À Gaza, les écoles privées deviennent un choix coûteux pour les familles en difficulté

Les familles de Gaza sont confrontées à des choix difficiles : envoyer leurs enfants dans des écoles installées sous des tentes, où les ressources sont limitées, ou payer les frais de scolarité d’une école privée.

La nouvelle année scolaire n’a pas encore officiellement commencé à Gaza. Selon le ministère de l’Éducation, la rentrée est prévue le 19 septembre [Abdelhakim Abu Riash/ Al Jazeera]. 

Par Maram Humaid, le 14 septembre 2026. 

Deir el-Balah, bande de Gaza — Dans leur tente située au centre de Gaza, Khadija Abu Qados prépare sa fille de 11 ans, Jouri, à une nouvelle journée d’école, alors que les raids aériens israéliens se poursuivent et que la crise financière frappe la population.

La famille vit dans un camp pour Palestinien·nes déplacé·es à Deir el-Balah depuis que leur quartier, Sheikh Radwan, au nord de Gaza, a été détruit lors de l’offensive israélienne sur la ville de Gaza en septembre dernier.

Tout comme leur maison, les salles de classe de Jouri et de sa sœur Ritaj, âgée de 14 ans, à l’école Elyaa’ sont également des tentes. Il y a peu de chaises ou de pupitres ; les enfants s’assoient donc généralement sur des matelas et des tapis pour suivre les cours. Il n’y a ni climatisation ni ventilateurs, et la chaleur empêche les enfants de se concentrer.

Les élèves suivent les cours à l’école Elyaa, qui fonctionne dans des tentes à Deir al-Balah, au centre de Gaza, avec des ressources limitées [Abdelhakim Abu Riash/ Al Jazeera]

Les enfants ont déjà passé de longues périodes sans aller à l’école depuis le début de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza en octobre 2023. Les cours en ligne ont constitué un véritable défi en raison des difficultés d’accès à Internet pendant cette guerre génocidaire.

Aujourd’hui, Jouri et deux de ses frères et sœurs fréquentent une école voisine, gérée par des enseignant·es bénévoles près de leur camp, qui demande 30 shekels (8 dollars) par mois. Même si c’est bien moins cher que les écoles privées, cette modeste somme est difficile à assumer pour la famille, qui doit d’abord subvenir à ses besoins en nourriture, en eau et autres nécessités de base.

« Si j’en avais les moyens, je les enverrais dans une école privée », a déclaré Khadija, 39 ans, à Al Jazeera. Avant la guerre, ses filles fréquentaient une école de l’UNRWA à Gaza, où elles obtenaient de bons résultats et étaient félicitées pour leurs progrès.

Aujourd’hui, elle les regarde étudier sous des tentes. Les conditions sont certes difficiles, mais les enseignant·es aident ses enfants à rattraper le temps d’école manqué.

« L’enseignement ici est excellent [mais] je suis triste pour mes enfants car ils étudient dans ces conditions difficiles. Il n’y a ni chaises ni sièges convenables. Ce n’est pas du tout un environnement propice à l’apprentissage », a-t-elle déclaré.

La directrice de l’école, Noha Khader, dispose de ressources limitées et insiste sur la nécessité d’un soutien supplémentaire pour assurer le bon fonctionnement des cours [Abdelhakim Abu Riash/ Al Jazeera] (Utilisation restreinte).

« Je peux à peine me permettre d’acheter des fournitures scolaires, car les prix ont tellement augmenté. Un simple cahier coûte entre quatre et six shekels. »

L’expérience de cette famille témoigne d’une crise de l’éducation beaucoup plus large à Gaza, après près de trois années de guerre.

Environ 700 000 enfants âgés de 4 à 17 ans n’ont pas pu suivre d’enseignement scolaire formel en présentiel pendant près de trois années scolaires consécutives au cours de la guerre menée par Israël contre Gaza, a indiqué l’UNICEF en mai.

Seuls 2 % de l’ensemble des bâtiments scolaires sont intacts et 93 % d’entre eux nécessitent des réparations importantes, voire une reconstruction complète. Environ 420 000 enfants – soit trois sur cinq – n’ont pas eu accès à un enseignement en présentiel.

Les raids aériens israéliens constituent une menace constante : au moins 300 enfants ont été tués depuis le « cessez-le-feu » d’octobre dernier. La semaine dernière, Wafaa Akila, âgée de huit ans, et son père ont été tués lorsque leur voiture a été touchée alors qu’ils rentraient de l’école dans l’ouest de Gaza.

Le système éducatif officiel étant en ruines, les parents et les enseignant·es ont pris le relais en ouvrant des espaces d’apprentissage provisoires sous des tentes et en mettant en place des initiatives bénévoles.

Zahra Saleh travaille comme enseignante en maternelle dans cette école moyennant une modeste rémunération, en échange de la gratuité des frais de scolarité pour ses enfants [Abdelhakim Abu Riash/ Al Jazeera]

Noha Khadra, qui a exercé le métier d’enseignante pendant 10 ans, a ouvert en janvier l’école Elyaa’, qui fonctionne sous la supervision du ministère de l’Éducation.

Les élèves suivent les cours dans des tentes équipées de quelques pupitres et d’un nombre insuffisant de chaises, tandis que d’autres éléments essentiels, tels que les tableaux noirs, sont en mauvais état.

Plus de 1 100 élèves sont inscrits dans cette « école provisoire », mais l’établissement ne compte que 40 enseignant·es bénévoles et membres du personnel administratif.

