Le Liban tombe dans le piège tendu par Israël

Le dernier accord en date ne fait que confirmer ce que le Hezbollah avait prédit : toute négociation qui ne garantit pas le retrait militaire total d’Israël s’avérera être une erreur fatale.

Par Elia Ayoub, le 1er juillet 2026

Des drapeaux israéliens et libanais au mémorial de l’Armée du Liban Sud (ALS) près de Metula, après la signature d’un accord entre Israël et le Liban le 28 juin 2026. (Ayal Margolin/Flash90)



Au Liban, l’« accord-cadre » en 14 points que le gouvernement a signé avec Israël la semaine dernière est largement considéré comme l’accord le plus controversé conclu à ce jour entre les deux parties. Une recherche rapide du mot « retrait » [withdrawal] dans ce document de 1300 mots permet de comprendre pourquoi : le mot n’y figure nulle part.

Bien que le gouvernement libanais ait tenté de présenter cet accord à ses citoyen·nes en utilisant le langage de la souveraineté, la seule feuille de route vers la fin de l’occupation israélienne du Sud-Liban consiste en un « redéploiement » provisoire et limité vers deux « zones pilotes ». Israël autoriserait l’armée libanaise à pénétrer dans ces zones, mais celle-ci n’assumerait pas la « responsabilité pleine et effective de la sécurité » tant que les capacités militaires du Hezbollah n’auront pas été entièrement démantelées. 

Cela soulève d’emblée un problème évident : qui détermine si une zone est démilitarisée ? Ici, bien sûr, la réponse est Israël — l’État même qui occupe des territoires libanais. Ce que cet accord impose en réalité, c’est la légitimation de l’occupation par Israël de tous les territoires qu’il juge présenter un risque pour sa sécurité, le gouvernement libanais, dont fait partie le Hezbollah, n’ayant pas son mot à dire en la matière. 

Nous assistons en substance à la confirmation de ce que le Hezbollah lui-même n’a cessé de dénoncer : négocier avec une puissance occupante sans exiger au préalable la fin de l’occupation est une erreur fatale. Or, c’est exactement ce qu’a fait le gouvernement libanais, en entamant des pourparlers avec une force d’occupation militairement supérieure, dont les dirigeants ont menacé à maintes reprises de détruire leur pays

L’Iran a inclus le Liban dans son protocole d’accord avec les États-Unis, qui liait la fin définitive de la guerre entre les États-Unis et l’Iran à la « garantie de l’intégrité territoriale et de la souveraineté du Liban ». Les États-Unis et l’Iran auraient également convenu de mettre en place une « cellule de déconfliction » au Liban afin d’assurer un cessez-le-feu durable entre Israël et le Hezbollah — ce qui exclut notamment Israël de toute participation à un dispositif de sécurité sur le territoire libanais.

Au lieu de tirer parti de ce levier de pression contre Israël, le gouvernement libanais a toutefois préféré prendre ses distances avec l’Iran et priver le Hezbollah d’une victoire politique sur le plan national. Mais dans un contexte où Israël est la puissance occupante, cela n’a fait que rendre le Liban plus dépendant des États-Unis et de son président, instable sur les plans émotionnel et mental. Il s’agit du même président qui a à plusieurs reprises qualifié la guerre israélienne contre le Liban d’insignifiante par rapport à la guerre américano-israélienne contre l’Iran

Il ne nous reste donc plus que la seule constante dans l’arsenal de négociation du gouvernement libanais : l’espoir. Le Liban a, en effet, remis sa souveraineté entre les mains des États-Unis de Donald Trump. C’est comme si les deux dernières années n’avaient jamais existé — comme si Trump n’avait pas menacé d’annexer des pays entiers et clairement affiché son mépris pour les nations qu’il juge faibles.

Le président étatsunien Donald Trump aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou lors d’une séance plénière extraordinaire organisée en l’honneur du président Trump à la Knesset, le parlement israélien situé à Jérusalem, le 13 octobre 2025. (Yonatan Sindel/Flash90)

Comme je l’ai écrit au début de cette guerre pour le magazine +972, le gouvernement libanais a adopté le principe « la terre contre la paix », qui consiste essentiellement à reconnaître Israël en échange de la restitution de nos terres. Or, dans ce cas précis, cette reconnaissance s’accompagne d’une légitimation de l’occupation par l’armée israélienne — en échange du simple espoir que l’Israël de Netanyahou change de cap, alors qu’il suit une ligne de conduite bien établie depuis longtemps. 

Cela ne signifie toutefois pas que la position du Hezbollah était pour autant tenable. Une partie du problème réside dans le fait que le gouvernement libanais s’est encore affaibli après que le Hezbollah a mené à plusieurs reprises des actions unilatérales contre Israël, sans l’accord du gouvernement libanais. C’est ce qui a provoqué un tollé local contre le groupe, ce qui a à son tour poussé le gouvernement libanais à s’adresser directement aux Étatsuniens. 

