Un nouvel ouvrage rend compte des efforts déployés pour préserver des millénaires de culture, en refusant de céder face à la destruction de l’enclave tout en jetant les bases de son avenir.
Par Samah Salaime, le 31 juillet 2026

En juin 2016, l’artiste palestinien Shareef Sarhan a dévoilé « Minarat Gaza » dans le port de Gaza. Cette sculpture en forme de phare, haute de 15 mètres, a été construite à partir de pierre, de béton et de débris provenant de maisons détruites lors des attaques israéliennes successives contre cette enclave assiégée. Cette œuvre était une tentative, explique Sarhan au magazine +972, « de transformer les décombres de la guerre en un symbole de vie, de mémoire, de résilience et de lumière ».
Sept ans plus tard, peu après le début du génocide, une frappe aérienne israélienne a détruit la sculpture. Après des mois de déplacement, d’isolement et de deuil, Sarhan s’est installé avec sa famille à Marseille, dans le sud de la France. Là-bas, il a commencé à reconstruire non seulement sa vie, mais aussi le phare lui-même.
Plus petite que l’originale, la sculpture méticuleusement reconstruite incarne le refus de Sarhan de laisser Gaza disparaître. Elle affirme également, précise-t-il, sa détermination à revenir un jour et à la reconstruire une nouvelle fois sur le rivage de la ville de Gaza.
L’histoire de Sarhan et les photographies de la sculpture figurent aux côtés de dizaines de témoignages d’artistes, de conservateurs et d’archéologues gazaouis dans « Archiver Gaza dans le présent : mémoire, culture et effacement ». Publié à la fin de l’année dernière par Saqi Books, cet ouvrage présente l’archivage comme un acte de résistance face à la destruction de la culture et de la mémoire palestiniennes, une réponse à ce que ses éditrices, Dina Matar et Venetia Porter, qualifient de « mémoricide » en cours.
Matar, professeure de médias et de communication à l’université SOAS de Londres, déclare à +972 que la destruction de la culture s’inscrit dans un processus plus large de déshumanisation des Palestiniens : un peuple dépouillé de sa culture peut être présenté comme n’ayant pas d’histoire. Et un peuple privé de son histoire peut se voir privé de tout droit moral sur sa terre et réduit à un simple « problème de sécurité ».

« Nous avons choisi de publier ce livre en anglais pour nous adresser au public occidental et lui faire prendre conscience de l’effacement de la culture, du patrimoine et de l’art d’un peuple ; un effacement dont l’Occident est complice », explique-t-elle.
Cet ouvrage met en lumière une facette de Gaza souvent occultée par le flot de reportages sur les morts, les blessés, la faim et les déplacements de population : la musique jouée lors des derniers concerts organisés à Gaza avant le génocide, ou encore les livres pour enfants que l’on y lisait à l’heure du coucher. Ce faisant, il cherche à restaurer ce que le génocide a tenté d’effacer : quatre millénaires d’histoire qui remettent en cause l’image imposée à Gaza depuis la Nakba, celle d’un lieu défini uniquement par la privation, la surpopulation et le conflit perpétuel.
« Lorsqu’une université est bombardée, ce n’est pas seulement un bâtiment qui est détruit, mais un lieu où naît la pensée », souligne Matar. « Lorsqu’une bibliothèque est incendiée, c’est la possibilité pour la jeune génération de se confronter à son passé qui part en fumée [avec elle]. Lorsqu’une mosquée ancienne, une église ou une galerie d’art est rayée de la carte, c’est une attaque contre tout un continuum de savoir et de vie communautaire. » Elle définit cette destruction de forme de « violence épistémique ».
Porter, conservatrice et désormais chercheuse au British Museum, précise que, contrairement à la plupart des archives, celles présentées dans cet ouvrage n’appartiennent pas au passé ; elles sont constituées en temps réel, au milieu des bombardements et du siège israéliens qui se poursuivent.
« À Gaza, des archéologues blessés, épuisés et affamés fouillent les décombres à la recherche de fragments d’informations sur l’histoire de leur ville », explique Porter. Elle montre une photographie d’ouvriers soulevant avec précaution une urne antique des décombres du musée culturel Al-Qarara à Khan Younis, détruit par Israël au début de la guerre, berçant l’objet comme un enfant blessé.
Malgré le danger et le manque de ressources, l’équipe du musée participe à un projet national d’urgence lancé par le Musée palestinien en Cisjordanie. Grâce à ce travail, 2 433 objets de la collection d’Al-Qarara, l’une des nombreuses initiatives de préservation documentées dans le livre, ont été sauvés.
Ayant collectionné des broderies palestiniennes pendant 30 ans, je suis été interpellée par la photographie d’une robe brodée déchirée issue d’une collection représentant différentes régions de la Bande de Gaza. Porter explique qu’elle avait autrefois été exposée au musée de Rafah ; fondé en 2022, ce musée n’était ouvert que depuis quelques mois lorsqu’il a été détruit par les bombes israéliennes en octobre 2023.

La force de l’explosion a projeté la robe sur le toit d’un bâtiment qui avait lui aussi été détruit, où elle est restée exposée au soleil et à la pluie pendant neuf mois avant que le personnel du musée ne la récupère. Elle parcourt désormais le monde dans le cadre de Thread Memory, une exposition consacrée à la broderie palestinienne co-organisée par le Musée palestinien, Art Jameel (Arabie saoudite) et le V&A South Kensington de Londres.
« Qui détruirait une galerie d’art moderne ? »
En 2003, Sarhan a cofondé Shababek (« Fenêtres »), un collectif qui gérait un atelier et une galerie d’art contemporain à Gaza. Il raconte comment une scène artistique s’est développée malgré l’absence quasi totale d’infrastructures, de financement et de soutien institutionnel. Les artistes étaient contraints d’endosser à la fois les rôles de créateurs, de commissaires d’exposition, de producteurs, de photographes, de graphistes et de directeurs de galerie. Pourtant, de cette pénurie a émergé une communauté culturelle dynamique, déterminée à ne pas se laisser réduire au silence.
Shababek était installé dans un bâtiment situé près de l’hôpital Al-Shifa et d’un complexe des Nations unies, un emplacement qui, selon ses fondateurs, offrirait une certaine protection lors de futures attaques israéliennes. « Nous nous sommes dit : qui voudrait détruire une galerie d’art contemporain ? », raconte Sarhan. La réponse est venue en mars 2024, lorsque deux bombes israéliennes ont frappé le bâtiment et l’ont réduit en ruines lors de l’offensive israélienne de deux semaines contre Al-Shifa.
Mais Shababek était plus qu’un simple atelier ou un espace d’exposition : il soutenait les artistes émergents et était devenu un second foyer pour bon nombre d’entre eux. Dans le contexte de la fragmentation politique et géographique de Gaza, Sarhan et ses partenaires cherchaient à construire une communauté artistique plus large, à tisser des liens avec le monde arabe et l’Occident, et à nouer des relations avec des écoles d’art à l’étranger.
« Il est difficile de percer en tant qu’artiste en herbe, presque partout », a expliqué Sarhan. « Imaginez ce qui attend une peintre, aussi talentueuse soit-elle, née sous le siège et ayant grandi d’une guerre à l’autre. »
Les fournitures artistiques conventionnelles étant rares, voire totalement indisponibles, les artistes de Shababek ont appris à travailler dans des conditions quasi impossibles. Certains ont transformé les vestiges de la guerre, notamment des fragments d’une cuisine détruite, en matériaux pour leur art. La peintre chevronnée Fatima Abu Owda a fabriqué des pinceaux à partir des cheveux de ses petites-filles afin de pouvoir continuer à peindre, tandis que d’autres fabriquent des pigments à partir d’ingrédients ménagers tels que des feuilles de laurier, du cumin, de la cannelle, du café et des écorces de grenade.
Aujourd’hui en exil, le collectif a recréé la galerie Shababek en ligne. À partir de photographies de l’espace d’origine et de ses expositions, le groupe a mis en place une galerie virtuelle où de nombreuses œuvres des artistes restent accessibles. Shababek verse également des aides financières à plus de 120 jeunes artistes restés à Gaza.
Cet ouvrage présente une autre initiative visant à préserver l’art de Gaza, menacé de disparition, grâce aux technologies numériques : Sahab – The Cloud Museum, un projet du collectif Hawaf. Fondé en 2021 par Mohamed Abusal, Salman Nawati, Sondos Al-Nakhala et Mohamed Bourouissa, Hawaf (« Les Bords ») rassemble des artistes, des architectes et des chercheurs basés à Gaza, en Suède et en France, qui œuvrent pour lutter contre la destruction du patrimoine culturel de Gaza.
Le collectif utilise des technologies telles que la numérisation 3D pour préserver la mémoire de lieux qui pourraient ne plus exister sous leur forme physique. Grâce à des outils immersifs de réalité augmentée et virtuelle, Sahab permet aux Palestiniens de la diaspora et au public du monde entier de découvrir l’histoire de Gaza malgré le siège imposé par Israël depuis deux décennies sur ce territoire.
Dépourvu de bâtiment physique où exposer sa collection, le musée virtuel tire son architecture du principe de « sédimentation » : des couches de mémoire numérique, comprenant notamment des « cours intérieures » virtuelles, qui évoquent différentes périodes de l’histoire millénaire de Gaza.
