Par l’Agence Média Palestine, le 25 juin 2026
L’organisation palestinienne 7amleh lance une campagne de signalement de la censure des contenus palestiniens sur les réseaux sociaux. Selon cette organisation et d’autres sources d’information, Meta aurait validé 94 % des demandes de retrait adressées par le gouvernement israélien depuis le 7 octobre 2023 sur Facebook et Instagram.

« Vous avez remarqué que vos vues dégringolent dès que vous parlez de la Palestine ou qu’un post tout à fait normal est signalé pour violence. On vous a probablement dit que c’est juste un bug de l’algorithme mais les données prouvent que vous n’êtes pas fous », explique Frank Barat, auteur, producteur et militant français, s’exprimant face caméra dans une publication Instagram pour 7amleh, une organisation de défense des droits numériques des Palestinien.nes, basée à Haïfa. Celle-ci lance une campagne appelant les internautes à lui signaler toutes les situations suspectes qu’ils et elles rencontrent lorsqu’ils s’expriment sur les réseaux sociaux au sujet de la Palestine. « Chaque fois que vous êtes restreints ou avertis, faites une capture d’écran, cliquez sur le lien dans la bio pour le signaler directement à l’observatoire numérique de 7amleh », détaille Frank Barat.
Pour 7amleh, la disparition de contenu palestinien sur les réseaux ne sont pas dues à des bugs mais à une structure de contrôle délibérée. De ce fait, pour l’organisation, la documentation devient en elle-même une forme de résistance. Frank Barat poursuit : « Nous assistons à la plus grande opération de censure de masse de l’histoire moderne. Des fuites de lanceurs d’alerte montrent que Meta a discrètement approuvé 94% des demandes de suppression du gouvernement israélien, enterrant des millions de publications parce que l’IA supprime massivement les posts en arabe. Aujourd’hui, le rapport de 7amleh révèle que les géants de la tech sont allés encore plus loin. Ils ont définitivement supprimé trois chaînes palestiniennes de droits de l’homme et effacé d’internet 700 vidéos de crimes de guerre. »
Les accusations de censure visant Meta s’accumulent. Des recherches universitaires, des fuites de documents internes, des témoignages d’anciens employés et des rapports d’organisations de défense des droits numériques, documentent un même constat : les contenus palestiniens seraient soumis à une « modération disproportionnée » sur Facebook et Instagram.
Le 9 juin 2026, 7amleh a publié une étude intitulée The Platformicide of Palestine (2021–2025), réalisée avec le chercheur Fabio Cristiano de l’Université d’Utrecht. Basée sur l’analyse de 3 520 cas signalés entre 2021 et 2025, l’étude conclut que les restrictions imposées aux contenus palestiniens ne relèveraient pas d’erreurs isolées mais de mécanismes récurrents inscrits dans les politiques et les systèmes de modération de Meta.
Selon les chercheurs, les contenus palestiniens sont fréquemment modérés au titre de la politique relative aux « organisations et individus dangereux », une politique initialement conçue pour lutter contre le terrorisme. Journalistes, médias, ONG, militants et simples utilisateurs auraient ainsi vu leurs publications supprimées, limitées ou invisibilisées au nom d’une logique sécuritaire appliquée de manière extensive et opaque.
L’étude souligne en effet un manque de transparence. Dans près de 70 % des cas documentés, les utilisateurs n’auraient pas été clairement informés de la règle qu’ils étaient supposés avoir enfreinte. Près de la moitié des recours déposés auprès de Meta entre 2021 et 2025 seraient restés sans réponse. Les chercheurs décrivent aussi une montée en puissance de formes de modération moins visibles : réduction de portée, filtrage algorithmique, restrictions de fonctionnalités ou encore « shadow banning », c’est-à-dire la diminution discrète de la visibilité d’un contenu sans notification explicite à son auteur.
Palestine : un laboratoire de surveillance de masse
Le 23 juin 2026, 7amleh et l’Université de Birzeit ont publié l’ouvrage Digital Domination: AI, Surveillance, and Digital Power in Palestine and Beyond. Ce livre rassemble plusieurs recherches consacrées à l’intelligence artificielle, à la surveillance numérique et aux infrastructures technologiques utilisées dans le contexte palestinien. Les auteurs y défendent l’idée que la Palestine est devenue un laboratoire où se croisent surveillance de masse, technologies algorithmiques et pouvoir des grandes plateformes numériques.
L’affaire a pris une autre dimension en 2025 avec la publication de documents internes de Meta obtenus par des lanceurs d’alerte et révélés par le média d’investigation Drop Site News. Selon ces données, Meta aurait approuvé environ 94 % des demandes de suppression de contenus adressées par le gouvernement israélien depuis le 7 octobre 2023. Il s’agirait de plus de 90 000 publications supprimées à la suite de ces demandes. Ces mécanismes ont conduit à la suppression de nombreux contenus politiques, journalistiques ou militants ne violant pas les règles de la plateforme. D’autre part, les lanceurs d’alerte cités affirment en outre que les décisions de suppression auraient servi à alimenter les systèmes d’intelligence artificielle de modération de Meta : dans cette optique, les contenus retirés deviennent des données d’entraînement de l’IA qui influencent ensuite les décisions automatiques futures, créant un effet cumulatif de restriction sur les contenus liés à la Palestine.
Ces révélations ont relancé des critiques déjà anciennes. En 2024, Human Rights Watch avait publié un rapport documentant plus d’un millier de cas de suppressions ou de restrictions de contenus pro-palestiniens sur Facebook et Instagram. L’organisation estimait que Meta n’avait pas respecté ses engagements pris à la suite d’un audit indépendant réalisé quelques années plus tôt.
Parallèlement, plusieurs médias ont rapporté les inquiétudes d’employés actuels et anciens de Meta concernant les politiques de modération appliquées dans le contexte israélo-palestinien. Certains ont dénoncé un climat interne hostile aux critiques de la politique israélienne, tandis que d’autres ont mis en évidence des déséquilibres entre la modération des contenus en arabe et celle des contenus en hébreu.
Qui décide de ce qui peut être vu ou non ?
Les débats ne portent plus seulement sur la suppression de publications. Ils concernent désormais le rôle joué par les plateformes numériques dans les conflits contemporains. Quels gouvernements exercent une influence sur les mécanismes de modération ? Comment les systèmes d’intelligence artificielle reproduisent-ils les biais présents dans les décisions humaines qui les alimentent ?
Meta rejette l’accusation d’une politique de censure ciblée contre les Palestiniens. L’entreprise affirme appliquer ses règles à l’échelle mondiale et traiter des demandes émanant de nombreux gouvernements. Elle soutient que les suppressions sont fondées sur ses politiques de sécurité et non sur des considérations politiques.
Pour les organisations comme 7amleh, le problème dépasse cependant la simple question de la modération. Elles estiment que l’enjeu est celui de la visibilité même de la réalité palestinienne à l’ère numérique. Dans un contexte où les réseaux sociaux sont devenus un outil central de documentation des violences, de mobilisation et d’information, la capacité à publier et diffuser du contenu est désormais considérée comme un droit fondamental.



