Alors que l’organisation Adalah sort un nouveau rapport sur la répression des étudiant-es palestinien-nes au sein des université israéliennes, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec M., sociologue palestinienne qui décrit les pratiques d’auto-censure au sein du monde académique israélien.
Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 15 septembre 2026

Dans les jours qui ont suivi le 7 octobre 2023, de nombreux établissements universitaires israéliens ont commencé à suspendre des étudiant-es palestinien-nes, engageant à leur encontre des procédures disciplinaires en raison de publications de contenus via leurs comptes privés sur les réseaux sociaux.
Dans une extension sans précédent du cadre de l’autorité de ces institutions, les étudiant-es palestinien-nes ont été sommé-es de s’expliquer sur des positions privées. En revanche, des publications ouvertement racistes ou faisant l’apologie du génocide publiées par des étudiant-es juif-ves israélien-nes n’ont pas été l’objet de mesures ni d’investigations particulières.
Ce déséquilibre relève d’un schéma d’apartheid, dénonce l’organisation Adalah, qui publie un nouveau rapport sur le sujet. Détaillant plus de 130 plaintes déposées auprès de l’organisme, Adalah souligne « un apartheid au sein des établissements d’enseignement supérieur israéliens : un cadre formel en apparence uniforme, mais dont le fonctionnement et les protections juridiques accordées dépendent de l’identité ethno-nationale de l’étudiant. »
L’apartheid dans le milieu universitaire israélien
Selon le rapport, un large éventail d’expressions a déclenché des procédures disciplinaires, notamment les critiques à l’égard de la politique du gouvernement israélien, de l’armée israélienne ou de la guerre à Gaza ; les contenus liés aux attaques du 7 octobre ; la situation humanitaire désastreuse dans la bande de Gaza ; les expressions religieuses, y compris des versets du Coran ; et les symboles visuels de l’identité palestinienne. Dans certains cas, le simple fait d’« aimer » une publication, d’afficher un drapeau palestinien ou le mot « Palestine » sur un profil, de partager un article d’actualité ou de publier une prière pour les habitant-es de Gaza a suffi à déclencher une plainte ou une procédure disciplinaire.
Le rapport met en évidence des vices structurels et récurrents dans ces procédures disciplinaires, et dénonce notamment l’inversion de la charge la preuve : alors que cela devrait être aux établissements de prouver qu’une infraction avait été commise, ce sont les étudiant·es qui doivent prouver que leurs publications ne constituent pas un soutien au terrorisme.
Adalh souligne également que les établissements ont étendu leur autorité disciplinaire à des publications privées sans rapport avec le contexte universitaire, presque exclusivement celles d’étudiant-es palestinien-nes, tout en s’abstenant de le faire pour les étudiant-es juif-ves israélien-nes, y compris dans des cas impliquant des propos extrêmes, faisant l’apologie du génocide, incitant à la haine et racistes. Cela n’a rien d’anodin et représente un élargissement sans précédent du cadre de l’autorité des universités : les publications sur des réseaux sans lien avec le milieu universitaire sont supposément considérées comme relevant de l’ordre privé et donc du droit commun.
En conséquence, affirme le rapport, « le monde universitaire israélien s’est transformé, passant d’un organisme régissant la conduite des étudiant·es dans le cadre de leurs études à un organisme contrôlant les expressions privées de ses étudiant·es et déterminant quelles manifestations de l’identité palestinienne, de la religion, de la solidarité et de la critique sont légitimes. »
Adalah décrit un système qui établit de facto deux voies distinctes en matière de droit disciplinaire : une voie administrative et une voie constitutionnelle. La première est utilisée pour réprimer les étudiant·es palestinien·nes par des procédures dites « d’urgence » caractérisées par l’extension de l’autorité des établissements universitaires, la restriction des garanties procédurales, le recours à des critères vagues et l’examen des déclarations dans le cadre d’un discours sécuritaire fondé sur les concepts de loyauté et d’« ennemi ».
Parallèlement, les établissements utilisent la « voix constitutionnelle » pour encadrer et protéger la parole des étudiant·es juif·ves israélien·nes, garantissant leur liberté d’expression jusqu’à l’étendre à des propos extrêmes et condamnables. Les établissements universitaires israéliens ont ainsi largement ignoré les appels généralisés d’étudiant·es à l’extermination et au génocide du peuple palestinien à Gaza, ainsi que des publications racistes dirigées contre les citoyen·nes palestinien·nes d’Israël.
