LFI, Gaza et l’ingérence israélienne « malveillante » et « hostile » : ce que révèle l’affaire Rokh Solis

Par Meriem Laribi, pour l’Agence Média Palestine, le 18 juin 2026

Pendant plusieurs mois, des faux médias ont diffusé des contenus hostiles à La France insoumise, des dizaines de comptes sur les réseaux sociaux ont relayé ces publications, chargées en fausses informations, ciblant des candidats LFI engagés dans les élections municipales de 2026. Derrière ce mode opératoire informationnel (MOI), les enquêteurs français ont remonté la trace d’un réseau d’acteurs israéliens spécialisés dans l’influence numérique.

La révélation est historique : dans un rapport publié le 11 juin, Viginum, l’organisme chargé de détecter les ingérences étrangères dans le débat public français, attribue officiellement l’opération baptisée « Rokh Solis » à un écosystème israélien d’entreprises et d’opérateurs de l’influence. Une première pour les autorités françaises, qui avaient jusqu’ici surtout dénoncé des campagnes liées à la Russie.

Si le commanditaire final demeure inconnu, les conclusions de l’enquête sont suffisamment solides pour que l’État français parle ouvertement d’une opération informationnelle étrangère ayant ciblé un parti politique français durant une campagne électorale. « Au regard de son activité malveillante, VIGINUM souligne que le MOI Rokh Solis a délibérément été employé pour chercher à altérer l’information des citoyens dans le cadre du scrutin municipal, et est donc de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation », écrit l’organisme d’enquête français.

Des faux médias pour attaquer des candidats

L’opération reposait sur une mécanique bien rodée : créer l’apparence d’une information indépendante pour influencer discrètement le débat public. Les enquêteurs ont ainsi identifié plusieurs sites internet se présentant comme des médias d’information. Parmi eux figurait notamment News365, une plateforme diffusant des contenus principalement dirigés contre des élus et candidats de La France insoumise. Ces articles étaient ensuite relayés par des réseaux de comptes coordonnés sur Facebook, Instagram, TikTok et X afin d’en accroître artificiellement la visibilité. 

« Résolument hostile, la ligne éditoriale de cet écosystème s’inscrit dans une stratégie de discrédit général de La France Insoumise, et de dénigrement de certains de ses candidats et députés », écrit Viginum. Selon les enquêteurs français, l’objectif n’était pas de soutenir un candidat ou un parti concurrent mais de fragiliser spécifiquement LFI et de nourrir certains récits politiques défavorables au mouvement. Le choix de La France insoumise soulève peu de mystère. Depuis le début du génocide à Gaza, le parti de Jean-Luc Mélenchon est devenu l’un des principaux critiques de la politique israélienne dans le paysage politique français. Ses prises de position sur la Palestine ont provoqué de vives tensions avec le gouvernement israélien et plusieurs organisations pro-israéliennes en France qui lui sont favorables.

Si les éléments révélés ne permettent pas aujourd’hui de démontrer une implication directe de l’État israélien, la convergence entre le ciblage politique de l’opération et les intérêts défendus par ses auteurs présumés ont de quoi interroger

Blackcore, Black Cube et le fantôme du renseignement israélien

L’autre révélation majeure concerne les acteurs impliqués. Les investigations de Viginum et celles du journal Le Monde conduisent vers des sociétés israéliennes spécialisées dans les opérations d’influence et le renseignement privé, notamment Blackcore. Plusieurs connexions apparaissent également avec l’univers de Black Cube, société fondée par d’anciens membres des services de renseignement israéliens et déjà impliquée dans diverses opérations controversées à travers le monde. Selon les informations du Monde, d’autres sociétés pourraient avoir joué un rôle. « Un maquis de sous-traitants qui complique l’identification du donneur d’ordres », écrit le journal.

Ce qui apparaît au fil de l’enquête, c’est l’existence d’un marché de l’influence politique capable d’intervenir dans les débats démocratiques d’États étrangers tout en maintenant l’opacité sur ses donneurs d’ordre. 

Sur Blackcore, Le Monde écrit : « Comme l’ont déjà révélé Libération, l’agence Reuters et le quotidien israélien Haaretz, cette officine ne semble pas avoir d’existence légale. Elle possédait simplement un site Internet, aujourd’hui disparu, se vantant de vendre des services de désinformation politique (vastes réseaux de faux comptes sur les réseaux sociaux, diffusion d’informations virales…). Israël compte nombre de sociétés similaires. Au moins l’une d’entre elles, une officine baptisée Team Jorge, avait d’ailleurs ciblé la France à plusieurs reprises. Mais c’est la première fois qu’une telle opération vise directement une élection française. »

En lien, un étrange précédent israélien : l’affaire Forsane Alizza

L’opération Rokh Solis n’est pas la première campagne informationnelle attribuée à cet écosystème israélien. Dans son enquête, Le Monde rappelle dès les premières lignes de son article qu’une autre opération, baptisée « Forsane Alizza », avait déjà été documentée par les autorités françaises et qu’elle avait notamment tenté de tromper deux journalistes du Monde  ainsi que plusieurs élus du Rassemblement national. Ce second volet du dispositif « met dos à dos deux positionnements idéologiques antagonistes avec d’un côté, un mouvement à la ligne conservatrice, identitaire et souverainiste et, d’un autre côté, un pseudo-groupe radical islamiste, visant à polariser le débat public national en instrumentalisant la communauté musulmane », écrit Viginum.

Le Monde écrit : « Le 2 octobre 2025, dans la nuit, deux journalistes du Monde […] reçoivent un étrange courriel. Il est signé du nom d’un groupuscule islamiste radical dissous en 2012 par le gouvernement français pour “incitation à la lutte armée”, Forsane Alizza, et annonce son retour. » « Nous combattrons bec et ongles quiconque (…) pense pouvoir nous faire taire. Forsane Alizza se battra et triomphera », écrit la prétendue organisation qui affirme aux journalistes du Monde vouloir « prendre la France, puis toute l’Europe » et se « débarrasser de tous les infidèles ».

Au même moment, comme l’a révélé Atlantico, des élus et des collaborateurs du Rassemblement national à l’Assemblée nationale reçoivent sur WhatsApp un message, également signé de ce groupuscule.

Cette campagne reposait sur des méthodes similaires et les investigations ont mis en lumière des liens techniques et opérationnels avec les mêmes réseaux d’influence privés israéliens que ceux identifiés dans l’affaire Rokh Solis. Les enquêteurs ont notamment relevé des recoupements concernant certaines infrastructures numériques, des méthodes de diffusion comparables et des acteurs évoluant dans le même environnement professionnel.

L’existence de ces deux opérations suggère ainsi que Rokh Solis ne constitue pas un épisode isolé mais s’inscrit dans une série d’activités informationnelles menées en France par des sociétés privées israéliennes spécialisées dans l’influence numérique. Si les commanditaires demeurent inconnus, les autorités françaises observent désormais un mode opératoire récurrent associant faux médias, amplification artificielle et ciblage de personnalités politiques ou médiatiques françaises.

Impact limité et vigilance accrue

Selon Viginum, l’opération Rokh Solis semble avoir eu un impact limité. Les audiences enregistrées par les faux médias seraient restées plutôt faibles et les campagnes de diffusion n’ont pas réussi à imposer massivement leurs récits dans le débat public. « Les différents actifs numériques du MOI Rokh Solis n’ont eu qu’une très faible visibilité en ligne une fois déployés, malgré de nombreuses tentatives d’amplification artificielle », écrit Viginum.

Mais l’enjeu majeur est ailleurs : c’est la première fois que les autorités françaises documentent officiellement une tentative d’influence étrangère attribuée à un réseau israélien visant directement un parti politique national.

À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, cette affaire constitue un avertissement avec un point de vigilance particulier sur les campagnes électorales françaises qui sont désormais devenues un terrain d’intervention pour des acteurs étrangers capables d’agir à travers des sociétés privées, des faux médias et des réseaux numériques difficiles à tracer.

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