La fin du gouvernement du Hamas à Gaza changera peut-être l’identité de l’administration, mais pas celle de l’autorité qui exerce son pouvoir sur la vie des Palestiniens.
Par Ahmed Najar, le 10 juillet 2025

Depuis près de trois ans, Israël et ses alliés occidentaux affirment que le régime du Hamas à Gaza constitue l’un des principaux obstacles à la paix entre Israël et la Palestine. Selon eux, la guerre génocidaire contre Gaza ne pouvait prendre fin tant que le Hamas restait au pouvoir. L’avenir de Gaza, affirmaient-ils, dépendait du remplacement du Hamas par une autre administration.
Aujourd’hui, le Hamas a annoncé la dissolution de son organe de gouvernement à Gaza et se dit prêt à transférer l’administration civile au Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), une instance palestinienne prévue dans le cadre du « Conseil de la paix » soutenu par les États-Unis.
La concrétisation finale de cet accord reste incertaine. Les négociations sont complexes et de nombreux détails sont encore à régler. Mais cette annonce modifie les termes du débat. Si le régime civil du Hamas constituait l’obstacle déclaré à l’avenir politique de Gaza, alors un organe palestinien non affilié au Hamas pourrait mettre à l’épreuve la sincérité de cette affirmation.
Le « gouvernement technocratique » proposé semble répondre à bon nombre des objections répétées d’Israël et de ses alliés. Il serait composé, selon les informations disponibles, de professionnels palestiniens plutôt que de responsables politiques partisans : des ingénieurs, des économistes, des juristes et des administrateurs chargés de gérer les écoles, les hôpitaux, les services publics et la reconstruction. Ses membres ne seraient pas des responsables du Hamas. Ils ne seraient pas élus sur la base d’un programme partisan. Leur rôle consisterait à gérer la vie civile tant que les questions politiques plus larges resteraient en suspens.
Pourtant, presque immédiatement, de nouvelles objections ont surgi. La question non résolue du désarmement est désormais considérée comme le prochain critère d’acceptabilité, au même titre que les questions relatives aux dispositions de sécurité, au contrôle et à l’identité de l’instance qui approuverait en dernier ressort une telle administration. Ces questions ont des implications politiques importantes. Mais elles révèlent également quelque chose de plus fondamental : chaque fois que les Palestiniens s’orientent vers une formule politique, une nouvelle condition semble surgir avant que cette formule ne devienne acceptable.
Le schéma n’est pas nouveau.
Lorsque les Palestiniens ont participé à des élections démocratiques en 2006, le résultat s’est avéré inacceptable pour une grande partie de la communauté internationale après que le Hamas eut remporté la majorité parlementaire. Cette victoire a été suivie d’un isolement politique, de suspensions d’aide et de restrictions israéliennes, plutôt que d’une tentative d’intégrer les dirigeants palestiniens élus dans un processus politique. Depuis lors, les Palestiniens ont été encouragés à maintes reprises à proposer d’autres dirigeants, mais chaque alternative est jugée à l’aune de critères politiques sans cesse changeants.
La question dépasse donc le cadre du Hamas lui-même : qui est réellement autorisé à représenter les Palestiniens ?
Si les représentants élus sont jugés inacceptables, si les gouvernements de réconciliation ou d’unité nationale sont traités comme des menaces, si les administrations technocratiques restent soumises à une approbation extérieure, où se situe alors exactement la légitimité politique palestinienne ?
Chaque nation débat de sa propre politique. Les gouvernements se succèdent. Les élections désignent des vainqueurs et des perdants. Les partis politiques gagnent ou perdent du soutien. Les Palestiniens ne font pas exception. Ils sont en désaccord sur la direction, la gouvernance et la stratégie, comme n’importe quel autre peuple.
Ce qui distingue le cas palestinien, c’est que ces débats restent rarement internes. Au contraire, la légitimité des institutions politiques palestiniennes est régulièrement façonnée par des acteurs extérieurs. Les gouvernements israéliens successifs se sont systématiquement opposés à toute forme d’autonomie politique palestinienne susceptible de déboucher sur une souveraineté effective. Que ce soit en rejetant les résultats des élections palestiniennes, en étendant les colonies à travers la Cisjordanie occupée, en s’opposant à la création d’un État palestinien ou en insistant pour conserver un contrôle sécuritaire à long terme sur Gaza, la tendance a toujours été de limiter l’autonomie palestinienne plutôt que de la favoriser.
