L’armée exproprie des milliers de dunams à Sébastia et à Nabi Samwil, utilisant l’archéologie comme prétexte pour isoler davantage les communautés palestiniennes.
Par Shatha Yaish, le 24 juillet 2026

La tombe de Samuel dans le village palestinien de Nabi Samwil, en Cisjordanie occupée, le 28 avril 2014. (Keren Manor/Activestills)
Lors d’une soirée d’été à Sébastia, au nord de la Cisjordanie occupée, des enfants jouent dans un petit parc alors que la chaleur de la journée commence à s’atténuer. Des familles se rassemblent près des ruines d’une basilique byzantine, tandis qu’un immense drapeau palestinien flotte au-dessus du parc archéologique voisin.
Pour les Palestinien.nes qui vivent ici, ces ruines ne sont pas simplement des vestiges du passé. Elles font partie intégrante de la vie quotidienne du village — et, de plus en plus, d’un combat politique visant à déterminer qui contrôle ses terres et comment son histoire est racontée.
En février, l’Administration civile israélienne — le bras administratif de l’occupation — a émis un arrêté d’expropriation portant sur plus de 2 000 dunams autour du site archéologique de Sébastia, y compris des terres agricoles appartenant à des particuliers. Cette mesure constitue la plus grande saisie foncière jamais réalisée par Israël au titre de la protection des antiquités.
En réponse, l’Autorité palestinienne (AP) a déposé en urgence une demande d’inscription de Sébastia au patrimoine mondial de l’UNESCO, dans l’espoir qu’une reconnaissance internationale puisse offrir une certaine protection. Vendredi, le ministre du Tourisme de l’AP a annoncé que cette démarche avait abouti — même s’il reste à voir quel impact, le cas échéant, cette reconnaissance aura sur le terrain.
À l’intérieur du musée archéologique de Sébastia, composé de deux salles et situé dans les vestiges de l’église Saint-Jean-Baptiste, des objets datant de l’âge de bronze jusqu’aux périodes romaine, byzantine et islamique retracent la succession des civilisations qui ont peuplé la région. Mais depuis octobre 2023, comme l’explique la conservatrice Walaa Ghazal, la guerre a pratiquement anéanti l’industrie touristique de la ville, laissant le musée et le parc archéologique pratiquement vides.
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Des étoiles de David taguées sur des vestiges archéologiques antiques à Sébastia, près de la ville de Naplouse en Cisjordanie, le 12 mai 2025. (Nasser Ishtayeh/Flash90)
Cette absence de touristes est toutefois désormais un souci secondaire. Comme l’a confié Ghazal au magazine +972, Sébastia est en train d’être « dépouillée morceau par morceau ». Elle espère que la reconnaissance de l’UNESCO permettra au moins de « sauver » son histoire.
Ce qui se passe à Sébastia s’inscrit dans le cadre d’une offensive israélienne plus large visant à s’emparer de sites historiques à travers la Cisjordanie occupée. Les autorités israéliennes utilisent de plus en plus la préservation archéologique comme prétexte pour affirmer leur contrôle sur les terres palestiniennes par le biais d’arrêtés d’expropriation et de fouilles à grande échelle. Parallèlement, le gouvernement israélien cherche à placer les sites archéologiques sous l’autorité civile directe d’Israël, ce qui constitue une nouvelle étape vers l’annexion.
Cette campagne semble prendre de l’ampleur. Selon Talya Ezrahi, de l’ONG israélienne Emek Shaveh, deux décisions du Conseil des ministres israélien, prises en 2024 et début 2026, ont étendu les pouvoirs de l’unité archéologique de l’Administration civile, lui permettant de mener des actions coercitives au-delà de la zone C – les parties de la Cisjordanie placées sous contrôle civil israélien – pour s’étendre aux zones A et B, où l’Autorité palestinienne détient en principe cette autorité en vertu des accords d’Oslo.
De nouvelles expropriations ont également visé d’autres sites historiques majeurs, notamment dans le village de Nabi Samwil, au nord de Jérusalem. Les autorités israéliennes et des groupes de colons font également pression pour étendre leur contrôle sur les « bassins de Salomon », près de Bethléem — trois réservoirs monumentaux faisant partie d’un ancien système d’adduction d’eau qui a alimenté Jérusalem, Bethléem et les communautés environnantes pendant des siècles.
En mai, la Knesset a fait avancer un projet de loi qui aurait transféré la compétence en matière d’archéologie en Cisjordanie occupée du ministère de la Défense et de l’armée à un organisme civil régi par le droit israélien. Ce projet de loi a été mis en pause au début du mois dernier, du moins pour l’instant. Mais pour ses détracteurs.ices, ce texte constituait l’expression la plus claire à ce jour d’un processus déjà en cours sur le terrain : utiliser l’archéologie non seulement pour fouiller le passé, mais aussi pour redéfinir qui contrôle le présent.
Ce projet de loi, explique Mme Ezrahi, « reviendrait en substance à une annexion par voie législative, plaçant l’ensemble de l’appareil archéologique de la zone C sous l’autorité directe du ministre [du Patrimoine] ». Et elle ne pense pas que le gel de ce projet de loi ne ralentisse les choses ; au contraire, « nous constatons une motivation accrue [de la part de l’État] pour modifier la situation sur le terrain ».
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Des Israélien.nes visitent le site de l’ancien village de Sébastia pendant la fête juive de Souccot, en Cisjordanie occupée, le 22 avril 2019. (Hillel Maeir/Flash90)
Le maire de Sébastia, Mohammad Azzam, a déclaré que cette expropriation menaçait non seulement les terrains privés, mais aussi le patrimoine archéologique de la ville et ce qui reste de son économie fondée sur le tourisme. Bien que la municipalité ait réussi à obtenir la suspension temporaire de l’ordre de confiscation jusqu’au 30 août, il explique que « les travaux de fouilles israéliens n’ont pas cessé une seule minute. Les engins de chantier ont continué à fonctionner à l’intérieur du site archéologique, malgré les dommages irréversibles qu’ils causent à ce patrimoine culturel unique. »
La municipalité, quant à elle, n’est pas autorisée à effectuer ne serait-ce que les travaux d’entretien de base sur le site, selon Azzam. « Nos équipes ont été menacées, expulsées et mises en garde contre toute intervention de routine, comme le nettoyage du site ou le débroussaillage », déclare-t-il.
Les autorités israéliennes présentent leurs travaux archéologiques comme une recherche innocente sur l’histoire juive, et comme une démarche nécessaire à la recherche et à la préservation du site. Mais selon Azzam, elles privilégient un récit historique particulier et non étayé, tandis que les Palestinien.nes se voient refuser la possibilité de gérer un site situé au cœur même de leur propre ville.
« Ce à quoi nous assistons n’est pas de l’archéologie au service de la recherche scientifique », déclare-t-il. « Il s’agit d’une tentative de réécrire l’histoire et d’imposer une nouvelle réalité par le biais de faits sur le terrain. Lorsque les preuves historiques ne peuvent être altérées, l’occupant tente d’imposer son récit par la force des armes. »
« L’objectif est d’effacer complètement l’identité palestinienne »
À environ 50 kilomètres au sud de Sébastia, un autre arrêté d’expropriation montre comment cette même logique s’applique ailleurs.
Nabi Samwil, un petit village palestinien situé au nord-ouest de Jérusalem, est déjà soumis à des restrictions israéliennes et largement isolé, tant de Jérusalem que du reste de la Cisjordanie. En son centre se trouve un site archéologique et religieux qui abriterait, selon la tradition, le tombeau du prophète Samuel.
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Vestiges antiques visibles dans le village palestinien de Nabi Samwil, en Cisjordanie occupée, le 28 avril 2014. (Keren Manor/Activestills)
Un récent arrêté de saisie, émis par l’Administration civile en arabe et en hébreu et accompagné d’une carte, porte sur environ 110 dunams — englobant la mosquée du village, la zone archéologique environnante, une source située au pied du site et les terres agricoles adjacentes.
L’objectif déclaré de cette expropriation est « l’intérêt général », et plus précisément un projet visant à « préserver le site archéologique de la tombe du prophète Samuel ». Pour les habitant.es, il est difficile de dissocier ce discours sur la préservation des restrictions imposées depuis des décennies, qui ont déjà bouleversé la vie du village.
En 1971, Israël a déplacé les habitant.es vers une zone voisine et a détruit leurs maisons afin de créer une colonie israélienne de luxe qui n’a jamais vu le jour. En 1995, Israël a classé la zone en réserve naturelle, aujourd’hui gérée par l’Autorité israélienne de la nature et des parcs.
Aujourd’hui, environ 250 Palestinien.nes y vivent. Des religieux juifs se rendent souvent sur place pour prier, beaucoup d’entre eux ignorant qu’ils se trouvent peut-être dans un village palestinien.
La mosquée, qui fait l’objet de l’arrêté de saisie, fait partie d’un waqf musulman, c’est-à-dire d’une fondation religieuse. Selon l’ONG israélienne Peace Now, cet arrêté constitue le premier cas connu où un site religieux appartenant au waqf en Cisjordanie a été visé par un arrêté d’expropriation de ce type.
Le ministère palestinien du Waqf et des Affaires religieuses a condamné cette mesure, la qualifiant de volet d’une politique visant à isoler la mosquée des communautés palestiniennes environnantes et à la transformer de force en site archéologique juif. « Il s’agit d’un processus graduel, et ils ne s’arrêteront pas tant qu’ils n’auront pas judaïsé la zone et chassé les habitant.es », a déclaré à +972 Amir Obeid, président du conseil du village.
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Des enfants palestinien.nes jouent au football dans le village non reconnu de Nabi Samwil, le 1er août 2022. (Yuval Abraham)
Pour George Rishmawi, directeur général de Palestine Heritage Trail, une association touristique locale à but non lucratif, l’intérêt croissant pour les sites archéologiques et patrimoniaux est indissociable de la fragmentation du territoire palestinien qui les entoure.
« Il existe un contrôle de tous les sites stratégiques situés à l’extérieur des villes palestiniennes, ce qui revient à encercler ces villes et à les isoler », explique-t-il. « Autrefois, ce sont les colonies qui étaient isolées ; aujourd’hui, ce sont les villes palestiniennes elles-mêmes. »
Selon Rishmawi, c’est précisément ce renversement qui confère à la dynamique archéologique actuelle une importance qui dépasse la simple question de savoir qui procède aux fouilles ou gère telle ou telle ruine. Les sites présentés comme des enjeux isolés de préservation du patrimoine peuvent devenir des points d’ancrage permettant de contrôler les territoires situés entre les centres de population palestiniens, tout en les rattachant à un récit historique exclusivement juif-israélien.
« L’objectif est d’effacer complètement l’identité palestinienne », déclare Rishmawi. « C’est un moyen de s’emparer des sites du patrimoine et de les rattacher à une autre identité. Toutes ces fouilles servent ensuite à écrire l’histoire. Au final, c’est la partie la plus forte qui écrit l’histoire comme elle l’entend. »
« Presque tout passe sous contrôle israélien »
Pour Ezrahi, d’Emek Shaveh, c’est une erreur de se concentrer sur les détails de projets de fouilles individuels. Elle considère que Sébastia et Nabi Samwil s’inscrivent dans le cadre d’une dynamique beaucoup plus large menée par l’actuel gouvernement israélien pour placer sous contrôle israélien des zones stratégiques.
« Presque tout, des sources aux réserves naturelles, est placé sous contrôle israélien », explique Ezrahi à +972. « Cela se fait progressivement depuis des années, mais aujourd’hui, ce processus s’accélère à un rythme effréné. »
Les arrêtés d’expropriation eux-mêmes, explique-t-elle, sont révélateurs, car les fouilles archéologiques ne nécessitent pas la saisie définitive des terrains environnants. « Même selon le droit international, il n’est pas nécessaire d’exproprier des terrains pour mener des travaux archéologiques », précise-t-elle. « Les fouilles peuvent avoir lieu sans ces arrêtés. Les expropriations visent clairement à s’approprier des terrains et ne concernent pas uniquement l’archéologie. »
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Des soldats israéliens surveillent les vestiges romains dans le village palestinien de Sébastia, en Cisjordanie occupée, le 24 avril 2019. (Anne Paq/Activestills)
Les responsables israéliens et les organisations de colons accusent depuis longtemps les Palestinien.nes de négliger et d’endommager délibérément le patrimoine archéologique juif en Cisjordanie. Ezrahi conteste cette affirmation. « L’argument selon lequel les Palestinien.nes négligent les antiquités de la zone C est ridicule, car les Palestinien.nes n’ont jamais pu prendre la moindre mesure de protection en zone C. »
La persistance des ordonnances d’expropriation et des tentatives législatives visant à officialiser le contrôle israélien sur les antiquités de Cisjordanie renforce l’urgence de la demande palestinienne de reconnaissance de Sébastia par l’UNESCO. L’État de Palestine a déposé une demande urgente d’inscription du site sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO à l’occasion d’une réunion du Comité du patrimoine mondial à Busan, en Corée du Sud.
La commission examinait également des projets de résolution concernant quatre sites palestiniens figurant déjà sur la liste : la vieille ville de Jérusalem et ses remparts, la vieille ville d’Hébron et la mosquée d’Ibrahim, Battir, ainsi que le monastère de Saint-Hilarion/Tell Umm Amer à Gaza.
Une inscription sur la liste de l’UNESCO entraînerait un renforcement de la surveillance internationale, mais Ezrahi met en garde contre le fait de la considérer comme un bouclier. « Si la proposition est adoptée, cela ne signifie pas que le site sera automatiquement protégé contre les colons », explique-t-elle. « Ce n’est pas une garantie. »
Son importance, précise-t-elle, réside en partie dans les obligations juridiques qu’elle impose lorsque des projets d’aménagement menacent un site classé. Bien qu’Israël se soit retiré de l’UNESCO en 2019, il fait partie de la Convention du patrimoine mondial de 1972 et est donc lié par celle-ci. « Chaque État a l’obligation de ne pas détruire ni menacer un site du patrimoine mondial situé sur le territoire d’un autre État », déclare Ezrahi.
Le village palestinien de Battir, situé dans le sud de la Cisjordanie et inscrit depuis 2014 sur la Liste du patrimoine mondial en péril, illustre les limites de cette protection. Là-bas, des colons israéliens armés tentent depuis des années d’expulser les Palestinien.nes de leurs foyers et ont réussi, dans le contexte de la guerre à Gaza, à priver les habitant.es de l’accès à une grande partie de leurs terres. « À Battir, nous constatons chaque jour que ces obligations sont bafouées », déplore Ezrahi.
Le magazine +972 a contacté le COGAT, l’unité militaire israélienne chargée des affaires civiles sous occupation, afin d’obtenir des commentaires sur les récentes opérations de saisie. Un porte-parole a déclaré que l’armée avait informé les propriétaires fonciers de Sébastiae qu’elle avait « engagé une procédure d’expropriation temporaire des terrains dans le but de préserver le site, d’améliorer l’accessibilité pour les visiteur.ses et de développer la zone archéologique ».
Le porte-parole a ajouté que cette décision avait été prise « compte tenu de la négligence prolongée dont fait l’objet ce site, ainsi que de l’incapacité des propriétaires fonciers et des autorités palestiniennes à remédier aux dégâts et aux destructions qui s’y produisent ».
Concernant Nabi Samwil, le porte-parole du COGAT a déclaré qu’« il était devenu urgent de mener des travaux de rénovation de grande envergure sur le site afin d’assurer la sécurité des visiteurs et des fidèles », et a affirmé que les autorités du waqf avaient « refusé de coopérer ». En conséquence de quoi, l’armée a « exproprié temporairement certaines parties du terrain dont elles sont propriétaires », une mesure qui « ne modifie en rien le statu quo au sein du tombeau ».
Shatha Yaish est une journaliste qui couvre l’actualité de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie.
Traduit par L.G.
Source: +972mag



