Derrière les preuves de plus en plus nombreuses de crimes commis contre les Palestiniens se cachent des avocats qui bravent le harcèlement, la violence et les sanctions.
Par Awad Joumaa, le 19 juin 2026

Cette affaire ne commence pas à La Haye.
Elle commence dans une rue bombardée de Gaza, où un avocat s’agenouille pour noter un nom avant l’enterrement du corps. Elle commence par une visite en prison, où un détenu ne peut pas encore raconter ce qu’on a fait subir à son corps. Elle commence dans le carnet d’un enquêteur de terrain, une cicatrice photographiée, un témoignage recueilli à voix basse, un dossier sorti d’un endroit où tout le monde sait que les preuves elles-mêmes sont dangereuses.
Bien avant que la Cour pénale internationale (CPI) ne délivre, en novembre 2024, des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et du ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, des avocats palestiniens et des organisations de défense des droits de l’homme avaient déjà constitué les archives de preuves auxquelles le monde est aujourd’hui appelé à se confronter.
Ils ont documenté les actes de torture, les violences sexuelles, les détentions arbitraires, les attaques contre des hôpitaux, le meurtre d’enfants et la destruction de familles entières. Ils ont mené ce travail pendant des années tout en étant calomniés, victimes de perquisitions, surveillés, contraints de fermer par ordre militaire, qualifiés de « terroristes », menacés, exilés et ignorés.
Ceux qui tentent de faire entendre la voix de la loi ont dû le faire alors qu’ils étaient eux-mêmes pris pour cible.
Tahseen Elayyan, d’Al-Haq, décrit ce processus. Son organisation, l’une des plus anciennes associations palestiniennes de défense des droits de l’homme, recueille directement les témoignages des victimes et des témoins, conserve toutes les preuves qu’il est possible de sauver et transforme ces éléments en rapports et en mémoires juridiques destinés aux tribunaux, y compris la CPI.
C’est précisément ce travail, explique-t-il, qui fait qu’Al-Haq est prise pour cible.
« Mon organisation a été désignée comme organisation terroriste [en 2021] en raison du travail que nous menons », explique-t-il. « L’organisation a été fermée par un ordre militaire, mais nous continuons à travailler depuis nos locaux. »
Ce schéma se répète dans toute la société civile palestinienne. En 2021, Israël a qualifié six organisations palestiniennes de défense des droits – Al-Haq, Addameer, Defense for Children International-Palestine, le Centre Bisan, l’Union des comités de travail agricole et l’Union des comités de femmes palestiniennes – d’organisations « terroristes ». En août 2022, les forces israéliennes ont mené une descente et mis sous scellés leurs bureaux à Ramallah, en Cisjordanie occupée. Des experts de l’ONU et de grandes organisations de défense des droits de l’homme ont condamné cette mesure, la qualifiant d’attaque contre les personnes qui documentent les exactions.
Defense for Children International-Palestine avait passé des années à recueillir des témoignages sous serment d’enfants qui avaient été détenus, interrogés, battus et blessés par balle. « Au lieu d’ouvrir une enquête sur ces allégations, les autorités israéliennes ont fait une descente dans les locaux de DCI », explique Ayed Abu Eqtaish, son directeur chargé de la responsabilité. « Au lieu d’enquêter sur ce qui leur était rapporté, elles ont exercé des pressions sur l’organisation à l’origine de ces révélations. »
En Palestine, le simple fait de documenter constitue en soi un acte de résistance.
Les premières fissures apparaissent
Raji Sourani, directeur du Centre palestinien pour les droits de l’homme, s’efforce depuis des décennies de transformer la souffrance palestinienne en revendications juridiques que le monde ne peut ignorer. Il a connu la prison, le harcèlement, la destruction de Gaza et l’exil au Caire après le bombardement de son domicile à Gaza. Pourtant, sa revendication principale reste modeste : « Nous ne voulons pas que Gaza soit le cimetière du droit international, et nous voulons que les Gazaouis aient droit à la justice et à la dignité. »
Pendant des années, la réponse internationale a consisté à gagner du temps. Des dossiers ont été déposés. Des rapports ont été publiés. Des preuves se sont accumulées. Peu de choses ont bougé.
C’est pourquoi les mandats d’arrêt délivrés par la CPI contre Netanyahou et Gallant en novembre 2024 revêtaient une telle importance.