Personne ne devrait prétendre que cette question est simple. Le Hamas reste un mouvement armé. Israël continue d’invoquer des préoccupations sécuritaires pour justifier le maintien d’un contrôle militaire étendu sur Gaza. Les Palestiniens eux-mêmes restent divisés sur les questions de direction et de gouvernance. Aucune de ces réalités ne disparaît simplement parce que le Hamas propose de se retirer de l’administration civile. Mais elles ne répondent pas non plus à la question plus fondamentale : qui a le droit de décider de l’avenir politique de Gaza ?
Ce n’est pas qu’une question de représentation. C’est aussi une question de pouvoir.
Une grande partie du débat international part du principe que changer l’administration de Gaza modifiera fondamentalement le comportement d’Israël. L’expérience récente n’offre guère de fondement à une telle confiance. Même pendant les périodes de négociations et de cessez-le-feu déclarés, les opérations militaires israéliennes se sont poursuivies à Gaza tandis que la violence s’intensifiait en Cisjordanie occupée. Des Palestiniens continuent d’être tués, leurs maisons continuent d’être démolies et les déplacements de population se poursuivent. La catastrophe humanitaire n’a jamais été uniquement la conséquence de l’identité de ceux qui gouvernaient Gaza. Elle a également été façonnée par le contrôle militaire, politique et économique écrasant qu’Israël exerce sur la vie des Palestiniens.
Cette préoccupation n’est pas purement théorique. Les forces israéliennes continuent d’occuper de vastes parties de Gaza, maintiennent des zones militaires à l’intérieur de l’enclave et mènent des attaques malgré le cessez-le-feu déclaré. Une administration technocratique palestinienne se retrouverait donc sur un territoire où le pouvoir le plus déterminant échappe aux Palestiniens.
Dans ce scénario, une administration technocratique pourrait se voir confier la responsabilité de distribuer l’aide, de reconstruire les hôpitaux, de rétablir l’électricité et de gérer les affaires civiles, tout en ne disposant pratiquement d’aucune autorité sur les conditions qui continuent d’engendrer la crise humanitaire. Israël pourrait continuer à contrôler les frontières, l’espace aérien et le littoral de Gaza. La circulation des personnes et des biens pourrait rester soumise à l’autorisation israélienne. Les matériaux de reconstruction pourraient continuer à faire l’objet de restrictions. Des incursions militaires pourraient se poursuivre chaque fois qu’Israël le jugerait nécessaire.
Les Palestiniens disposeraient d’un organe de gouvernement, mais pas d’une véritable autonomie. Ils géreraient les conséquences de la destruction sans disposer de l’autorité politique nécessaire pour empêcher qu’elle ne se reproduise.
Le danger est que l’avenir de Gaza devienne celui d’une administration sans souveraineté, d’une responsabilité sans pouvoir et d’une gouvernance sans liberté.
Cette distinction est importante car il existe une différence profonde entre l’autonomie et la gestion contrôlée. L’une permet à un peuple de déterminer son propre avenir. L’autre lui demande d’administrer sa propre dépendance. Un gouvernement technocratique peut distribuer efficacement l’aide, coordonner la reconstruction et rétablir les services publics essentiels. Mais s’il opère sous un contrôle extérieur permanent, sans autorité réelle sur les frontières, la sécurité, la reconstruction ou la vie politique, il ne représentera pas l’autonomie palestinienne. Il représentera la gestion de la dépendance palestinienne.
Depuis des décennies, on répète aux Palestiniens que la paix nécessite de nouveaux dirigeants, de nouvelles institutions ou de nouvelles structures politiques. Peut-être, cette fois-ci, ces structures commencent-elles à évoluer. Si tel est le cas, la communauté internationale est confrontée au test de sa propre cohérence.
Si l’obstacle résidait véritablement dans la gouvernance du Hamas, alors une administration technocratique palestinienne crédible devrait créer les conditions propices à la reconstruction, au renouveau politique et, à terme, à la tenue d’élections palestiniennes. Elle devrait permettre aux Palestiniens de commencer à reconstruire non seulement leurs foyers, mais aussi leurs institutions politiques.
Si, en revanche, les nouvelles conditions ne font que remplacer les anciennes, si les opérations militaires se poursuivent, si la reconstruction reste entravée et si toute administration palestinienne reste subordonnée à un contrôle extérieur, il deviendra alors de plus en plus difficile de soutenir que le Hamas a jamais constitué le problème central.
L’avenir de Gaza ne devrait pas, en fin de compte, dépendre du fait qu’une faction gouverne à la place d’une autre. Il devrait dépendre de la question de savoir si les Palestiniens se voient enfin accorder ce que les peuples du monde entier tiennent pour acquis : le droit de décider qui les gouverne.
Tant que ce droit ne sera pas reconnu, changer les noms sur les portes des bureaux du gouvernement pourra modifier l’administration de Gaza, mais cela ne résoudra pas le conflit politique qui est au cœur du problème.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera



