L’Agence Média Palestine s’est entretenu avec Nicolas Dot-Pouillard, chercheur en sciences politiques, établi à Beyrouth, Liban.
Par Meriem Laribi, pour l’Agence Média Palestine, le 30 juin 2026
L’accord-cadre Liban–Israël chapeauté par les États-Unis signé le 26 juin est officiellement présenté par ses signataires comme une avancée historique : retrait partiel israélien, renforcement de l’autorité de l’État libanais au Sud, et stabilisation d’une frontière longtemps explosive. À Beyrouth comme à Washington, le discours dominant des autorités évoque un succès diplomatique. Mais à mesure que les textes circulent et que les annexes fuitent, une autre lecture s’impose, nettement plus sombre : celle d’un accord asymétrique, politiquement explosif, et potentiellement conçu moins pour stabiliser le Liban que pour reconfigurer l’équilibre régional autour de l’Iran, en faveur d’Israël.
Au Liban, cet accord, que beaucoup voient comme une reddition face à Israël, a reçu un accueil glacial d’une grande partie de la population et des acteurs politiques, alors que le bilan des victimes de l’agression israélienne s’élève à plus 4 200 morts, près de 12 200 blessés et que des centaines de milliers de déplacé•es n’ont pas encore pu retourner chez eux•elles.
L’Agence Média Palestine s’est entretenue avec un spécialiste du Liban, résidant à Beyrouth, le chercheur en sciences politiques Nicolas Dot-Pouillard.

Quelle a été la réception de l’accord-cadre au Liban ?
Nicolas Dot-Pouillard : Le soutien à l’accord est plus limité que ce que l’on pourrait croire. Il y a un appui très fort des Kataeb, des Forces libanaises, mais même dans le courant chrétien, par exemple dans le Courant patriotique libre de l’ancien président Michel Aoun, qui est aujourd’hui dirigé par Gebran Bassil, il y a des critiques sur le texte, bien qu’il ne soit pas en défaveur de négociations directes avec des conditions. Donc, même dans le camp chrétien, il y a des critiques.
Du côté de ce qu’on appelle le « duo chiite », Amal Movement et Hezbollah, la position est celle d’un refus total, avec une mise en garde de la part de Nabih Berri [président du Parlement et du mouvement Amal] contre la fitna, la division du pays. Ceci rend cet accord en partie inapplicable, car Amal et Hezbollah restent ultra-majoritaires parmi la population du sud. Les élections municipales de 2025 l’ont prouvé : Amal et Hezbollah gardent une très grande popularité au sein de la population du sud, mais aussi dans la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth.
Il y a eu aussi des critiques très acerbes de l’accord qui sont venues également de Walid Joumblatt, même s’il n’est plus officiellement le chef du Parti socialiste progressiste druze et que c’est son fils qui l’a remplacé. Walid Joumblatt agit un peu comme une voix morale au Liban et il ne se contente pas de critiquer : il appelle à la constitution d’un front d’opposition politique à l’accord.
Du côté des partis sunnites, la situation est un peu plus complexe : il n’y a pas d’expression chez les grands leaders sunnites, parce que je pense qu’ils sont d’une certaine manière pris entre deux feux. D’un côté, ils ne veulent pas isoler le premier ministre Nawaf Salam, donc ils ne peuvent pas être vent debout contre cet accord, à l’exception de la Jamaa Islamiya, qui est liée aux Frères musulmans et qui, elle, a pris position contre l’accord. Mais de l’autre côté, dans la rue sunnite, même si le Hezbollah n’est pas apprécié, la thématique de la normalisation ou d’aller vers un accord de paix avec Israël, surtout dans les conditions telles qu’elles sont posées, c’est-à-dire sans aucune garantie de retrait israélien, n’est pas non plus quelque chose qui passe.
Y a-t-il d’autres éléments que les Libanais rejettent dans cet accord ?
