Israël procède à la confiscation de parcelles appartenant à l’Église et à des Palestinien.nes dans le quartier de Silwan, à Jérusalem, avec le prétexte de créer des « espaces verts ». Le gardien musulman de propriétés de l’Église s’est donné pour mission quotidienne de protéger ce qu’il en reste.
Par Majd Jawad, la 2 juillet 2026

Aux premières heures du 15 juin 2026, de lourds véhicules militaires israéliens ont fait irruption sur les terres du Patriarcat grec orthodoxe à Wadi Rababah, à Jérusalem. Les cris des soldats israéliens se mêlaient au craquement des branches d’arbres centenaires et au déracinement des cultures, violation flagrante du droit de propriété de l’Église.
Ces destructions s’inscrivent dans le cadre d’une campagne systématique menée depuis des années par Israël pour effacer le caractère palestinien de Jérusalem, en s’emparant des biens immobiliers de ses habitant.es par le biais d’un ensemble spécifique de mesures juridiques et administratives. Cette opération est la plus récente d’une série d’attaques israéliennes visant des biens appartenant à l’Église dans les environs de Jérusalem.
Cette opération a été rendue possible grâce à un instrument administratif que la municipalité israélienne de Jérusalem appelle « arrêtés paysager » — un mécanisme mis en œuvre pour prendre le contrôle de terrains prétendument « laissés à l’abandon » sous prétexte d’« aménagement paysager ».
Selon les habitant.es, toutes ces mesures ont pour objectif d’imposer une nouvelle réalité sur le terrain en restreignant l’accès des propriétaires à leurs biens. En ce sens, l’intrusion sur la parcelle de cette église n’est pas un incident isolé, mais s’inscrit dans le cadre plus large de stratégies d’Israël visant à effacer la présence palestinienne à Jérusalem, qu’elle soit chrétienne ou musulmane.
Effacer la présence chrétienne à Jérusalem
Les dégâts causés par les bulldozers ne se limitent pas à des destructions matérielles ; le représentant du Patriarcat a été expulsé des lieux et ses effets personnels ont été confisqués. Le terrain appartenant au Patriarcat a ensuite été clôturé avec des barbelés et des grilles en fer, le séparant ainsi non seulement du monastère adjacent, mais aussi de son propre passé archéologique et religieux vieux de plusieurs milliers d’années.
Dans un communiqué, le Patriarcat a réaffirmé être propriétaire du terrain, enregistré sous le numéro de parcelle 6, bassin 29985, et a déclaré que la confiscation israélienne était dépourvue de fondement juridique — l’arrêté invoqué par les autorités avait été émis en avril 2019, puis avait expiré en avril 2024, ce qui le rend juridiquement caduc. Le communiqué a en outre qualifié de « dangereux précédent » l’arrachage des arbres, l’expulsion du tuteur légal et la fermeture du terrain de l’église.
L’attaque contre le Patriarcat grec orthodoxe n’est pas la seule attaque récente contre des biens religieux. Rien qu’en 2025, le Centre Rossing pour l’éducation et le dialogue a recensé 52 attaques contre des sites chrétiens, notamment des actes de vandalisme, des graffitis injurieux, la profanation de statues et des jets de détritus et de pierres par des Israélien.nes.
Cela poussent les chrétien.nes palestinien.nes à craindre qu’Israël ne cherche également à effacer le caractère chrétien de Jérusalem par une série de mesures légales et illégales.
Le 29 mars 2026, les forces israéliennes ont empêché le patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, d’entrer dans l’église du Saint-Sépulcre pour célébrer la messe du dimanche des Rameaux, ce qui a suscité une polémique et des accusations selon lesquelles Israël restreignait la liberté de culte sous prétexte de « sécurité publique » dans le contexte de la guerre contre l’Iran.
Mais ces restrictions ne se limitent pas aux grandes fêtes religieuses. Les comportements hostiles envers les chrétien.nes sont devenus une réalité récurrente que beaucoup décrivent comme une réduction systématique de leur présence dans la ville. Les membres du clergé et les fidèles sont parfois victimes d’agressions verbales et physiques aux abords de la Vieille Ville, notamment de crachats, d’insultes et de harcèlement de la part de colons extrémistes.
« J’ai grandi dans une Jérusalem complètement différente de celle que l’on voit aujourd’hui », raconte M.B.J., un habitant chrétien de Silwan qui préfère garder l’anonymat. « Ces quatre ou cinq dernières années ont entraîné un changement radical de la nature même de cette ville. Il ne s’agit pas simplement d’un changement esthétique du paysage urbain, mais d’une transformation fondamentale du tissu social et spirituel de la ville. » « Les chrétien.nes de Jérusalem, qui font partie intégrante de l’histoire et de l’identité de la ville, se sentent de plus en plus comme des “invité.es indésirables” dans leur propre pays. »
Ce sentiment reflète une crainte profonde de voir leur présence dans le pays en tant que chrétien.nes s’effacer de manière systématique, ajoute M.B.J.
Les « arrêtés paysagers » comme prétexte à l’accaparement colonial des terres
Un visiteur qui se rendrait aujourd’hui aux abords de l’église grecque orthodoxe aurait du mal à imaginer que ce terrain faisait autrefois partie d’un paysage agricole palestinien ouvert. Autrefois, les terrains de l’église étaient considérés comme le prolongement naturel des terres agricoles de Silwan. Aujourd’hui, cet espace est encerclé par les symboles de la colonisation israélienne : des chaînes métalliques portant l’étoile de David, des panneaux et des consignes en hébreu, ainsi que des chemins réservés, restreignant l’accès au terrain.
Des infrastructures agricoles, des clôtures pour troupeaux et ou encore des modules préfabriqués ont été construits sur certaines de ces parcelles confisquées, ce qui a radicalement modifié le paysage du territoire et ses modes d’utilisation historiques.
« Chaque fois que je viens ici, je constate que quelque chose a changé », raconte à Mondoweiss Shadi Samarin, représentant du comité des habitant.es de Wadi Rababah à Silwan. « Des arbres ont été déracinés, des jeunes plants détruits, le terrain a été rasé au bulldozer à plusieurs reprises. Même les animaux que nous élevons nous sont confisqués. »
Outre la répression à l’encontre des chrétien.nes palestinien.nes, la fermeture de parcelles appartenant à l’Église s’inscrit également dans une stratégie de colonisation israélienne plus large, visant à confisquer autant de terres que possible aux Palestinien.nes de Jérusalem. Dans le quartier de Silwan, à Wadi Rababah, la municipalité israélienne de Jérusalem a recours à des arrêtés d’« aménagement paysager » ou de « jardinage » pour s’emparer progressivement de biens immobiliers palestiniens.
« Le premier prétexte, ce sont les travaux de jardinage : une infiltration insidieuse sur nos terres », explique Samarin. « Ensuite, ils vont plus loin en ajoutant des terrasses et en installant des portails électroniques. »
Ces ajouts aux propriétés palestiniennes, a précisé Samarin, correspondent à ce que l’État appelle des opérations d’« aménagement du site », qui constituent une première mesure, en apparence anodine, visant à restreindre et à contrôler à terme la manière dont les habitant.es utilisent leurs terres.
Ce qui commence comme une intervention limitée sous prétexte de travaux de jardinage, explique M. Samarin, n’est « que la première étape d’un transfert, à terme, de la gestion de ce terrain au service chargé des biens des propriétaires absents, qui placera ce terrain sous son contrôle permanent ». M. Samarin nous dit que ce service est en mesure de revendiquer le contrôle de ce terrain car l’État le considère désormais comme un « bien de propriétaire absent » ou un terrain « inutilisé ».
Le danger, selon lui, est que cela conduise à terme à une modification du statut juridique de ces terres, en particulier dès lors que certaines parties seront classées comme relevant d’une zone de « parc national » ; cette classification « paralyserait la capacité des propriétaires à exploiter leurs terres », explique M. Samarin.
Une étude approfondie menée par Emek Shaveh, une organisation archéologique israélienne, révèle que rien qu’entre 2018 et 2019, la municipalité de Jérusalem a émis des arrêtés d’aménagement paysager pour 27 parcelles à Wadi Rababah, pour une superficie totale d’environ 60 dunums (6 hectares). Mais selon l’organisation israélienne de défense des droits humains Peace Now, ces ordonnances de confiscation se sont considérablement multipliées ces dernières années, avec des ordonnances émises pour un total d’environ 200 dunums (20 hectares) dans ce quartier. Cette tendance laisse entrevoir une stratégie systématique qui va au-delà du développement durable.
Le musulman qui veille sur l’église
À l’aube, Khaled al-Zir, le gardien musulman de l’église, commence sa journée en empruntant le chemin menant au domaine du patriarcat grec orthodoxe à Wadi Rababah. Il connaît les moindres recoins de cet endroit, aussi bien que sa propre maison. Il s’arrête près des arbres, inspecte les locaux agricoles, examine les limites du terrain et guette tout changement qui aurait pu survenir pendant ses quelques heures d’absence.
Al-Zir emporte son appareil photo lors de ses rondes quotidiennes, prenant des clichés des branches coupées, des traces de bulldozer ou toute tentative de modifier les caractéristiques du terrain auquel sa famille est attachée depuis des décennies. L’appareil photo fait désormais partie de sa routine, au même titre que les outils agricoles qu’il utilise pour entretenir le site. « Ils ont essayé de saisir les locaux agricoles, le matériel, les engrais, et même les véhicules utilisés pour le travail. Mais je reviens quand même tous les jours, malgré tout. »
Ces derniers mois, la présence d’al-Zir est devenue quotidienne, depuis les premières heures du matin jusqu’au soir. Il s’assoit près de l’église, surveille l’activité dans le quartier et s’occupe de petits détails, comme les sacs poubelles laissés à l’entrée. Ces détails peuvent sembler insignifiants, mais pour lui, maintenir le site propre fait partie de la protection de la parcelle elle-même, car tout signe de négligence pourrait plus tard servir à justifier de nouvelles mesures de confiscation.
Al-Zir et sa famille sont liés depuis longtemps aux parcelles qui entourent l’église, qu’il cultivait autrefois tout en s’occupant du site. Aujourd’hui, cet héritage est menacé, ce qui pousse Khaled à redoubler d’efforts dans son rituel quotidien : se rendre sur les parcelles, les travailler et ne les quitter que rarement.
« Même une brève absence peut tout changer », a expliqué al-Zir. « La question n’est plus de savoir à qui appartient la terre. Il s’agit de prouver notre présence. Si vous partez, elle ne vous appartient plus. C’est aussi simple que cela. »
Nous avons quitté al-Zir près de l’église alors qu’il se rendait à sa ferme, située sur le domaine du Patriarcat. Nous lui avons demandé de prendre quelques photos de sa ferme afin de pouvoir les inclure dans ce reportage, mais les clichés qu’il nous a remis n’étaient pas ceux qu’il avait prévu de prendre.
Quelques heures plus tard, un message d’al-Zir est arrivé, accompagné de photos : des plantes brûlées et les traces d’une attaque menée par des colons pendant son absence. D’un instant à l’autre, sa mission était passée du suivi de l’état du site à l’enregistrement d’une nouvelle agression contre la propriété.
« Je vous ai apporté des photos récentes cette fois-ci. Il vaudrait mieux acheter une nouvelle carte mémoire, suffisamment grande pour tout stocker », a-t-il écrit. « On dirait que notre combat s’intensifie. »
Majd Jawad est un journaliste et chercheur originaire de Jénine, en Palestine. Il est titulaire d’un master en démocratie et droits de l’homme de l’université de Birzeit et d’une licence en journalisme.
Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine
Source : Mondoweiss



