Israël attise une crise financière en Cisjordanie en retenant les fonds destinés à l’Autorité palestinienne. L’éducation figure parmi les secteurs les plus touchés : les salaires des enseignants ont été réduits et des classes ont dû fermer leurs portes. Les conséquences pourraient perdurer pendant toute une génération.
Par Qassam Muaddi, le 29 juin 2026

Trois jours par semaine, Omar Muheisen se réveille chez lui, dans le camp de réfugiés d’Al-Arroub, au nord d’Hébron, et commence sa journée en tant que professeur dans un collège public. « Après un petit-déjeuner rapide, mes trois enfants partent à l’université, et je donne à chacun d’eux 23 shekels pour les transports, ainsi que 10 shekels pour qu’ils s’achètent quelque chose à manger », raconte-t-il à Mondoweiss. « Ensuite, ma femme part à son travail, et je prends la voiture pour me rendre au mien. Si il me reste de l’argent pour l’essence, bien sûr ; sinon, je dois marcher cinq kilomètres jusqu’au village de Beit Ummar. De là, je dois encore marcher jusqu’à la zone rurale de Safa, à la périphérie du village, pour rejoindre le collège où j’enseigne les sciences naturelles. »
Omar Muheisen ne travaille que trois jours par semaine, un nombre qui varie d’une semaine à l’autre, car le ministère palestinien de l’Éducation a réduit les heures de travail des enseignants à compter d’octobre 2023. Cette réduction a été décidée pour faire face à la crise financière palestinienne qui s’aggrave, causée principalement par la retenue persistante par Israël des recettes douanières palestiniennes, qu’il perçoit grâce à son contrôle des frontières palestiniennes.
Israël a retenu environ quatre milliards de dollars depuis 2019, et le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, s’est engagé à plusieurs reprises à provoquer « l’effondrement économique » de l’Autorité palestinienne. Cette politique a alourdi le fardeau financier de l’Autorité palestinienne, la contraignant à verser des salaires incomplets et à réduire systématiquement les heures de service depuis octobre 2023.
Dans les écoles publiques, cette crise s’inscrit dans la continuité d’une crise plus ancienne. Les enseignants du public protestent contre la précarité de leurs conditions de travail depuis déjà plus d’une décennie. En 2016, les enseignants du public avaient organisé une grève massive dans toute la Cisjordanie, exigeant que leurs salaires augmentent au rythme du coût de la vie. Les revendications de la grève avaient évolué pour inclure la reconnaissance du mouvement des enseignants en tant que syndicat indépendant. La grève a repris en 2022, puis début 2023 ; chacune s’est soldée par la signature d’accords avec le gouvernement de l’Autorité palestinienne qui n’ont jamais été respectés. De nombreux enseignants à la tête du mouvement ont ensuite été mis à la retraite anticipée ou mutés dans des écoles isolées, à l’instar d’Omar Muheisen.
« J’ai participé à la grève de 2022 et j’enseignais auparavant dans une école de la ville d’Hébron », explique Muheisen. « Après la grève, j’ai été affecté à l’école de Safa à Beit Ummar, loin de la ville et de mes collègues », note-t-il. Malgré cela, M. Muheisen continue de militer activement au sein du mouvement des enseignants, car « je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille avec 2 000 shekels par mois, et ne rien faire n’améliorera pas la situation », comme il le dit lui-même.
Depuis octobre 2023, le ministère palestinien de l’Éducation a réduit la semaine scolaire à seulement trois jours et, dans certains cas, a limité les journées scolaires à trois cours seulement. Cela a eu un impact sur la qualité de l’apprentissage pour toute une génération de jeunes Palestiniens, tout comme cela a, pour Omar Muheisen et nombre de ses collègues, érodé le sens de leur vocation.
« Je ne peux plus enseigner l’expérimentation ou la découverte du savoir comme avant », explique Muheisen. « Dans mes cours, j’avais l’habitude de préparer des vidéos et des expériences pour mes élèves, afin de stimuler leur esprit critique et de les amener à apprendre par eux-mêmes », se souvient-il. « Les cours étaient pour moi une expérience passionnante, et mes élèves étaient très impliqués dans leur apprentissage », se remémore-t-il. Aujourd’hui, avec un temps d’enseignement réduit, M. Muheisen doit terminer le programme d’ici la fin de l’année, ce qui l’oblige à survoler les sujets. Cela affecte ses élèves.
« Même les élèves qui avaient auparavant de bonnes notes ont pris du retard et se sont désintéressés », souligne M. Muheisen, notant que les intervalles entre les jours d’école l’obligent à répéter les leçons, car les élèves ne bénéficient pas de la continuité assurée par les devoirs et le suivi. « Un élève a perdu tout intérêt pour l’apprentissage et a commencé à travailler dans l’élevage de poulets de son père entre deux jours d’école, et il est très difficile de raviver son intérêt », déplore M. Muheisen.
Cette crise pèse également sur la vie des enseignants. Les enseignants de la fonction publique palestinienne ont toujours figuré parmi les catégories les moins bien rémunérées, et la crise actuelle a encore réduit leur capacité à subvenir aux besoins de leur famille.
Après le 7 octobre, l’Autorité palestinienne a non seulement gelé toute augmentation des salaires des enseignants, mais elle a également instauré un salaire mensuel forfaitaire de 2 000 shekels pour l’ensemble des fonctionnaires, sans distinction d’ancienneté, d’expérience ou de conditions de travail – qui tenaient auparavant compte notamment de la localisation du lieu de travail des enseignants. L’Autorité palestinienne a déclaré qu’elle consignait la différence entre ce nouveau système de rémunération forfaitaire et les anciens salaires des enseignants, ainsi que les augmentations qui leur avaient été promises, et s’était engagée à verser cette différence dès que les fonds seraient disponibles ; mais M. Muheisen estime que ces promesses ne valent pas grand-chose. En effet, la crise financière résulte de la situation politique, qui ne montre aucun signe d’amélioration.
En effet, comme l’ont clairement indiqué les responsables israéliens, l’étranglement financier de l’Autorité palestinienne s’inscrit dans la stratégie d’Israël visant à faire s’effondrer l’Autorité palestinienne et à annexer la Cisjordanie, ce qui semble de plus en plus inévitable.
« Dans la réponse de l’Autorité palestinienne à la crise, l’éducation n’est pas une priorité, et les fonds disponibles ne sont pas utilisés pour sauver le système éducatif. D’autres secteurs, comme celui de la magistrature, ne sont pas confrontés au même fardeau que nous », souligne-t-il. « Nous exigeons une répartition équitable du fardeau de cette crise, et que le sauvetage de l’éducation soit une priorité », ajoute-t-il.
Ce fardeau est palpable chez Omar Muheisen. « Les frais de transport, pour moi, sont passés de 5 shekels à 11 rien que l’année dernière », précise Muheisen. « Le poulet est passé de 11 à 17 shekels le kilogramme, l’huile végétale de 95 à 130 shekels le gallon, et le riz de 110 à 160 shekels », ajoute-t-il. « À la maison, nous avions l’habitude de préparer un repas pour le déjeuner et de manger autre chose pour le dîner. Mais désormais, nous préparons un seul repas que nous partageons entre le déjeuner et le dîner », explique-t-il.
Même avant la crise financière actuelle, il était courant que les enseignants du public aient un deuxième, voire un troisième emploi. Mais aujourd’hui, ce n’est même plus une option viable pour beaucoup d’entre eux. Les collègues d’Omar Muheisen sont également chauffeurs de taxi, électriciens, professeurs particuliers, commerçants, agriculteurs et même bergers. Omar Muheisen était ouvrier du bâtiment en Israël, où la plupart des ouvriers palestiniens du bâtiment gagnaient leur vie. « Je travaillais à Bir Al-Sabea, dans le désert du Néguev, mais depuis que les autorités d’occupation ont révoqué les permis de travail, je ne peux plus y travailler », explique-t-il.
« Beaucoup de mes collègues ont vendu leurs biens immobiliers, et nous avons tous épuisé nos économies ; pour ma part, j’ai été contraint de m’endetter, et j’ai actuellement une dette de 15 000 shekels », confie-t-il.
La pression économique et sociale exercée par Israël sur la société palestinienne en Cisjordanie se reflète dans la crise que traversent les enseignants des écoles publiques, mais elle est bien plus profonde.
Cette crise n’est « que le symptôme d’une crise plus vaste et plus profonde au sein du système palestinien », affirme Isam Abdeen, avocat palestinien spécialisé dans les droits de l’homme qui accompagne et conseille le mouvement des enseignants du secteur public depuis le début de leurs grèves en 2016.
« Il serait réducteur d’analyser la crise du système éducatif, et celle de l’Autorité palestinienne en général, uniquement sous l’angle de la crise financière », explique M. Abdeen à Mondoweiss. « L’ensemble du système a été plongé dans la crise pour des raisons politiques, ce qui rend très difficile de résoudre correctement la crise des enseignants », ajoute-t-il.
« Il n’y a pas eu de vie politique normale depuis vingt ans, depuis les dernières élections, ce qui a étouffé le dialogue social et s’est traduit par la manière dont les mouvements sociaux, comme celui des enseignants, ont été traités », poursuit Isam Abdeen. Il affirme que le mouvement des enseignants a été « brisé et humilié » à la suite de la grève de 2016. Il ajoute qu’« il est très difficile de relancer un mouvement dans cet état ».
Pour Abdeen, les pays occidentaux sont directement impliqués dans la création de cette crise au sein du système palestinien. « Les principaux bailleurs de fonds de l’Autorité palestinienne et des organisations de la société civile palestinienne, comme les États-Unis et les pays européens, se sont davantage souciés d’imposer leur agenda politique au sein des institutions palestiniennes que de garantir une vie démocratique, au point qu’il est devenu impossible d’avoir un dialogue démocratique », explique-t-il, avant d’ajouter : « Israël a provoqué la crise financière à ce moment critique, aggravant la situation de cent fois. »
Omar Muheisen partage cet avis et affirme que cela aura un impact profond sur tous les Palestiniens. « Ce qui nous arrive, à nous les enseignants, aura des répercussions sur l’ensemble de la société, car au rythme où vont les choses, seuls ceux qui ont les moyens de payer des écoles privées pourront scolariser leurs enfants », explique-t-il. Muheisen déplore la situation actuelle de sa profession, soulignant qu’en raison de la crise financière, nombre de ses collègues ont quitté l’enseignement public pour des postes dans des écoles privées. Autrefois réputée pour être la société la plus instruite du monde arabe, la Palestine, selon Muheisen, « se prépare à un avenir sombre, d’ici à peine une génération, si les choses ne changent pas dès maintenant ».
Qassam Muaddi est le rédacteur en chef pour la Palestine chez Mondoweiss. Suivez-le sur Twitter/X à @QassaMMuaddi.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



