Des Palestiniens prêts à tout pour travailler

Depuis le 7 octobre, Israël a fermé ses frontières aux travailleurs de Cisjordanie. Mais, poussés par le désespoir, des milliers d’entre eux trouvent le moyen d’entrer sur le territoire — et la police israélienne continue de leur tirer dessus.

Par Charlotte Ritz-Zack, le 12 juin 2026

Des travailleurs palestiniens se faufilent à travers un poste de contrôle israélien pour se rendre à leur travail dans des villes israéliennes, à Bethléem, en Cisjordanie, le 26 février 2017. (Ahmad Al-Bazz/ActiveStills)



Le matin du 12 mai a commencé comme tant d’autres pour Zakaria Qatousa, 44 ans, père de quatre enfants, et originaire de Deir Qadis, en Cisjordanie occupée. Plusieurs fois par an, Qatousa se levait tôt pour se rendre en voiture à Al-Ram — une ville limitrophe de Jérusalem-Est mais coupée de celle-ci par le mur de séparation israélien — et escalader le mur de béton.Une fois de l’autre côté, il rejoignait le centre d’Israël, où il passait les deux mois suivants à enchaîner divers petits boulots dans le bâtiment. Après avoir gagné quelques milliers de shekels, il reprenait le chemin du retour pour rejoindre sa famille.

Cette fois-ci, Qatousa n’est jamais rentré chez lui. « La police israélienne l’a abattu », a déclaré le frère de Zakaria au magazine +972, qui préfère rester anonyme. « Une balle l’a touché à la tête alors qu’il escaladait le mur, et il est mort en martyr. »

Les Qatousa font partie des dizaines de familles palestiniennes de Cisjordanie qui ont récemment enterré des proches tués alors qu’ils tentaient d’entrer en Israël à la recherche d’un emploi. « Il y a tellement de gens qui font ça parce qu’ils n’ont plus de revenus », explique le frère de Zakaria. « Il ne pouvait plus subvenir aux besoins de sa famille, de son foyer, ni acheter ce dont il avait besoin. »

Depuis la construction du mur de séparation au début des années 2000, les Palestinien.nes l’escaladent — contournant ainsi les postes de contrôle qui font respecter le régime strict de permis imposé par Israël — pour aller chercher du travail ou prier à la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem. Mais si l’armée israélienne les arrêtait ou les blessait souvent par le passé, les cas de décès restaient relativement rares. Depuis le 7 octobre, cependant, le nombre de morts a explosé.

La Fédération générale des syndicats palestiniens (FGSP) indique qu’au cours des deux dernières années et demie, Israël a tué plus de 50 Palestiniens qui tentaient de franchir la barrière de séparation sans autorisation. Des centaines d’autres — au moins 290 selon l’ONU — ont été blessés en essayant de franchir ce mur de près de huit mètre de haut.

Assaf Adiv, directeur exécutif de l’Association des travailleurs Ma’an, qui syndique les travailleurs d’Israël et de Cisjordanie, explique que le nombre de personnes tuées ou blessées en tentant de franchir la barrière était probablement bien supérieur aux chiffres avancés par l’ONU et la FGSP. Il souligne que de nombreux décès ne sont pas signalés à la police israélienne (dont les données servent de base aux chiffres susmentionnés) et que les travailleurs pris pour cible près du mur tentent souvent de se rendre à l’hôpital sans se faire repérer.

« C’est très difficile à estimer », a déclaré Adiv, tout en avançant le fait qu ‘ « entre 100 et 200 travailleurs auraient été tués en tentant de franchir le mur depuis le 7 octobre ».

Cette recrudescence des meurtres reflète avant tout une forte augmentation des tentatives de franchissement de la frontière, motivées par le désespoir économique. Près d’un tiers des Palestinien.nes de Cisjordanie sont actuellement au chômage, en grande partie parce qu’Israël a interdit à 150 000 personnes titulaires d’un permis de travail d’entrer sur son territoire après le 7 octobre. Des centaines de milliers d’autres, employés dans le secteur public, n’ont pas perçu leur salaire depuis des mois, Israël continuant de retenir plus de 4,5 milliards de dollars de recettes fiscales destinées à l’Autorité palestinienne.