Cette dynamique s’est particulièrement manifestée lors de la dernière vague de violences de grande ampleur, lorsque le Hezbollah a décidé de prendre part à la guerre aux côtés de l’Iran après l’assassinat, par les États-Unis et Israël, de l’ayatollah Khamenei, une figure qui ne bénéficiait d’aucun soutien populaire au Liban en dehors de la base électorale du Hezbollah. Pour de nombreux Libanais·es, déjà épuisé·es par la guerre précédente, l’assassinat de l’ayatollah ne justifiait pas un retour à la guerre contre une superpuissance militaire soutenue par les États-Unis et ayant un long passé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. 

La voie qui n’a pas été choisie

Lorsque l’on examine ce qui aurait pu être fait autrement, il convient tout d’abord de reconnaître la situation peu enviable dans laquelle s’est retrouvé le gouvernement libanais — à la fois en raison de la décision unilatérale du Hezbollah d’entrer en guerre et, surtout, des campagnes de destruction massive et de nettoyage ethnique menées par Israël. 

Il est difficile d’imaginer une solution qui n’ait pas nécessité une forme de compromis, ce qui aurait laissé une part considérable de la population insatisfaite. Pour le gouvernement, opter pour des négociations directes comportait toujours le risque d’être taxé de trahison ; en revanche, éviter toute négociation l’aurait probablement vu accusé d’abandonner ses responsabilités.

Cela dit, la position agressive du gouvernement libanais envers l’Iran s’est révélée extrêmement imprudente. Réduire l’influence iranienne sur les affaires libanaises est un objectif noble, mais la décision de le faire alors que de vastes parties du pays étaient soumises aux bombardements et à l’occupation israéliens est déconcertante, d’autant plus que la seule force armée capable de repousser Israël est soutenue par l’Iran. 

De violents bombardements israéliens s’abattent sur la ville de Nabatieh alors que des négociations de cessez-le-feu sont en cours, dans le sud du Liban, le 16 avril 2026. (Santiago Montag)

Ce n’est pas comme s’il existait une alternative viable pour éliminer le rôle de l’Iran dans les affaires libanaises sans pour autant sacrifier la souveraineté libanaise. Les Français, les Turcs, les Britanniques ou les Saoudiens ont-ils proposé de nous aider à la place de l’Iran ? L’armée libanaise est, après tout, elle-même soutenue par les États-Unis — ces mêmes États-Unis qui ont financé le génocide perpétré par Israël à Gaza et sa destruction massive du Liban.  Les accès de colère occasionnels du président Trump à l’égard de Netanyahou n’ont, jusqu’à présent, conduit à aucun retrait effectif d’Israël du Liban, et encore moins à une cessation des hostilités (malgré les nombreux soi-disant « cessez-le-feu »).

Ce qu’on demande en réalité au Sud-Liban, c’est d’abandonner toute résistance contre l’occupation israélienne — résistance qui n’est actuellement possible que grâce au soutien iranien. Aucune garantie de sécurité n’a été proposée en échange du désarmement du Hezbollah. Aucun mécanisme indépendant n’a été mis en place dans le cadre de cet accord, et la force existante des Nations unies, la FINUL, a été prise pour cible à plusieurs reprises par Israël. 

Quoi qu’on puisse dire des menaces que fait peser l’influence iranienne sur la souveraineté libanaise, un seul pays occupe le Sud-Liban et détruit des villages libanais entiers — et ce pays n’est pas l’Iran.

Y aurait-il pu y avoir un compromis entre la volonté du gouvernement libanais de prendre ses distances avec l’Iran et la nécessité pour le Hezbollah de repousser l’invasion israélienne ? Nous ne le saurons peut-être jamais, car ce n’est pas la voie que le gouvernement libanais a choisie. Même si l’on devait soutenir que l’engagement dans des négociations directes avec un adversaire indigne de confiance était notre seule option, cela n’explique toujours pas la position agressive du gouvernement libanais envers l’Iran. 

Israël a tué plus de 4 000 personnes au Liban au cours des derniers mois sans que l’armée libanaise, dépendante des États-Unis, ne riposte par un seul coup de feu. Dans le même temps, le gouvernement libanais a déclaré l’ambassadeur iranien persona non grata, a retiré les photos de l’ayatollah et a expulsé des membres du corps des gardiens de la révolution islamique. Il a même ordonné aux médias de ne pas utiliser le mot « résistance » pour désigner le Hezbollah.

Qu’est-ce que cela a apporté ? S’opposer aux activités armées du Hezbollah est une chose, mais permettre à Israël d’imposer sa volonté au Liban n’a fait que renforcer l’engagement du Hezbollah en faveur de la résistance armée. Et même si le Hezbollah venait à être définitivement vaincu, que se passerait-il ensuite ? C’est l’occupation du Sud-Liban par Israël en 1982 qui a donné naissance au Hezbollah, et les conditions qui ont conduit à son essor n’ont fait qu’empirer depuis. 

La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran n’ayant pas réussi à renverser le régime — et l’ayant même, pourrait-on dire, renforcé —, il est possible que nous voyions désormais un Hezbollah prêt à prendre encore plus de risques. Et si ce n’est pas le Hezbollah, il y a des centaines de milliers de Libanais·es qui ont été chassé·es de leur foyer, dont beaucoup ont ensuite vu Israël détruire tout leur univers. Tant que l’impunité israélienne restera la norme, il y aura toujours des personnes prêtes à prendre les armes contre elle.

Cortège funèbre aux funérailles de 15 combattants du Hezbollah, à Qlaileh, dans le district de Tyr, au sud du Liban, le 21 avril 2026. (Santiago Montag)

Une société divisée

La guerre a creusé les clivages existants au sein de la société libanaise, et le spectre d’une guerre civile plane en permanence. Comme me l’a confié le journaliste libanais Justin Salhani, « la moitié du pays ignore comment vit l’autre moitié » — en d’autres termes, sous les bombardements incessants d’Israël. Cela a conduit à l’émergence de deux positions opposées quant à la manière d’aborder la question israélienne. 

Contrairement à ce qui est souvent rapporté, cette division n’est pas due à une divergence d’opinion vis-à-vis d’Israël lui-même. Comme l’a clairement montré un récent sondage national, une grande majorité de Libanais (87 %) de toutes confessions considèrent Israël comme leur ennemi (51 % et 38 %, respectivement, considèrent les États-Unis et l’Iran comme des ennemis). 

La division porte plutôt sur la manière de répondre à l’agression israélienne : 54 % sont favorables à la voie diplomatique, tandis que 35 % préfèrent la résistance armée. 

Sans surprise, les bombardements massifs menés par Israël contre les civils libanais ne lui ont pas valu beaucoup d’amis. Quels que soient leurs sentiments à l’égard du Hezbollah, tous les Libanais·es ont vu les images d’enfants extraits des décombres, et la plupart ont désormais eu une expérience directe de l’armée israélienne, ne serait-ce qu’à travers le bruit incessant de ses drones. Israël a profité de chaque soi-disant « cessez-le-feu » pour continuer à bombarder le Liban, sans susciter pratiquement aucune réaction. Et sur les 54 villes et villages sous contrôle israélien, au moins 46 ont été gravement endommagés ou rasés.

Celles et ceux qui plaident pour que le Liban se range du côté de l’Iran, ne serait-ce que par nécessité à court terme, partent du principe qu’aucun autre pays n’est disposé à soutenir le Liban comme l’Iran a soutenu le Hezbollah — ce qui s’est avéré exact jusqu’à présent. Ils vont même jusqu’à affirmer que le seul moyen de pression dont dispose le Liban, comme me l’a expliqué Salhani, est « grâce au protocole d’accord iranien » conclu avec les États-Unis. En d’autres termes, le fait que l’Iran ait exigé la fin de l’occupation israélienne du Liban dans le cadre de ses négociations avec les Étatsuniens a peut-être conduit ces derniers à faire pression sur les Israéliens.

Quant à ceux qui prônent les négociations, voire la « paix » avec Israël, il ne faut pas confondre cela avec un désir de normalisation. On ne va pas voir de touristes israélien·nes skier au sommet du Mont-Liban. Il s’agit simplement du fait qu’une majorité de la population est épuisée par les guerres à répétition et souhaite désespérément qu’elles prennent fin, même dans des conditions que le Hezbollah a qualifiées d’« humiliantes ». 

Quoi qu’il en soit, cet accord a peu de chances de durer. « Il sera très difficile de le mettre en œuvre », m’a confié Salhani : le statu quo est fragile, dépendant des caprices de Netanyahou ainsi que d’une situation géopolitique toujours instable.

Si, pour une raison quelconque, Trump — qui a récemment déclaré qu’Israël combattait le Hezbollah « depuis trop longtemps » — parvenait réellement à contraindre les Israéliens à se retirer totalement du Liban, ceux qui prônent des négociations directes auraient eu raison, et l’insistance du Hezbollah sur la résistance armée se serait avérée erronée. Mais en l’absence d’un retrait israélien complet, il faut s’attendre à ce que les tensions s’intensifient à nouveau et conduisent éventuellement à une nouvelle escalade, qui pourrait même pousser l’Iran à rompre son accord avec les États-Unis.

Loin d’être « une guerre mineure », comme l’a récemment qualifiée Trump, la guerre menée par Israël contre le Liban est révélatrice de dynamiques plus larges qui s’observent dans toute la région, auxquelles elle est étroitement liée. Le militarisme, l’expansionnisme et l’impunité d’Israël ont des effets déstabilisateurs qui dépassent les frontières du Liban, comme le montrent clairement les répercussions persistantes de la guerre menée conjointement par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Tant que cette situation perdurera, nous devrions rester sceptiques face à tout « cessez-le-feu » et à tout accord.

Elia Ayoub est un historien et écrivain libano-palestinien basé à Brighton. Il anime le podcast The Fire These Times et tient la lettre d’information Hauntologies. Il est responsable de l’encyclopédie au Decolonial Centre et éditorialiste chez Shado Mag. Il dispense des cours en ligne sur l’histoire et la politique du Liban et de la région, ainsi que sur l’internationalisme, l’anti-impérialisme, les futurs alternatifs, James Baldwin, et bien d’autres sujets encore. Il travaille actuellement à la rédaction de son premier livre.



Source : +972
Traduction : JC pour l’Agence Média Palestine

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