Ils n’ont pas mis fin à l’impunité. Ils n’ont pas arrêté la guerre. Mais ils ont brisé ce qui semblait presque immuable : l’idée que les dirigeants israéliens seraient à jamais hors d’atteinte du droit pénal international. Après sa rencontre avec le procureur de la CPI, Sourani a déclaré que, pour les Palestiniens, le mur longtemps protégé s’était enfin fissuré.
Chantal Meloni, avocate spécialisée en droit pénal international travaillant en étroite collaboration avec les équipes juridiques palestiniennes, partage cet avis. Ce qu’ils ont vu, dit-elle, ce sont « les premières fissures concrètes du mur d’une impunité de longue date dont bénéficiait l’État d’Israël ».
Mais cette atteinte au mur ne pouvait en aucun cas être ignorée. Et le contrecoup, lorsqu’il s’est produit, s’est abattu non seulement sur les Palestiniens, mais aussi sur les institutions et les personnes qui défendaient leurs dossiers.
Personne ne connaît mieux ce prix à payer que Fatou Bensouda. En tant que procureure générale de la CPI de 2012 à 2021, cette avocate gambienne a ouvert des enquêtes en Afghanistan, en Libye, au Myanmar et dans les territoires palestiniens occupés. La justice internationale repose, selon elle, sur une promesse simple : que personne, aussi puissant soit-il, n’est au-dessus des lois. La Palestine a mis cette promesse à rude épreuve. Que se passe-t-il, s’interroge-t-elle, lorsque ceux qui sont accusés d’avoir violé le droit international sont soutenus par les pays les plus puissants du monde ? Que se passe-t-il lorsque la Cour elle-même est prise pour cible ?
Pour Fatou Bensouda, la réponse n’est pas théorique. Alors que son bureau s’apprêtait à se pencher sur le dossier palestinien, raconte-t-elle, les pressions ont commencé devant sa porte, à La Haye. Deux hommes qu’elle ne reconnaissait pas sont arrivés chez elle à bord d’une voiture de location, ont demandé à la voir et lui ont remis une enveloppe contenant 500 dollars, affirmant qu’il s’agissait d’un cadeau de la part d’une personne qu’elle avait aidée par le passé. Elle a compris que le message ne résidait pas dans l’argent, mais dans l’adresse. « Ils savaient où j’habitais. »
Elle a signalé l’incident aux services de sécurité de la CPI et aux autorités néerlandaises. Les numéros de téléphone laissés par ces hommes, dit-elle, ont été tracés jusqu’en Israël. Elle affirme n’avoir pas connaissance d’une enquête sérieuse qui aurait suivi.
La pression ne s’est pas arrêtée là. Fatou Bensouda décrit une rencontre dans un hôtel new-yorkais, organisée en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, au cours de laquelle elle s’est retrouvée face à face avec le chef du Mossad israélien de l’époque, Yossi Cohen. Au fil de cette rencontre et d’autres, explique-t-elle, le message est passé de la courtoisie à l’avertissement : mettre fin à l’enquête sur la Palestine.
Son récit concorde avec les informations publiées par *The Guardian*, qui a détaillé une opération du Mossad s’étalant sur près d’une décennie visant à la surveiller, à faire pression sur elle et à la discréditer, y compris par des menaces présumées à l’encontre de sa famille.
En 2020, suite à l’avancement des enquêtes sur les agissements israéliens en Palestine et les exactions américaines en Afghanistan, l’administration Trump a imposé des sanctions à l’encontre de Fatou Bensouda à titre personnel, une première pour une procureure de la CPI en exercice.
Ces sanctions dépassaient largement les simples interdictions de voyager. Son compte bancaire auprès de la Federal Credit Union des Nations unies a été gelé. Les opérations courantes sont devenues impossibles. Sa banque hypothécaire a résilié son contrat. Le compte de son fils en Gambie a été bloqué. Son mari, dit-elle, a été photographié et filmé par des enquêteurs qui cherchaient quelque chose, n’importe quoi, pouvant être utilisé contre lui.
Elle dit que ce qui l’a marquée, ce n’était pas seulement l’intimidation, mais le silence qui l’entourait. « Je me suis sentie abandonnée. Je me suis sentie sans soutien. » La justice, et ceux qui tentent de la faire régner, étaient, selon elle, « sacrifiés sur l’autel des intérêts politiques ».