Ces derniers mois, cependant, ces chiffres ont encore augmenté après que le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a ordonné à la police de recourir systématiquement aux tirs à balles réelles contre les Palestinien.nes franchissant la barrière sans autorisation. « [La police des frontières] a lancé une belle opération pilote consistant à tirer sur les intrus illégaux », a déclaré Ben Gvir en décembre. « Cela commence à faire baisser les chiffres. »

Le nombre de morts, quant à lui, ne cesse d’augmenter. Au moins quatre Palestiniens ont été tués alors qu’ils tentaient de franchir la barrière rien qu’au mois de mai.

« Un jour sur deux, quelqu’un meurt en tentant de franchir le mur de séparation », a déclaré Marwan (un pseudonyme), qui faisait la navette entre son domicile à Anata, en Cisjordanie, et son travail dans le secteur des fruits et légumes à Tel-Aviv, avant qu’Israël ne révoque son permis après le 7 octobre.

Depuis lors, il recense les décès et les blessé·es parmi les personnes à la recherche d’un emploi au niveau du tronçon du mur situé à Al-Ram, où il a constaté une recrudescence des fusillades mortelles ces dernières semaines. Il dispose de centaines de vidéos choquantes montrant des travailleurs abattus alors qu’ils escaladaient le mur tombant dans le vide, ainsi que des secouristes du Croissant-Rouge palestinien s’occupant des blessés graves.

Des soldats et des policiers israéliens ont également appréhendé des dizaines de Palestiniens cachés dans le coffre de voitures ou entassés dans un camion-poubelle. Selon la FGSP, ces personnes font partie des 38 000 travailleurs palestiniens arrêtés par les autorités israéliennes depuis le 7 octobre. Beaucoup d’entre eux ont ensuite été relâchés, mais des milliers d’autres croupissent toujours dans les prisons israéliennes, où la torture et les mauvais traitements sont systématiques ; on sait qu’une centaine de Palestiniens y ont trouvé la mort depuis le début de la guerre contre Gaza.

Face à ces menaces mortelles, de nombreux.ses Palestinien.nes préfèrent vivre dans une extrême pauvreté plutôt que de prendre le risque d’escalader le mur. Le frère de Zakaria a franchi la frontière vers Israël à deux reprises après le 7 octobre, mais depuis que Zakaria a été tué il y a quelques semaines, il a décidé de ne plus tenter sa chance. « Je ne veux pas risquer ma vie et laisser mes enfants se débrouiller seul.es juste pour pouvoir travailler en Israël », explique-t-il.

Le « martyr des travailleurs »

Avant le 7 octobre, Imad Haroun Ishtayeh tenait une boucherie florissante dans sa ville natale de Salem, juste à l’est de Naplouse. Mais depuis le début de la guerre à Gaza, dans un contexte de crise économique qui ne cesse de s’aggraver en Cisjordanie, son activité s’est complètement arrêtée. « Il arrivait à peine à joindre les deux bouts et à subvenir aux besoins de sa famille », déclare son cousin, Nasser, au magazine +972. « Il n’y avait aucune demande pour le poulet palestinien. » Il y a un peu plus de deux mois, Ishtayeh a été contraint de fermer son magasin.

Il a cherché un autre emploi, mais n’a pas réussi à trouver une source de revenus viable. Imad était en train de construire une maison, espérait se marier bientôt et devait subvenir aux besoins de son père, atteint d’un cancer. À la fin du mois de mai, désespéré, il a décidé de faire comme beaucoup de gens autour de lui : entrer clandestinement en Israël.

Le matin du 31 mai, Ishtayeh et quelques autres ont installé une échelle contre une partie du mur à Al-Ram, et il a été le premier à tenter d’escalader les dalles de béton surmontées de barbelés. Presque immédiatement, il a été touché à la cuisse par le tir d’un agent de la police des frontières, ce qui a sectionné une artère principale. Comme on peut le voir dans une vidéo filmant les instants qui ont suivi, les autres hommes se sont précipités pour redescendre son corps inerte par l’échelle et l’emmener à l’hôpital de Ramallah, où les médecins ont constaté son décès.

« Il n’était pas armé — la vidéo le montre clairement », s’insurge Nasser. « Il est évident qu’il s’agit d’un civil, et il était accompagné de dix autres ouvriers civils. » La famille d’Ishtayeh a organisé ses funérailles le soir même ; selon Nasser, plus de 10 000 personnes y ont assisté. « On l’appelle le “travailleur martyr”», ajoute-t-il.

Alors que l’économie de la Cisjordanie est sous perfusion, celle d’Israël est en plein essor malgré la guerre avec l’Iran. D’autant plus que le shekel atteint des sommets, la demande pour les emplois peu rémunérés que les Palestinien.nes occupent souvent — dans le bâtiment, la menuiserie, l’agriculture — a tendance à augmenter en parallèle. Plusieurs ouvriers interrogés pour cet article ont déclaré qu’ils travaillaient souvent plus de 60 heures par semaine.

En Israël, les travailleur.ses à temps plein originaires de Cisjordanie perçoivent en moyenne entre 6 000 et 7 000 NIS (environ 2 100 à 2 500 dollars) par mois, en espèces et au noir. Ces sommes représentent plus du double du salaire moyen en Cisjordanie avant le 7 octobre ; dans le contexte de la crise économique actuelle, elles correspondent à près de quatre fois le salaire des emplois locaux disponibles (dont 10 000 se trouvent dans les colonies israéliennes). « S’il n’y avait pas d’employeur.ses de l’autre côté, les travailleur.ses ne risqueraient pas leur vie », a expliqué Adiv, de Ma’an.

Les autorités ont surpris des employeurs israéliens en train de verser des pots-de-vin à la police des frontières pour qu’elle ferme les yeux sur leur trafic de travailleurs depuis la Cisjordanie, ou de payer des Israélien.nes juif.ves pour qu’ils fassent passer ces travailleurs aux postes de contrôle à bord de leurs voitures banalisées — comme l’a fait le frère de Zakaria lors des deux occasions où il s’est introduit clandestinement dans le pays. « L’ironie, c’est qu’il y a des Israélien.nes avec lesquels nous travaillons, et ce ne sont pas des gens hostiles », nous raconte-t-il.

Adiv a été informé des derniers rapports internes de l’armée israélienne en matière de sécurité et a rapporté que l’armée soupçonne qu’entre 60 000 et 70 000 Palestiniens de Cisjordanie travaillent actuellement en Israël sans permis. Pourtant, la plupart d’entre eux passent leur séjour en Israël cachés. « Les gens ne sont plus en sécurité dès qu’ils franchissent la barrière — c’est une source d’inquiétude permanente », explique-t-il. La plupart travaillent dans des villes arabes, où il est plus facile de se fondre parmi les travailleurs locaux que dans les grandes villes israéliennes, où les populations sont majoritairement juives.

Mohammed et Yousef, deux jeunes hommes de 20 ans originaires de Masafer Yatta, dans le sud de la Cisjordanie, qui souhaitent garder l’anonymat, ont déclaré à +972 qu’ils prévoyaient d’effectuer leur troisième voyage en Israël sans autorisation dans quelques jours. Ils marcheront six heures à travers le désert du Naqab (ou Néguev) jusqu’à la ville d’Arad, dans le sud d’Israël, puis prendront un taxi pour se rendre dans le village bédouin pour y travailler un mois ou deux.

Mais Mohammed a admis qu’il y avait encore des risques importants. « Si la police nous attrape en chemin, on ira en prison pour deux ou trois mois », explique-t-il. « Si on nous attrape à nouveau après ça, on sera placés en détention administrative », ajoute-t-il, faisant référence à un type d’emprisonnement sans inculpation ni procès et qui peut être prolongé indéfiniment.

« Chacun d’entre nous est condamné à mort »

Rien ne laisse présager qu’Israël envisage de réintégrer prochainement les travailleur.ses palestinien.nes dans son marché du travail. Au contraire, le gouvernement a fait venir des dizaines de milliers de travailleur.es migrant.es afin de remplacer celles et ceux qu’Israël a interdits d’entrée après le 7 octobre — ce qui n’a fait qu’aggraver la crise de l’emploi en Cisjordanie et pousser davantage d’hommes à risquer leur vie pour trouver du travail.

La crise est aggravée par l’endettement de l’économie de la Cisjordanie. « Tout le monde en Cisjordanie a des emprunts », a expliqué Adiv, et les familles n’honorent pas leurs remboursements mensuels. « Les banques ont engagé des poursuites judiciaires, et des personnes sont placées en détention, arrêtées et expulsées. »

Depuis le 7 octobre, le risque de défaut de paiement des ménages palestiniens a explosé. Bien que l’Autorité monétaire palestinienne soit intervenue en exigeant des banques qu’elles adaptent les prélèvements mensuels aux salaires partiels et en autorisant le report des échéances, les chefs de famille risquent de perdre leur logement, leur voiture ou leur liberté. Et cette pression financière extrême déstabilise les familles palestiniennes : Marwan et son épouse font partie des milliers de personnes qui demandent le divorce, les mariages pâtissant du contexte instable et répressif.

La gravité de la crise a également poussé certain.es Palestinien.nes à mettre fin à leurs jours, bien que les taux de suicide soient généralement faibles en Cisjordanie. Marwan connaît au moins deux personnes qui ont tenté de se suicider, invoquant leur incapacité à rembourser leurs dettes ou l’absence de toute perspective de revenus. Il y a deux ans, il a filmé un Palestinien qui s’est immolé par le feu sur un marché bondé d’Hébron, tout en déclarant qu’il n’avait pas de travail.

Et malgré le nombre croissant de victimes, rien ne laisse présager que les recherches d’emploi en Israël vont ralentir. « Il est difficile d’imaginer que les Palestiniens cessent d’essayer de franchir la barrière, même si cela met leur vie en danger », déclare à +972 Elza Bugnet, avocate à l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI).

Bugnet fait partie d’une équipe qui conteste la légalité du recours aux tirs à balles réelles par les policiers israéliens contre des travailleurs franchissant la barrière. « Les règles régissant l’usage des armes à feu par la police n’autorisent pas les agents à recourir aux tirs réels dans de tels cas, en particulier lorsque la personne est désarmée et ne représente aucune menace », explique-t-elle. « Israël sait parfaitement que ceux qui franchissent la barrière sont en réalité des demandeurs d’emploi, [et que] ce recours à la force fait courir un risque extrême et disproportionné. »

« Chacun d’entre nous est condamné à mort », explique le frère de Zakaria. « Peut-être que la manière dont on nous tue change — peut-être que je mourrai à un poste de contrôle, peut-être que je mourrai sur ma propre terre aux mains des colons, peut-être que je mourrai simplement en me promenant — mais toutes les formes de meurtre ont lieu ici. »

Pour Israël, a-t-il poursuivi, « la terre coûte cher, le mur coûte cher, les barbelés coûtent cher, mais ce qu’il y a de moins cher dans tout cela, c’est l’être humain, qui est pourtant censé être la chose la plus précieuse au monde. » « Le mur est jugé plus précieux que la vie de mon frère. »

La police israélienne n’a pas répondu aux questions de +972 concernant la politique d’utilisation des tirs à balles réelles contre les travailleurs palestiniens qui franchissent la barrière, se contentant de répondre que « les agents de la police des frontières opèrent dans tous les secteurs, en stricte conformité avec les règles d’engagement contraignantes, les cadres juridiques applicables et les protocoles opérationnels établis. »

Charlotte Ritz-Jack est stagiaire à la rédaction du magazine +972, basé à Jérusalem. Elle a obtenu son diplôme du Harvard College au printemps 2025.


Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine
Source : +972 Magazine

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Retour en haut