Sahab fonctionne ainsi comme une sorte d’institution imaginaire, accordant plus d’importance aux souvenirs liés à un objet qu’à sa pérennité physique. Ici, l’imagination devient un moyen de préservation, et un instrument de résistance.
Quand l’exil devient un salut
L’une des histoires de sauvetage relatées dans le livre est bien antérieure à la dernière agression israélienne contre Gaza, et la chaîne d’événements qui l’a précédée est si improbable qu’elle en est presque difficile à croire.
En 2005, une collection de 530 objets archéologiques a été sortie de Gaza dans le cadre d’un projet associant la ville de Genève, la Confédération suisse et l’Autorité palestinienne (AP), sous l’égide de l’UNESCO. Certains appartenaient au collectionneur gazaouite Jawdat Al-Khudari ; d’autres provenaient de fouilles menées conjointement par le Département palestinien des antiquités et du patrimoine culturel et l’École biblique de Jérusalem.
Deux ans plus tard, l’exposition « Gaza, au carrefour des civilisations » a ouvert ses portes au Musée d’art et d’histoire de Genève, en présence de la présidente suisse de l’époque, Micheline Calmy-Rey, et du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Les objets n’ont toutefois jamais été rendus à Gaza.
Après la prise de contrôle de l’enclave par le Hamas en 2007, Israël a renforcé son blocus. Les guerres qui ont suivi ont rendu impossible le retour de la collection. Les objets ont été transférés dans un entrepôt du port franc de Genève. Personne n’aurait pu prédire que leur exil deviendrait leur salut.
Après le début du génocide en octobre 2023, le musée privé d’Al-Khudari, situé dans son hôtel, Al-Mathaf, au nord de Gaza, a été détruit, ainsi que ses jardins et des milliers d’autres objets archéologiques. Des bulldozers israéliens ont ensuite rasé le site, effaçant ainsi une nouvelle couche de l’histoire matérielle de Gaza.
Les 530 objets, qui n’ont survécu que parce qu’ils ne se trouvaient plus à Gaza, ont ensuite été présentés lors de l’exposition « Patrimoine en danger » à Genève ; ils ont ensuite été acheminés à Paris pour une exposition intitulée « Trésors sauvés de Gaza », puis à Turin, en Italie. À chaque étape, ces objets sont devenus, en quelque sorte, les ambassadeurs de la ville en exil : le témoignage matériel d’une histoire et d’une culture qu’Israël cherche à effacer.
En septembre 2024, l’Autorité palestinienne et la ville de Genève ont signé un protocole d’accord dans lequel elles ont convenu que la collection resterait en Suisse « aussi longtemps que nécessaire ». L’espoir est qu’elle retourne un jour à Gaza pour constituer le cœur d’un musée national.
L’un des passages les plus poignants de l’ouvrage se trouve dans un essai d’Omar Al-Qattan, président du conseil d’administration du Musée palestinien. Al-Qattan présente la destruction des musées, bibliothèques, mosquées, églises, centres culturels et archives de Gaza non pas comme des dommages collatéraux, mais comme faisant partie intégrante de l’offensive elle-même : une attaque contre la capacité d’une société à préserver et à raconter sa propre histoire.
Son essai est accompagné d’une photographie qui peut sembler presque discrète au milieu du torrent d’images horribles émanant de Gaza ces trois dernières années, mais qui saisit la logique de cette destruction avec une clarté saisissante. L’image montre un graffiti laissé par des soldats israéliens sur un mur du Centre culturel Al-Qattan, dans le quartier de Tel Al-Hawa à Gaza. Un seul mot en hébreu a été griffonné sur le mur : « rage ». Il a été écrit sur le mur de la bibliothèque pour enfants du centre, un lieu dédié à la lecture, à l’imagination et à la curiosité.
C’est dans ce détail que la portée de l’ouvrage prend tout son sens. La guerre menée par Israël contre Gaza ne vise pas seulement les deux millions de Palestiniens vivant dans la bande de Gaza, mais aussi l’histoire, la mémoire et l’avenir de Gaza. Les efforts d’archivage documentés ici sont donc bien plus que de simples dépôts du passé ; ce sont les fondements à partir desquels un avenir peut être revendiqué, en rejetant l’idée que la destruction doive constituer le dernier chapitre.
« Archiving Gaza in the Present » n’est pas un ouvrage empreint d’un espoir naïf. Certaines œuvres d’art ont été perdues à jamais. Certains artistes ont été tués. Certaines bibliothèques, certains musées et certaines institutions culturelles ne seront jamais reconstruits tels qu’ils étaient.
Ce que propose cet ouvrage, c’est plutôt un refus de disparaître, une volonté farouche d’exister, de vivre, de se souvenir et de reconstruire, ainsi qu’un refus de laisser l’armée israélienne être l’unique éditeur de l’histoire de Gaza.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : +972 Magazine