Le schéma qu’elle décrit n’a fait que s’intensifier. En février 2025, le président américain Donald Trump a signé un décret imposant des sanctions à la CPI après que celle-ci eut émis les mandats d’arrêt contre Netanyahu et Gallant. Le procureur en exercice Karim Khan et plusieurs juges de la CPI ont depuis fait l’objet de sanctions. Les agences de presse Reuters et PBS News ont rapporté que ces mesures avaient paralysé le travail de la Cour, entraîné des démissions parmi le personnel, le gel de comptes bancaires et un ralentissement des poursuites. En mai 2026, Khan lui-même a qualifié de « dangereuse » la tentative des États de le destituer après le mandat d’arrêt contre Netanyahu.
Triestino Mariniello, représentant des victimes de Gaza devant la CPI, met en garde contre le fait que la Cour est en train de devenir une « cible facile » pour les États puissants, où « les personnes chargées de rendre justice sont sanctionnées tandis que les auteurs de ces crimes jouissent de l’impunité et continuent de commettre ces crimes ».
Cuno Tarfusser, ancien juge italien à la CPI, aborde la question sous l’angle moral : « Le Mal l’emporte sur l’État de droit. »
Une escalade des représailles
Les représailles ne s’arrêtent pas aux portes des tribunaux. La rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, qui a documenté ce qu’elle qualifie de création délibérée par Israël d’un « environnement de torture » pour les Palestiniens, a elle-même été sanctionnée par l’administration Trump en juillet 2025. Human Rights Watch a qualifié cette mesure d’attaque contre le système des droits de l’homme des Nations unies lui-même. En mai 2026, un juge fédéral américain a temporairement suspendu ces sanctions, et le Trésor l’a brièvement retirée de la liste, avant qu’une cour d’appel fédérale ne rétablisse cette désignation quelques jours plus tard.
Israël est allé plus loin. En juin 2024, après l’ajout par l’ONU de l’armée israélienne à la liste annuelle des parties responsables de violations graves commises à l’encontre d’enfants dans les conflits armés, les responsables israéliens s’en sont pris au secrétaire général António Guterres, le ministre des Affaires étrangères qualifiant cette inscription de « honteuse ». Les médias israéliens ont ensuite annoncé des mesures visant à geler la coopération avec le bureau du secrétaire général à la suite d’autres inscriptions sur les listes de l’ONU liées aux violences sexuelles en situation de conflit.
C’est une échelle de représailles : de bas en haut, on trouve d’abord les survivants palestiniens. Puis les travailleurs de terrain. Ensuite, les ONG. Puis les avocats. Puis les experts de l’ONU. Puis les procureurs. Et enfin, la Cour elle-même.
À tous les échelons, les avocats et les ONG continuent de travailler. Kifaya Khraim, du Centre des femmes pour l’aide juridique et le conseil, documente les violences sexuelles commises à l’encontre des femmes palestiniennes, des abus destinés non seulement à blesser, mais aussi à réduire au silence.
Leah Tsemel, une avocate israélienne qui défend des Palestiniens depuis plus de cinq décennies, qualifie la détention administrative pour ce qu’elle est : un outil hérité de la colonisation britannique qui permet de détenir des Palestiniens sans inculpation, sur la base de preuves secrètes. À Londres, l’avocat Tayab Ali, du cabinet Bindmans LLP, a passé des années à mener des affaires relevant de la compétence universelle, notamment un mandat d’arrêt britannique contre l’ancienne ministre israélienne des Affaires étrangères Tzipi Livni, afin de vérifier si des crimes graves peuvent faire l’objet de poursuites lorsque les systèmes nationaux s’y refusent.
Mais Sourani, du PCHR, ne connaît que trop bien les dangers liés à la lutte contre l’impunité israélienne : en janvier 2025, son collègue Ihab Marwan Kamal Faisal, âgé de 33 ans, a été tué avec sa famille lors d’une frappe aérienne israélienne.
