Israël prive la municipalité palestinienne d’Hébron de ses compétences en matière d’urbanisme, menaçant ainsi d’éroder encore davantage l’identité palestinienne de la ville


La municipalité palestinienne d’Hébron exerçait depuis près de 30 ans ses compétences en matière d’urbanisme sur la ville. Israël les lui a retirées ce mois-ci, puis a rapidement approuvé l’implantation d’une yeshiva dans la vieille ville — redéfinissant ainsi qui contrôle le territoire et l’avenir de la ville.

Par Aseel Mafarjeh, le 28 Juin 2026


Un enfant palestinien est assis sur la barrière qui ferme une rue du centre de la ville d’Hébron, en Cisjordanie, que les Palestinien.nes n’ont pas le droit d’emprunter, tandis que les colons israéliens illégaux peuvent s’y déplacer librement sous la protection de l’armée. (Photo : Wikimedia/Austin 202)


Au début du mois, quelques heures seulement après que le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, eut retiré à la municipalité palestinienne d’Hébron ses compétences en matière d’urbanisme et de construction, les conséquences de cette décision se sont vues concrétisées sur le terrain lorsque les autorités israéliennes ont approuvé la construction d’une nouvelle école religieuse juive près de la colonie de Beit Romano, au cœur de la vieille ville. Il s’agit du premier projet dans cette partie de la ville autorisé à l’insu et sans le consentement de la municipalité palestinienne.

Pour les Palestinien.nes, cette décision ne se résume pas à une simple question administrative concernant un permis de construire ou la création d’un nouvel établissement scolaire. Elle marque un changement profond dans la nature du contrôle israélien sur la ville, ainsi qu’une nouvelle étape vers la réécriture de la réalité politique et juridique qui régit Hébron depuis le Protocole d’Hébron de 1997.

Le protocole d’Hébron, signé le 15 janvier 1997 par le Premier ministre de l’époque, Benjamin Nétanyahou, et le président de l’OLP, Yasser Arafat, sous la médiation américaine, a divisé la ville en deux zones : la zone H1, couvrant environ 80 % d’Hébron, a été placée sous le contrôle de l’Autorité palestinienne ; et H2 – la vieille ville, la mosquée d’Ibrahim et cinq groupes de colonies juives – qui est restée sous contrôle militaire israélien total, étendant ainsi la portée de l’occupation à quelque 20 000 Palestinien.nes à l’époque, sous prétexte d’assurer la sécurité d’une population de colons comptant alors quelques centaines de personnes.

La réalité qui en résulte sur le terrain est celle d’une ville fortement militarisée et divisée, où les Palestinien.nes vivant dans la zone H2 sont confronté.es à des restrictions de circulation très strictes, à un réseau rigoureux de postes de contrôle israéliens et à des agressions quasi quotidiennes de la part de soldats et des colons israéliens.

Malgré le régime d’apartheid profondément ancré dans la ville d’Hébron, la municipalité palestinienne d’Hébron conservait alors ses compétences en matière d’affaires civiles et d’urbanisme sur l’ensemble de la ville, conformément au Protocole d’Hébron. En pratique, cela signifiait que la municipalité avait le pouvoir de délivrer ou de refuser des permis de construire, de définir l’affectation des terrains, d’approuver des projets d’infrastructure, de raccorder les habitations aux réseaux d’eau et d’électricité, et d’entretenir les routes et les espaces publics. C’était le mécanisme grâce auquel les Palestinien.nes pouvaient, même partiellement, influencer le développement urbain de leur propre ville : déterminer où une école pouvait être construite, si un quartier pouvait s’étendre, quelles rues bénéficiaient de services publics.

Or, c’est précisément ce cadre que le décret de Smotrich s’est attaché à démanteler.

Israël est désormais l’instance décisionnaire suprême.

Le projet approuvé pour cette école religieuse s’étend sur environ 1 000 mètres carrés et abritera l’école religieuse juive Shavei Hevron. Cette autorisation a été accordée lors de la même session au cours de laquelle les autorités israéliennes ont donné leur feu vert à la construction de 576 nouveaux logements de colonie dans différentes régions de la Cisjordanie, ce qui confirme que ce qui se passe à Hébron n’est pas un cas isolé, mais s’inscrit dans le cadre d’une politique plus large visant à consolider la présence des colonies et à ancrer le contrôle israélien sur les terres palestiniennes.

Le maire d’Hébron, Youssef al-Jabari, qualifie cette décision, dans une déclaration à Mondoweiss, de « violation directe du Protocole d’Hébron et des accords qui régissent la ville depuis 1997 ».

Il insiste sur le fait que « la municipalité ne peut être contournée ni voir son rôle annulé, et que la privation de son autorité constitue une violation des accords signés sous l’égide des États-Unis », appelant ces derniers, en tant que l’un des garants de l’accord, à intervenir pour empêcher toute modification de la réalité juridique et administrative actuelle de la ville.

Al-Jabari a souligné qu’« Israël s’efforçait depuis des années, de manière progressive, de réduire le rôle de la municipalité et de la priver de son autorité, notamment autour de la mosquée d’Ibrahim et de la vieille ville, et que cette dernière décision confère aux institutions israéliennes une autorité directe sur l’urbanisme et la construction au sein des quartiers palestiniens ».

Ismat Mansour, analyste spécialisé dans les affaires israéliennes, présente les enjeux sous un angle structurel. Selon lui, le cœur du problème ne réside pas dans l’école religieuse en soi, mais dans l’identité de ceux qui prennent désormais les décisions. Israël ne cherche pas seulement à étendre les colonies, affirme-t-il, mais aussi à transférer entièrement le centre de décision vers les institutions israéliennes – un changement qui modifie la nature fondamentale des relations au sein de la ville.

« Le contrôle de l’urbanisme n’est pas une question technique ou administrative », a déclaré Mansour. « C’est l’un des outils les plus importants de contrôle du territoire. Lorsqu’Israël devient la seule instance habilitée à approuver ou à rejeter des projets de construction, il contrôle de fait l’avenir de la ville et l’orientation de sa croissance, ce qui rend plus irréaliste que jamais l’idée d’une administration d’occupation temporaire ».

Il ajoute que le choix spécifique d’Hébron n’est pas fortuit. Cette ville représente l’un des cas les plus sensibles de l’occupation israélienne de la Palestine, et toute modification de son statut juridique a des implications politiques qui dépassent largement ses frontières géographiques pour concerner l’avenir de la Cisjordanie dans son ensemble.

Le chroniqueur et analyste politique Hani al-Masri estime que cette décision reflète un changement plus général dans l’approche d’Israël vis-à-vis des accords signés précédemment. Selon lui, le gouvernement israélien actuel ne considère plus les accords d’Oslo ni le protocole d’Hébron comme des cadres contraignants, mais comme des arrangements pouvant être modifiés ou contournés dès lors qu’ils entrent en conflit avec ses objectifs politiques et de colonisation.

« Cette décision ne concerne pas la construction d’une école ou la délivrance d’un permis », a déclaré al-Masri. « Il s’agit de redéfinir l’autorité effective sur le terrain. Lorsque les institutions palestiniennes perdent leurs pouvoirs fondamentaux, les accords existants deviennent des textes politiques sans effet concret sur la réalité ».

L’urbanisme comme annexion

Khalil Tafakji, spécialiste des colonies et de la cartographie, établit un lien entre cette nouvelle décision et les transformations en cours en Cisjordanie. Selon lui, le contrôle de l’urbanisme n’est pas moins important que le contrôle militaire : c’est l’instance qui détermine où une construction est autorisée et où elle est interdite qui façonne en réalité l’avenir d’une région.

Tafakji souligne que l’expansion des colonies ne se limite plus à la construction de nouveaux logements. Elle englobe désormais le contrôle des outils d’administration, d’organisation et d’aménagement du territoire – des outils qui confèrent à Israël une plus grande capacité à imposer sur le terrain des réalités permanentes qu’il sera difficile de renverser.

« Les projets religieux et éducatifs », affirme-t-il, « figurent historiquement parmi les instruments les plus efficaces pour étendre la présence des colonies : ces institutions ne remplissent pas seulement une fonction éducative, mais deviennent, au fil du temps, des pôles d’attraction démographiques qui incitent les étudiant.es, les familles et les communautés religieuses à s’installer de manière permanente à proximité, générant ainsi de nouveaux besoins en matière de sécurité et de services qui justifient un contrôle accru sur le territoire ».

Une atteinte à l’identité palestinienne de la ville

Amjad Karaja, directeur de Waqf Hébron, ne mâche pas ses mots quant à ce que représente l’autorisation accordée à la yeshiva :

« Ce qui se passe aujourd’hui à Hébron ne peut être considéré comme un simple projet de construction d’une école religieuse juive », a-t-il déclaré à Mondoweiss. « Cela s’inscrit dans le cadre d’un projet de colonisation global visant à remodeler la réalité religieuse, historique et géographique de la vieille ville et de la mosquée d’Ibrahim. » « L’occupation ne se contente pas d’étendre les avant-postes ou de s’emparer de biens palestiniens : elle cherche à mettre en place des institutions religieuses et éducatives permanentes qui confèrent à la présence coloniale un caractère institutionnel à long terme. »

M. Karaja déclare que l’emplacement et le moment choisis pour ce projet revêtent une signification évidente. « Nous sommes confronté.es à une tentative de consolider la présence coloniale par le biais d’outils religieux et éducatifs destinés à attirer davantage de colons au cœur d’Hébron. »

Il décrit une tendance plus générale : la vieille ville et la mosquée d’Ibrahim sont soumises depuis des années à des politiques de judaïsation incessantes – contrôle des équipements et des services publics, restrictions à la liberté de circulation des Palestinien.nes et affaiblissement économique et social de la présence palestinienne. La nouvelle école religieuse, déclare-t-il, constitue un maillon supplémentaire de cette chaîne.

« Les autorités d’occupation savent que les établissements scolaires et religieux ne sont pas de simples bâtiments, mais des outils permettant de consolider leur présence politique et coloniale. La construction d’une école religieuse juive à cet endroit revêt une dimension qui dépasse le simple cadre éducatif : elle vise à renforcer le discours israélien dans cette zone et à relier les colonies et les avant-postes environnants au sein d’un système unique et intégré. »

M. Karaja qualifie cette initiative d’atteinte au caractère historique de la vieille ville, en contradiction avec le droit international et les résolutions de l’ONU qui considèrent comme illégale la construction de colonies dans les territoires palestiniens occupés. Hébron, en raison de son importance religieuse et historique est, selon lui, devenue une cible privilégiée des projets de colonisation visant à altérer son identité arabe et islamique.

« Ce qui se passe à Hébron n’est pas une question locale qui concerne uniquement les habitant.es de la ville », conclu-t-il. « Il s’agit d’une attaque directe contre le patrimoine religieux et civilisationnel palestinien. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une position internationale ferme qui mette un terme à ces mesures, car leur poursuite ne fera qu’engendrer davantage de tensions et compromettra toute chance de préserver le statut historique et juridique de la vieille ville et de la mosquée d’Ibrahim ».

Ziad Abheis, chercheur spécialisé dans les questions relatives à Jérusalem et aux colonies, estime que ce qui se passe à Hébron ressemble fortement au modèle appliqué par Israël à Jérusalem-Est au cours des dernières décennies. Les autorités israéliennes exploitent depuis longtemps la dimension religieuse pour légitimer les projets de colonisation, en les présentant comme un rétablissement de liens historiques ou religieux, alors qu’en réalité, ils visent à étendre le contrôle israélien et à réduire la présence palestinienne.

« La création de cette nouvelle école religieuse s’inscrit dans le cadre des efforts visant à ancrer le récit biblique au cœur d’Hébron », a déclaré Abheis, « et à faire évoluer la présence des colonies, qui ne sont actuellement que des avant-postes isolés, pour en faire une composante permanente du paysage urbain et démographique de la ville ».


Qui dessinera l’avenir d’Hébron ?

Alors que les batailles juridiques et politiques autour de l’autorité municipale d’Hébron et de l’avenir du protocole de la ville se poursuivent, une question plus large reste en suspens : ces mesures marquent-elles le début d’une nouvelle phase au cours de laquelle Israël chercherait à remodeler Hébron sur les plans politique, démographique et juridique ?

Près de trois décennies après la signature de l’accord d’Hébron, la question ne semble plus porter sur la création d’une nouvelle école religieuse ou sur un projet de construction de faible ampleur, mais bien sur savoir qui détient le pouvoir de décision dans la ville et qui en dessine l’avenir.

Pour de nombreux Palestinien.nes, priver la municipalité de son autorité et approuver de nouveaux projets de colonisation ne constituent pas deux événements distincts. Ces mesures s’inscrivent dans une démarche globale visant à remodeler Hébron et à imposer une nouvelle réalité qui ferait de l’accord de 1997 une relique du passé plutôt qu’un cadre régissant le présent.


Aseel Mafarjeh
Aseel Mafarjeh est une journaliste basée en Cisjordanie.

Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondowseiss

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