« Le cycle du chaos » : Israël assassine des fonctionnaires civils à Gaza pour compromettre l’avenir de la bande de Gaza

Malgré un cessez-le-feu qui dure depuis des mois, les analystes affirment que les attaques incessantes d’Israël visent à empêcher la reprise palestinienne, à saboter le plan Trump et à ouvrir la voie à une occupation permanente.

Par Mohammad Mansour, le 15 juillet 2026

Six policiers palestiniens tués lors d’une attaque israélienne contre un commissariat, à l’hôpital al-Shifa de la ville de Gaza, le 14 juillet 2026 [Yousef Zaanoun/Activestills]



Une attaque israélienne menée mardi dans le camp de Jabalia, au nord de Gaza, a coûté la vie au directeur d’un commissariat et à plusieurs agents, alourdissant ainsi le bilan des victimes civiles.

Malgré un « cessez-le-feu » qui dure depuis des mois, Israël continue de mener des raids meurtriers sur l’ensemble du territoire palestinien, invoquant la présence de combattants du Hamas et des « menaces imminentes ».

Cependant, des analystes politiques et stratégiques avertissent que ces incursions quotidiennes ne sont pas des opérations de sécurité isolées, mais s’inscrivent plutôt dans ce qui semble être une stratégie délibérée visant à tuer des agents des forces de l’ordre, des professionnels de santé, des responsables gouvernementaux et des intellectuels. Ces assassinats, préviennent-ils, pourraient faire dérailler de manière systémique le plan soutenu par les États-Unis pour l’avenir de Gaza après la guerre, paralyser le soi-disant « Conseil de la paix » mis en place par l’administration Trump, et permettre de fait à Israël de maintenir un contrôle indéfini sur un territoire rendu inhabitable.

La normalisation des meurtres

Depuis l’entrée en vigueur de l’accord de « cessez-le-feu », Israël a conditionné la communauté internationale à accepter les violations quotidiennes et les meurtres à Gaza comme la nouvelle norme, agissant comme si l’accord ne restreignait en rien sa liberté d’action militaire, expliquent des analystes. Ces violences persistantes ont porté le bilan total des victimes depuis le 7 octobre 2023 à au moins 73 233 morts et 173 707 blessés.

Selon le Bureau des médias du gouvernement à Gaza, 3 689 violations israéliennes ont été enregistrées au cours des 275 jours de « cessez-le-feu », faisant 1 122 Palestiniens tués et 3 599 blessés. De plus, la situation humanitaire continue de se détériorer sous le cessez-le-feu, Israël n’autorisant que 35 % des camions d’aide attendus et 36 % des voyageurs autorisés à franchir les frontières.

Les attaques délibérées visant les structures civiles de Gaza vont bien au-delà des objectifs militaires, impactant profondément les personnes chargées de maintenir l’ordre et d’assurer les services essentiels.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a signalé que les attaques israéliennes visent systématiquement les policiers, dont le rôle est essentiel au maintien de l’ordre civil et à toute reconstruction future. Depuis janvier 2026, le HCDH a recensé au moins 12 attaques contre les forces de police, qui ont coûté la vie à 35 membres du personnel, dont des agents pris pour cible alors qu’ils régulaient la circulation ou surveillaient des marchés. Dans un cas précis, le 23 mai, une attaque israélienne contre un poste de contrôle de la ville de Gaza a tué au moins cinq agents.

Outre les forces de l’ordre, les secteurs de l’éducation et de la santé à Gaza ont été décimés. La plupart des hôpitaux ont été bombardés et détruits, et de nombreuses équipes médicales ont trouvé la mort au cours de ces attaques. Le système éducatif a subi un sort similaire. Selon le ministère palestinien de l’Éducation, au moins 441 enseignants et autres membres du personnel ont été tués, ainsi que plus de 11 000 écoliers.

Les dirigeants intellectuels et administratifs de l’enclave ont également été systématiquement éliminés. Au moins 117 universitaires ont été tués, dont des personnalités éminentes telles que Sufyan Tayeh, mathématicien et président de l’Université islamique de Gaza, qui a été tué avec sa famille lors d’un bombardement du camp de réfugiés de Jabalia.

Ahmed al-Tanani, écrivain et analyste politique basé à Gaza, note que les prétextes invoqués par Israël pour ces frappes sont passés d’« incidents sécuritaires » à des « assassinats ciblés », visant des individus sur la base d’allégations sans fondement leur prétant l’intention d’attaquer les forces israéliennes.

Les récentes attaques visant des policiers et du personnel civil révèlent un objectif plus large. Selon al-Tanani, ces frappes constituent une réponse directe à la flexibilité politique dont fait preuve le Hamas, notamment sa récente décision de dissoudre son comité administratif gouvernemental dans l’enclave.