La situation sur le terrain ne cesse d’évoluer
Tandis que les avocats attendent que les tribunaux agissent, la carte ne cesse de changer. En août 2025, les autorités israéliennes chargées de l’aménagement du territoire ont donné leur accord définitif au projet de colonie E1, longtemps resté en suspens : quelque 3 400 logements à l’est de Jérusalem qui, selon les critiques (dont 21 ministres des Affaires étrangères menés par le Britannique David Lammy), risqueraient de séparer le nord de la Cisjordanie du sud et d’enterrer la base territoriale d’un État palestinien. En janvier 2026, la construction était poursuivie malgré les protestations internationales. Amnesty International a qualifié cela de moment où « l’impunité mondiale alimente les mesures d’annexion illégales d’Israël en Cisjordanie », et Al-Haq y a vu une étape vers une annexion de jure « sans précédent ».
À Gaza, entre-temps, le Conseil de sécurité a adopté en novembre 2025 la résolution 2803, approuvant un « plan global pour mettre fin au conflit à Gaza » mené par les États-Unis, instituant un Conseil de la paix et autorisant une force internationale de stabilisation. Sa mise en œuvre a été lente et contestée, et cette résolution s’inscrit de manière discordante aux côtés de l’avis consultatif rendu en 2024 par la CIJ sur l’illégalité de la présence continue d’Israël dans le territoire occupé, ainsi que de la résolution 2334 du Conseil de sécurité réaffirmant que les colonies n’ont aucune validité juridique.
Une coalition de 64 pays exige des « conséquences significatives »
C’est dans ce contexte qu’un rare alignement diplomatique interrégional s’est présenté devant le Conseil de sécurité début juin 2026. Lors d’une conférence de presse conjointe, Riyad Mansour, observateur permanent de l’État de Palestine auprès de l’ONU, et Abdulaziz M. Alwasil, représentant permanent de l’Arabie saoudite, se sont adressés au Conseil au nom de l’État de Palestine, du Groupe arabe (22 membres) et de l’Organisation de la coopération islamique (57 membres), soutenus – dans un revirement notable – par sept membres du Conseil de sécurité lui-même, dont la Chine, la Russie et cinq membres européens du Conseil. À eux tous, ces acteurs représentent plus d’un tiers des États membres de l’ONU.
Ils ont averti que les conflits régionaux servaient de prétexte pour ancrer des réalités irréversibles sur le terrain, au premier rang desquelles figurent le plan E1 en Cisjordanie et l’extension du contrôle militaire à Gaza. Invoquant la résolution 2803, la résolution 2334 et les récents avis consultatifs de la CIJ, cette déclaration conjointe a exigé une responsabilisation internationale immédiate et des « conséquences significatives » en cas de violations, et non un nouveau report.
Pour les avocats palestiniens et les défenseurs des droits de l’homme dont les décennies de travail de documentation ont étayé ces résolutions et cet avis consultatif, cette prise de position a rappelé que leurs dossiers font désormais partie des archives diplomatiques, et que sans application, même une majorité de 64 pays ne suffit pas à elle seule à faire plier le pouvoir.
Ce qui est en jeu
La cause palestinienne ne se résume plus seulement à la souffrance des Palestiniens, ni même à l’impunité israélienne. Il s’agit de savoir si le monde reste attaché à l’application équitable de la loi. Si la loi ne s’applique qu’aux faibles, elle ne vise pas la justice. Si les tribunaux n’agissent que lorsque les États puissants leur en donnent l’autorisation, ils ne sont pas les garants de la justice. Si ceux qui documentent la torture sont punis plus rapidement que ceux qui l’ordonnent, alors ce qui existe n’est pas un système judiciaire, mais une mise en scène de la justice, qui cesse dès que les puissants s’y opposent.
Bensouda refuse de s’avouer vaincue. Lorsqu’on lui demande si la CPI survivra à l’assaut dont elle fait actuellement l’objet, elle revient sur les personnes pour lesquelles la Cour a été créée. « Il y a des personnes qui ont complètement perdu espoir dans ce qui se passe au sein de leurs juridictions nationales, et qui voient dans la Cour un phare d’espoir. Nous ne pouvons pas les décevoir. »
Les témoignages existent. Les survivants se sont exprimés. Les avocats ont porté les preuves aussi loin qu’ils le pouvaient. Ce qui reste à présent, ce n’est pas seulement un procès contre les exactions israéliennes. C’est un monde qui en a connaissance, et qui doit désormais décider d’agir ou non.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera



