je vous ai demandé d’interviewer un membre de la commission électorale afin qu’il explique les irrégularités qui se sont produites dans de nombreuses localités. Nous avons besoin de savoir quelles mesures ont été suivies pour constituer les listes, en particulier dans les endroits où il n’y avait qu’une seule liste. »

L’autobus atteint l’autre bout de la ville et effectue lentement un nouveau demi-tour. Devant l’école, un groupe d’enfants s’attarde près du portail, leurs cartables suspendus aux épaules. La journée scolaire a été repoussée d’une heure en raison de l’incursion de l’armée à Silwad, d’où sont originaires de nombreux élèves. Cinq minutes supplémentaires de musique de Fairouz s’estompent en douceur tandis qu’un deuxième auditeur se joint à l’émission.

« Je voudrais juste attirer l’attention sur la situation dans les hôpitaux publics », commence l’auditeur. « J’étais à l’hôpital Rafidia de Naplouse il y a quelques jours, et les conditions d’hygiène y sont si déplorables que j’ai du mal à appeler ça un hôpital ! Pourquoi personne du ministère de la Santé ne s’exprime dans les médias pour donner des explications ? »

L’animateur répond que la situation financière ne fait qu’empirer les choses, d’autant plus que les infirmières du secteur public annoncent de nouvelles grèves pour protester contre les mesures d’austérité de l’Autorité palestinienne.

L’Autorité palestinienne a pris des mesures drastiques pour faire face au manque de fonds, causé par la retenue par Israël des recettes douanières palestiniennes. « Nous comprenons la situation, mais pourquoi les responsables ne se présentent-ils pas devant le public pour répondre aux questions ? Est-ce là l’exemple donné par Abu Ammar ? », conclut l’auditeur, faisant référence à Yasser Arafat, connu pour sa politique de communication au grand jour.

L’animateur radio remercie l’auditeur, puis entame un long discours informel sur l’importance de la communication entre les responsables et les citoyen·nes et sur le rôle des médias pour garantir cet élément clé d’une démocratie qui fonctionne, sans oublier de saluer les efforts héroïques des infirmières et des soignant·es dans les hôpitaux publics, en particulier à Gaza.

« Une démocratie qui fonctionne ? », me dis-je. Les émissions de radio matinales ont vraiment le don de donner l’impression que la Palestine est un pays libre, tout en rendant compte de la situation aux postes de contrôle de l’occupation et en nous rappelant les ravages causés à Gaza.

Le minibus longe la dernière ruelle du vieux quartier de la ville. Le chauffeur s’arrête devant le café du coin et commande une tasse de café parfumé à la cardamome. Il fait un signe de la main à un vieil homme qui rentre chez lui avec un sac de pain, puis boit une longue gorgée de café en fermant les yeux, savourant visiblement cette dose de caféine au son de la voix de Fairouz. Un autre passager murmure : « Est-ce qu’on va bientôt repartir ? »

Alors que le minibus regagne la rue principale, l’animateur accueille son nouvel invité, le président du syndicat des infirmières. Le dirigeant syndical explique que les infirmières n’ont pas annoncé de grève générale, mais ont averti qu’elles commenceraient à réduire leurs heures de service pour tirer la sonnette d’alarme sur leur situation.

« Cette décision a été prise après de longs mois durant lesquels les infirmières n’ont pas reçu l’intégralité de leur salaire, car aucune famille ne peut vivre avec 2 000 shekels par mois [700 dollars] », souligne-t-il. « Il y aura des exceptions », s’empresse-t-il d’ajouter. « Les patients en dialyse et les malades du cancer, par exemple. Les infirmières continueront à s’occuper d’eux comme d’habitude. »

Le dirigeant syndical ajoute que le secteur de la santé doit être exempté des mesures d’austérité de l’Autorité palestinienne, imposées par l’étranglement économique exercé par Israël. Il explique que c’est parce que le secteur de la santé touche à la vie des gens et que les services de soins infirmiers manquent déjà de personnel.

L’animateur interrompt brièvement l’interview pour faire le point sur l’actualité. L’armée israélienne s’est retirée de Silwad et a rouvert ses entrées, ainsi que le poste de contrôle d’Ein Siniya. Les passager·es poussent un soupir de soulagement collectif tandis que le chauffeur du minibus accélère, mettant le cap directement sur Ramallah. Juste à la sortie de la ville, un avant-poste de colons israéliens récemment établi surplombe la route depuis la colline voisine, à environ 200 mètres de là. Le présentateur lit un SMS d’un auditeur se réjouissant de la réouverture de la route de Silwad, Puis il lit un autre message, sur un ton sarcastique, envoyé par un autre auditeur, qui se demande comment la réouverture d’un poste de contrôle a pu devenir un motif de réjouissance.

Alors que le minibus passe devant le poste de contrôle de Silwad, où les soldats israéliens ne sont plus présents pour l’instant, j’enfile mes écouteurs. Pendant ce temps, le chauffeur prend une nouvelle gorgée de café, filant à toute allure au son de la voix intemporelle de Fairouz.

Source : Mondoweiss

Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

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