« Israël affirme clairement que son problème dans la bande de Gaza n’est pas le Hamas ; son problème est l’ensemble de la structure nationale à Gaza, la société elle-même, et toute possibilité de rétablissement », explique al-Tanani à Al Jazeera. « Les missiles israéliens visent avant tout à plonger la bande de Gaza dans un cycle continu de mort, d’absence de relance, de chaos et de déstabilisation de la sécurité intérieure. »

Rendre Gaza « inhabitable »

Pour Israël, l’objectif immédiat de cette escalade est d’empêcher la mise en œuvre du plan Trump. Son objectif à long terme reste toutefois l’occupation indéfinie et l’expansion des colonies à Gaza, selon les analystes.

Mohannad Mustafa, universitaire et spécialiste des affaires israéliennes, explique à Al Jazeera qu’Israël utilise trois outils principaux pour y parvenir. Premièrement, il banalise les attaques quotidiennes en menant des frappes régulières sous prétexte de faire respecter le « cessez-le-feu », une tactique qui fait écho à ses opérations au Liban.

Deuxièmement, Israël étend son emprise coloniale, faisant passer son contrôle militaire de 50 % à 70 % de Gaza, ce qui s’accompagne d’une destruction systématique des infrastructures et des habitations.

Enfin, Israël fait obstacle à la transition politique en empêchant l’entrée du Comité national palestinien, en entravant l’aide humanitaire et en bloquant les efforts de reconstruction, pour que Gaza reste strictement une « question militaire et de sécurité » plutôt qu’une question politique.

Cette stratégie de dévastation est ouvertement approuvée au plus haut niveau du gouvernement israélien. S’adressant à la chaîne israélienne Channel 14, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a récemment déclaré que la destruction de Gaza constituait une politique délibérée visant à neutraliser les menaces, ajoutant que le spectacle de cette dévastation lui procurait un sentiment de réconfort.

« Ce qu’a dit Katz ne suscite aucun débat en Israël. C’est le sentiment général qui règne au sein du pays : Israël doit détruire la bande de Gaza. Et c’est exactement ce qu’il fait », affirme Mustafa, soulignant que la recolonisation de Gaza reste un objectif central du gouvernement.

Paolo von Schirach, président du Global Policy Institute, basé aux États-Unis, partage cette sombre analyse. Réagissant aux propos de Katz, von Schirach explique à Al Jazeera que le fait de trouver du réconfort dans la destruction de Gaza va au-delà de la lutte contre le Hamas. L’idée, selon lui, est « de rendre cet endroit inhabitable, dans l’espoir que la population disparaisse et aille s’installer ailleurs ».

Paralysie du Conseil de la paix

La stratégie d’Israël a gravement affaibli le Conseil de la paix, cet organe promu par le président américain Donald Trump pour superviser la transition d’après-guerre, la gouvernance et le maintien de la paix à Gaza.

« Le Conseil de la paix était censé prendre progressivement les rênes, contrôler la bande de Gaza pour y établir une forme de gouvernance… et, à terme, faire intervenir une force de maintien de la paix pour faire respecter l’ordre, ce qui aurait conduit au retrait de l’armée israélienne et au désarmement du Hamas », a déclaré von Schirach. « Rien de tout cela ne s’est produit, ni ne se produit actuellement. »

Von Schirach souligne que le Conseil ne dispose actuellement ni des outils ni des forces de sécurité nécessaires pour affirmer son contrôle, rendant l’initiative diplomatique menée par les États-Unis de plus en plus embarrassante pour la Maison Blanche. Si Washington est peut-être distrait par la crise renouvelée dans le détroit d’Ormuz, son incapacité à faire pression sur Israël pour qu’il se conforme à ses engagements reste flagrante.

Cependant, Mustafa estime qu’il ne s’agit pas nécessairement d’un déficit d’influence des États-Unis. Il suggère que les États-Unis et Israël partagent l’objectif fondamental de désarmer le Hamas, ne divergeant que sur les méthodes. « Israël est encouragé par le fait que le Conseil de paix lui-même adopte la position israélienne consistant à lier l’ensemble de l’accord au désarmement », explique-t-il.

Éliminer les prétextes

Pour sortir de l’impasse, les factions palestiniennes ont misé fortement sur la diplomatie. En dissolvant son comité de gouvernance au profit d’un organe technocratique, le Hamas cherche à éliminer tout prétexte permettant à Israël de retarder la mise en œuvre du cessez-le-feu.

Al-Tanani note que les factions palestiniennes travaillent actuellement avec des médiateurs au Caire (Égypte, Qatar et Turquie) afin de forger une position arabe et islamique unifiée. Ce bloc devrait faire pression sur les États-Unis pour qu’ils aillent au-delà d’un simple soutien général au « cessez-le-feu » et veillent à la mise en œuvre des détails opérationnels spécifiques du plan.

« Cela nécessite de traduire les déclarations et les positions [étasuniennes] en mesures concrètes afin de faire pression sur Israël pour qu’il mette fin à la catastrophe humanitaire et applique l’accord de cessez-le-feu », a déclaré Al-Tanani. D’ici là, préviennent les observateurs, Gaza restera prisonnière de limbes bien calculés, entre destruction et occupation.



Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera

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