Nicolas Dot-Pouillard : Même du côté des députés de la société civile, il y a des voix très critiques sur cet accord, notamment celle de la députée sunnite Halima Kaakour, qui a mis en cause un article très problématique : l’article 13 de l’accord, selon lequel les parties prenantes s’abstiendront de régler leurs litiges devant les instances politiques et juridiques internationales. Cet article peut être interprété de plusieurs manières, mais il apparaît, pour beaucoup, y compris pour certains partisans du gouvernement issus de la société civile, comme signifiant que le Liban ne pourra plus porter plainte nulle part, même si le Liban n’est pas partie au Statut de Rome. Cet article 13 a suscité une certaine colère et beaucoup de questions dans le pays.
Pouvez-vous expliquer les circonstances de la signature de cet accord ?
Nicolas Dot-Pouillard : Une chose est de signer un accord, autre chose est son applicabilité : on est dans un contexte assez spécial. Pourquoi cet accord a-t-il été signé maintenant ? Cet accord, c’est la réponse des Israéliens et d’une partie de l’administration américaine à l’accord irano-américain signé la semaine dernière, qui inclut la question du Liban, avec une cellule de crise sur le Liban qui s’est mise en place entre les Iraniens, les Américains, le Qatar et les Pakistanais. Il y a donc un suivi régional de la question libanaise, duquel les Israéliens ont été exclus de fait, ce qui les a naturellement mis très en colère. Donc, cet accord libano-israélien, sous l’égide des États-Unis, est une réponse au processus d’Islamabad de dialogue irano-américain.
Ça révèle aussi des failles au sein de l’administration américaine, entre Marco Rubio et JD Vance. Vance a accepté de discuter du Liban dans le cadre du processus d’Islamabad avec les Iraniens. Rubio est sur une autre ligne et c’est lui qui était davantage à la manœuvre sur la question des accords de Washington qui ont eu lieu cette semaine. Il faut donc voir cela aussi comme des désaccords tactiques au sein de l’administration américaine.
Dans cette mesure, la question de l’applicabilité se pose : on a deux processus parallèles. Le processus d’Islamabad, avec les Iraniens, qui n’ont pas lâché et ne vont pas lâcher sur la question libanaise, avec la demande d’un retrait israélien complet. De l’autre côté, on a un processus concurrent, celui de Washington. Tout cela va se dénouer en fonction de toute une série de facteurs : de l’évolution des négociations irano-américaines, de l’évolution de la situation militaire dans le sud du Liban, puisque les Israéliens y sont toujours physiquement présents et entendent y rester pour une période assez longue, comme ils l’affirment eux-mêmes. Donc la confrontation avec Hezbollah va sans doute continuer.
Comment réagissent les dirigeants chiite d’Amal et du Hezbollah ?
Nicolas Dot-Pouillard : Au niveau de la population chiite, il y a une très grande colère par rapport à cet accord, qui est considéré comme une reddition. Malgré tout, le Amal Movement et le Hezbollah n’ont pas encore fait le choix de la confrontation directe avec le gouvernement. Il n’y a pas eu d’appel à de fortes mobilisations populaires. Il y a eu de petites mobilisations, qui sont davantage des signaux envoyés au gouvernement et à la présidence de la République, mais ils n’ont pas fait le choix de la confrontation globale pour plusieurs raisons, à commencer par le risque de guerre civile.
Le président de la Chambre des députés, Nabih Berri, a mis en garde contre ce risque de confrontation civile. Il continue lui-même de négocier avec Arabie saoudite, qui joue un rôle important au Liban dans le cadre du dialogue sunnite-chiite. La situation sur le terrain joue également : il y a un grand nombre de déplacés qui n’ont pas encore pu rentrer chez eux. Aller vers une confrontation civile dans un contexte où il y a encore beaucoup de déplacés, ce n’est pas évident à gérer. Donc, pour le moment, ils sont davantage dans une politique de mise en garde contre le gouvernement, en disant : « On est à la limite de la fitna », mais ils ne veulent pas entrer dans une confrontation totale, dont ils pensent qu’elle est voulue par les Israéliens.
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