Pendant des années, les grands médias ont fait la leçon aux journalistes palestiniens sur l’importance de « l’objectivité ». Mais face au génocide à Gaza, nous constatons qu’ils sont, en réalité, les moins objectifs de tous.
Par Qassam Muaddi, le 15 juillet 2026
Il y a huit ans, j’ai postulé à une offre d’emploi dans une agence de presse occidentale et ma candidature a été rejetée. Cela ne m’a pas particulièrement affecté, d’autant que le poste à pourvoir était bien trop élevé par rapport à la faible expérience que j’avais à l’époque. Mais quelques semaines plus tard, un ami qui travaillait dans cette agence m’a appris qu’aucune candidature palestinienne n’avait été prise en considération. L’agence estimait qu’un journaliste palestinien ne serait pas suffisamment objectif pour occuper un poste clé dans la production d’informations et de reportages sur la Palestine.
J’étais ainsi confronté pour la première fois à un phénomène que de nombreux journalistes palestiniens connaissent trop bien. Certains l’ont vécu de manière encore plus directe. Nous savons tous que, bien que nous aidions les journalistes occidentaux en tant que fixeurs, correspondants locaux (stringers) ou interprètes, il est extrêmement rare que l’on nous confie la réalisation intégrale d’un reportage destiné à un grand média occidental.
La raison de cette méfiance tient à un concept aussi flou qu’important : « l’objectivité », et aux différentes façons de la comprendre. C’est aussi l’un des principes fondamentaux du journalisme auquel nous sommes censés aspirer. Les rédacteurs en chef occidentaux nous font régulièrement la leçon sur son importance, au point de nous faire sentir fautifs, comme si le fait de couvrir les événements de notre propre pays du point de vue de notre peuple révélait notre manque de professionnalisme, parce que nous utilisons son vocabulaire et parce que nous ne maintenons pas une distance suffisante avec son vécu.
En 2017, un journaliste étranger pour lequel je travaillais comme fixeur m’a expliqué que son rôle en Palestine consistait à décrire les événements, et non ce qu’ils signifiaient pour les personnes qui les vivaient. Je lui ai répondu qu’un jour une machine serait capable de faire cela, sans imaginer alors l’essor qu’allait prendre l’intelligence artificielle. Il m’a rétorqué qu’en effet, une machine serait plus objective que le plus objectif d’entre nous.
En tant que journalistes palestiniens, plusieurs questions se présentent à nous : si nous avons choisi ce métier pour donner une voix à la réalité de notre peuple, comment l’exercer sans devenir aussi dépourvus d’âme et de couleur qu’un algorithme ? En quoi la profession de journaliste est-elle une profession humaniste? Et quel impact a notre identité palestinienne sur notre objectivité?
Au cours des deux dernières années et demie, le génocide à Gaza a ouvert les yeux de beaucoup d’entre nous sur une réalité que nous n’avions pas suffisamment prise en compte : ceux qui nous faisaient la leçon sur l’objectivité étaient, en réalité, les moins objectifs de tous.
Des récits ont été construits à partir de mensonges, de faits déformés et d’articles retentissants, alors qu’ils ne reposaient sur aucune preuve et étaient systématiquement biaisés. Les affirmations israéliennes étaient acceptées comme des vérités évidentes, tandis que les chiffres palestiniens étaient systématiquement mis en doute ou ignorés. Le procédé de manipulation psychologique (gaslighting) était omniprésent.
Ces pratiques n’ont pas seulement déformé la réalité ou trompé le public ; elles ont permis qu’un génocide se déroule sous les yeux du monde.
Il ne s’agissait pas simplement d’un manque d’objectivité, mais d’une participation active, par certains des médias les plus influents et les plus respectés, à la facilitation du massacre.
Mais cette prise de conscience ne nous dispense pas de répondre nous-mêmes à une question essentielle, indépendamment du parti pris implicite des grands médias : qu’est-ce que l’objectivité, et comment la mettre en pratique en tant que journalistes palestiniens ?
Pour moi, la réponse à cette question est également venue de Gaza. Au fil des années, l’opinion publique mondiale sur la Palestine a pris conscience de la situation à Gaza en prenant connaissance de la réalité sur le terrain. Cette connaissance, issue des rapports des organisations de défense des droits humains et d’autres sources, n’aurait pas été possible sans le travail des journalistes palestiniens sur le terrain, qui ont pour seul engagement de montrer la réalité, toute la réalité, et rien que la réalité.
Montrer la réalité implique que les faits concrets de la vie quotidienne constituent le cœur du reportage. Il ne s’agit pas de déclarations sur les faits, ni de commentaires à leur sujet, ni de récits abstraits, ni même de débats sur leurs interprétations contradictoires. Il s’agit des éléments matériels de la vie et de la violence qui les défigure. Il s’agit de documenter chaque mort, chaque destruction, chaque effort pour reconstruire et continuer à vivre.
Toute la vérité signifie que les faits ne se limitent pas aux événements eux-mêmes, mais incluent aussi la manière dont les personnes les vivent, les comprennent et le coût humain qu’ils engendrent. Comment ceux qui vivent ces événements — qui perdent des proches, leur maison ou des années de leur vie en détention — assimilent-ils leurs expériences ? Comment leur avenir est-il transformé ? Et comment parlent-ils de ce qu’ils ont vécu ?
Rien que la réalité signifie que notre opinion n’a pas vocation à se manifester dans notre travail de reportage. Car la réalité, à elle seule, brute et sans fard, constitue le plus grand défi aux récits de propagande. Les journalistes de Gaza ont fait confiance à l’intelligence de leur public, partout dans le monde, pour comprendre et se forger eux-mêmes une opinion sur la vérité de ce qui se passait en Palestine. Et ce public l’a fait.
En tant que Palestiniens, nous faisons partie de la réalité que nous couvrons, ce qui nous donne accès à une dimension de cette réalité que les médias étrangers ne possèdent pas. Nous connaissons le langage culturel, psychologique et social de notre peuple, ainsi que sa manière d’interagir avec le réel. Ce que nous apportons est précisément ce que les journalistes étrangers peinent à saisir, d’autant que cette dimension n’apparaît pas dans les positions officielles des dirigeants palestiniens : notre voix.
Si les grands médias avaient réellement couvert la Palestine de manière objective, cette voix aurait été présente dès le départ. Au lieu de cela, les Palestiniens ont été réduits au rôle d’objets passifs dont l’histoire est racontée par d’autres.
C’est précisément pour cette raison que nous racontons nos propres histoires. Toute la réalité, et rien que la réalité. L’agonie d’une mère qui a perdu son enfant, le combat d’un agriculteur pour rester sur sa terre, le parcours d’un ancien détenu qui tente de surmonter sa souffrance et de reconstruire sa vie : voilà la matière même de cette réalité.
Et tandis que nous poursuivons ce travail, nous ne nous laissons plus intimider par ceux qui prétendent nous donner des leçons d’objectivité, car ce sont précisément eux qui permettent que l’injustice soit imposée à notre peuple. En attendant, nous continuerons à faire vivre notre école d’un journalisme profondément humain. Nous continuerons à transmettre le langage de nos rues et de nos communautés, avec une proximité avec la réalité qu’aucune grande agence de presse ne peut espérer atteindre.
Source: Mondoweiss
Traduction pour l’Agence Média Palestine : CB



