Le blocus illégal de la bande de Gaza par Israël pourrait rendre définitivement impossible le travail d’identification des corps enfouis sous les décombres, privant les Gazaoui-es de la dignité dans la mort.
Par l’Agence Média Palestine, le 16 juin 2026

Depuis que l’entrée en vigueur du tout relatif “cessez-le-feu” en octobre dernier, les Palestinien-nes de Gaza ont commencé à chercher parmi les décombres leurs proches, disparu-es au cours des deux années précédentes de bombardements israéliens.
Les corps des personnes disparues dans l’enclave sont estimés à au moins 10 000, et jusqu’à 14 000 selon certain-es expert-es. Ils sont ensevelis sous près de 61 millions de tonnes de décombres, soit environ 20 fois la quantité totale générée par les conflits dans le monde depuis 2008.
Faute d’engins lourds et de carburant pour les faire fonctionner, en raison du blocus illégal imposé par Israël, ces fouilles pourraient prendre des années. Or, selon le porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) Pat Griffiths, “plus le temps passe avant que les dépouilles ne soient récupérées, plus il peut être difficile de les identifier. Plus les défunts restent longtemps sous les décombres, plus il y a de chances qu’ils se trouvent à un stade avancé de décomposition, voire qu’ils soient réduits à l’état de squelette lorsqu’ils seront finalement retrouvés.”
S’exprimant dimanche dernier pour The Guardian, il a ajouté que les expert-es légistes se retrouvaient déjà privés d’éléments de preuve indirects pouvant servir à confirmer leur identité, et alerté qu’il serait peut-être bientôt trop tard pour espérer identifier les corps ensevelis.
Le cimetière des disparus de Deir al-Balah
Pour faire face au nombre croissant de corps non identifiés, un cimetière connu localement sous le nom de « cimetière des disparu-es » ou de « cimetière des tombes numérotées » a été mis en place en urgence au mois d’octobre 2025.
S’exprimant sur Al Jazeera, le responsable du service des cimetières au ministère des Affaires religieuses de Gaza Ziad Obaid explique que les corps qui y sont enterrés proviennent de divers endroits : certains ont été récupérés sous les décombres, dans les rues ou dans les cours d’hôpitaux et d’écoles où ils avaient été enterrés provisoirement pendant les attaques israéliennes ; d’autres sont arrivés dans le cadre d’échanges organisés par le Comité international de la Croix-Rouge. D’autres corps sont récupérés chaque jour un peu partout à Gaza.
« Le principal défi ne réside pas seulement dans le nombre de corps, mais aussi dans leur état, car beaucoup arrivent dans un état de décomposition avancée ou défigurés, rendant l’identification visuelle presque impossible », note Obaid.
En l’absence du matériel nécessaire à l’analyse de l’ADN des corps, l’identification relève d’un processus douloureux pour les familles, et peu efficace de surcroît. Les équipes médico-légales photographient, prélèvent des échantillons et conservent les effets personnels ou les signes distinctifs des corps retrouvés. Chaque corps se voit ensuite attribuer un code unique par le ministère de la Santé ou le ministère des Affaires religieuses, avant d’être exposé pendant six à dix jours dans des salles d’hôpital désignées afin de permettre aux familles de tenter de les identifier. En l’absence d’identification, ils sont inhumés au cimetière de Deir al-Balah sous un numéro.
« Le plus dur, c’est qu’un être cher soit enterré comme un inconnu, sans nom ni identification officielle, sous un simple numéro… une douleur profonde qui habite encore mon cœur », explique Lina al-Assi, veuve d’un homme disparu qu’elle suppose enterré dans ce cimetière, debout près d’une tombe marquée d’un code numérique qui, selon elle, correspond à celle de son mari. « Tout ce que je souhaite, c’est que mon mari ait une tombe avec un nom, pour que je puisse lui rendre visite avec mes enfants quand bon nous semble. »
Pas de dignité pour les mort-es
« Le temps, en fin de compte, est le pire ennemi de l’identification », explique encore Pat Griffiths dans The Guardian. « En matière d’identification, plus le temps passe, plus les chances de réussite s’amenuisent. Au tout début, si un corps est relativement bien conservé, le visage et d’autres traits distinctifs peuvent encore être reconnaissables. Mais avec le temps, bon nombre des caractéristiques permettant une identification fiable disparaissent. »
Mais outre le temps, les conditions environnementales telles que l’humidité et l’activité animale peuvent effacer des indices essentiels, rendant de plus en plus difficile pour les expert-es légistes d’établir l’identité des victimes. Les habitant-es craignent également que les bulldozers de l’armée israélienne opérant dans les zones contrôlées par l’armée israélienne ne déplacent des corps encore ensevelis sous les décombres.
Une enquête publiée par CNN a dévoilé en décembre 2025 un ensemble de documents, d’images satellites et de témoignages attestant d’une pratique systémique de maltraitance par l’armée israélienne des corps des Palestinien-nes après les avoir tué-es. L’enquête établissait que les corps étaient parfois enfouis au bulldozer dans des tombes anonymes et peu profondes, parfois laissés se décomposer à l’air libre.
Cette pratique détruit les preuves d’homicides illégaux, entrave le bon déroulement des enquêtes et prive les familles du droit de connaître le sort et le lieu d’inhumation de leurs proches, ce qui constitue une violation supplémentaire de la dignité humaine et du droit international.
En outre, une étude de l’organisme Euro-Med Monitor a constaté en mars dernier que l’armée israélienne avait entièrement rasé et détruit les tombes de 39 cimetières (environ 62,9 % du total) et partiellement endommagé 19 autres (environ 30,6 %). L’étude démontrait dans cette pratique systémique, comme nous l’expliquions dans cet article, l’intention génocidaire d’effacer la mémoire et l’identité palestinienne : il s’agit pour Euro-Med d’une “violation aggravée qui prive les morts de leur dignité, les réduit à l’état de cadavres non identifiés, prive les familles de leur droit humanitaire et religieux de connaître le sort de leurs proches et d’accomplir les rites de deuil et d’inhumation, et compromet la préservation des archives historiques et civiles liées à l’identité et à l’inhumation.”