« Nous sommes forcé·es de nier notre identité »
Pour saisir l’ampleur de l’auto-censure qui découle de ce climat répressif, l’Agence Média Palestine s’est entretenue avec M., sociologue palestinienne, activiste et enseignante au sein d’une grande université israélienne. La première chose qu’elle confie est la nécessité pour elle de témoigner sous anonymat : « on ne sait jamais comment nos mots pourront être interprétés, déformés, sortis de leur contexte et nous mettre en danger. »
Si l’auto-censure est un phénomène que M. a observé tout au long de son parcours universitaire, elle explique que le 7 octobre a marqué un tournant répressif sans précédent, qui la pousse à se montrer très prudente dans ses prises de parole. « C’est simple, si vous regardez mon profil sur les réseaux sociaux, vous verrez : la dernière publication dans laquelle j’exprime une opinion politique remonte à une semaine avant le 7 octobre. Après cela, il n’y a plus que des “joyeux anniversaire”… Je suis trop inquiète de ce qui pourrait être utilisé contre moi. Je ne publie plus rien. »
« Juste un mot, la plus naïve des déclarations peut vous valoir une procédure disciplinaire, ou pire. Je suis très inquiète, et ma famille aussi, ils et elles me supplient de faire attention. Tout le monde autour de moi se censure de la même manière, que ce soit dans ou en dehors de l’université. Certain·es prennent la parole, continuent de le faire, oui. Et parfois, il ne se passe rien. Mais parfois, ça a des conséquences complètement disproportionnées. Une amie a failli être licenciée pour une simple publication sur un soldat israélien… On ne sait jamais ce qui peut arriver. »
« Ce n’est même seulement pas le fait de s’exprimer sur le 7 octobre, ou sur le génocide, qui est traqué et puni. C’est le simple fait de se dire Palestinien·ne qui est jugé suspect. Nous sommes forcé·es de nier notre identité, de nous désigner comme “arabes israélien·nes”. Lorsque que nous parlons de politique entre ami·es, nous prenons soin d’éloigner nos téléphone, nous parlons à voix basse. Si nous sommes à l’extérieur, nous évitons d’utiliser certains mots en arabe, pour ne pas paraître suspect·es. Nous sommes toujours sur nos gardes. Mes étudiant·es palestinien·nes me rapportent la même chose, il et elles sont très inquiet·es pour leur avenir. »
Face à ce climat de peur, M. pointe un paradoxe : c’est au final depuis sa position d’enseignante au sein de l’université qu’elle a le plus de libertés. En tant que sociologue, elle peut utiliser ses outils académiques pour questionner les angles morts du sionisme, en problématiser les contradictions. « Cela me donne un peu d’air », concède-t-elle.
« Mais j’ai très peu de marge de manœuvre, et je dois faire très attention aux mots que j’emploie. Un jour, j’ai utilisé le mot “apartheid” et une élève est sortie en pleurant, elle est allée se plaindre à la direction en disant que je l’avais accusée, elle, d’opprimer les Palestinien·nes. J’ai de la chance car mon département est très bien, mais ça aurait pu aller bien plus loin, on ne sait jamais : j’aurais pu être enregistrée, et devenir la cible d’un groupe d’extrême droite… Un simple mot peut vous faire atterrir sur la liste noire d’un groupe fasciste. »
Se taire pour tenir
« Pour me protéger, j’essaie de rester dans des cercles palestiniens, c’est plus simple. Pour le moment, je ne pense pas qu’il me soit possible de changer la réalité, ma réalité. Je ne pense pas pouvoir faire changer d’avis l’université, ni mes étudiant·es : je préfère me concentrer sur les cercles où j’ai un impact. »
« Il y a le cercle privé, restreint, des ami·es et connaissances de confiance que j’ai sur le campus, et il y a des mouvements plus organisés. Depuis deux ans, il y a ce forum académique constitué d’universitaires palestinien·nes : cela à commencé avec quelques personnes et continue de grandir. Le monde académique est très individualisant, et chacun·e se sent isolé : nous avons besoin de nous connecter, c’est là que l’on peut retrouver de la force. Le forum organise d’ailleurs un webinaire la semaine prochaine à propos du rapport d’Adalah. »
« Il y a aussi des entités plus officielles, dont je ne fais pas partie bien sûr, mais qui nous soutiennent comme elles le peuvent, comme par exemple le Haut comité des affaires arabes, un groupe extra-parlementaire. Ils essaient de venir en aide, écrivent des lettres aux administrations, alertent sur les atteintes à la liberté d’expression… C’est le maximum que l’on peut faire : des lettres, des webinaires. Toute autre forme d’action sera violemment réprimée, et nous avons peur. »
« Mais comparé au génocide à Gaza, où des personnes sont tuées… Ce n’est pas abstrait, ni lointain pour moi : c’est mon peuple qu’on assassine, à quelques kilomètres de moi, et je n’ai pas le droit de dire un mot. Travailler ici, pour “l’ennemi”, c’est très dur, c’est comme me trahir moi-même. Savoir que l’intelligence artificielle qui tue à Gaza a peut-être été inventée sur mon campus, peut-être même par l’un·e de mes étudiant·es, que certain·es de mes étudiant·es ont peut-être été dans l’armée, ou la rejoindront plus tard. »
« Chaque jour pour aller donner mes cours, je passe devant les soldat·es. Dans l’institution où je donne cours, toute une aile du campus m’est interdite parce qu’elle appartient à l’armée. Je ne sais même pas ce qu’il s’y passe… Alors je me tais, et parfois, c’est aussi une manière de tenir. Parce que c’est cela l’enjeu, le plus dur : c’est de tenir, de ne pas abandonner. Parfois c’est trop dur, j’ai envie de tout laisser tomber et de partir, la vie parait si simple ailleurs, en Europe par exemple. Mais je continue, je n’abandonne pas. Je reste et c’est déjà beaucoup. »
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