Malgré ces obstacles, elle a déclaré que la demande de places dans l’école était forte, mais que le manque de ressources et de personnel a rendu les neuf premiers mois particulièrement éprouvants pour la directrice.

« Au début, il n’y avait pas de tables. Les enfants étaient assis sur des matelas. Beaucoup d’élèves arrivent chez nous sans fournitures scolaires… alors nous leur en achetons nous-mêmes autant que nous le pouvons », a-t-elle déclaré à Al Jazeera.

« Je suis sincèrement bouleversée par les conditions dans lesquelles se déroulent les cours. Ce projet m’a épuisée, et je ne peux pas en faire plus que ce que je fais déjà. »

L’école offre aux enfants un refuge loin des pressions quotidiennes liées au déplacement, ainsi qu’un accès aux éléments essentiels à la survie, comme l’eau.

Les écoles privées

La situation dans les écoles privées est meilleure que dans les structures gérées par des bénévoles, mais leurs frais de scolarité élevés ne les rendent abordables que pour une minorité de parents à Gaza.

Zahra Saleh, 25 ans, a inscrit son fils de six ans, Ibrahim, en CP, et son fils de cinq ans, Karam, à la maternelle de l’école privée Abdul Aziz, à l’ouest de la ville de Gaza.

Après avoir trouvé la plupart des écoles privées trop chères, elle en a finalement trouvé une à sa portée. Le mari de Zahra, comme beaucoup d’hommes à Gaza, est au chômage ; il lui est donc difficile de payer les 400 shekels (131 dollars) de frais de scolarité mensuels. Mais elle ne voulait pas qu’Ibrahim, qui entamait sa première année de scolarité formelle, soit davantage privé d’éducation.

Elle souhaitait également que ses enfants aient un rythme régulier, avec des cours de 7 h à midi. Elle espérait également qu’ils puissent étudier des matières telles que l’arabe, l’anglais et les mathématiques, comme ils l’auraient fait avant la guerre.

« Je me trouve dans une situation financière très difficile. J’ai dû travailler à l’école pour pouvoir réduire le coût des frais de scolarité de mes enfants », a déclaré Zahra à Al Jazeera.

« Je lui ai enseigné à la maison autant que j’ai pu, mais les enfants n’apprennent pas tout à la maison. Finalement, nous avons dû l’envoyer à l’école. C’est simplement un cadre scolaire normal. C’est tout ce que je veux. »

Les familles sont également confrontées à la hausse du coût des fournitures scolaires : alors qu’avant la guerre, 12 cahiers se vendaient six shekels (1,96 $), un seul coûte désormais quatre shekels (1,31 $).

Zahra Saleh avec son fils, Ibrahim, après leur inscription à l’école privée Abdul Aziz, à Gaza
[Abdelhakim Abu Riash/Al Jazeera]

Crise financière

La crise scolaire survient à un moment où presque tous·tes les Palestinien·nes de Gaza sont confronté·es à de graves difficultés financières.

L’école Abdul Aziz a vu le jour en 2024 sous la forme d’une école provisoire installée dans des tentes et animée par des enseignant·es bénévoles, avant d’emménager dans ses locaux actuels, loués à Shujaiya, à l’ouest de la ville de Gaza, pour la nouvelle année scolaire qui débute ce mois-ci.

Une vingtaine d’enseignant·es encadrent 300 élèves, âgés de 3 à 15 ans, ce qui représente un ratio élève/enseignant·e bien inférieur à celui des établissements non privés.

Le marché du travail de Gaza est désormais « pratiquement paralysé », avec plus de 90 % de la population en âge de travailler sans emploi. La Banque mondiale a estimé en mai que 71,5 milliards de dollars étaient nécessaires pour le redressement et la reconstruction de Gaza.

La pression financière qui pèse sur les familles s’inscrit dans le cadre d’un effondrement économique plus général de la bande de Gaza. Le Bureau central palestinien des statistiques a indiqué que le PIB de Gaza s’était contracté de 84 % en 2025 par rapport à 2023, tandis que le taux de chômage atteignait 78 %.

Doaa Qdeih, directrice de l’école Abdul Aziz, évoque les difficultés rencontrées pour assurer l’éducation de ses élèves dans une bande de Gaza déchirée par la guerre [Abdelhakim Abu Riash/Al Jazeera]

Doaa Qdeih, directrice de l’école privée Abdul Aziz, consciente des difficultés financières auxquelles sont confrontées les familles, fait preuve d’une certaine souplesse concernant le paiement des frais de scolarité, notamment pour Zahra. 

« J’ai trouvé beaucoup de souplesse. Ils m’ont accueillie, m’ont soutenue et ont compris ma situation », a-t-elle déclaré.

L’école n’applique pas de tarif fixe pour tous les élèves. Mme Qdeih a expliqué qu’elle tenait compte de la situation de chaque famille avant de déterminer le montant qu’elle pouvait payer.

« Je ne fixe pas de montant fixe. Avant de déterminer le montant, j’examine la situation des familles — ce qu’elles font pour gagner leur vie et quelle est la situation de l’enfant — puis nous décidons ensemble de ce qu’elles peuvent se permettre de payer », a-t-elle expliqué.

« Nous avons des familles qui s’entraident. Il arrive qu’une famille qui a les moyens de payer 300 shekels (80 dollars) apporte sa contribution, tandis qu’une autre ne peut rien payer. Il y a une véritable solidarité entre nous. »

La quasi-totalité de cet argent provenant des frais de scolarité sert à couvrir le loyer et les frais de fonctionnement. Mme Qdeih a également utilisé les bénéfices d’une autre entreprise qu’elle possède pour meubler et rénover le bâtiment que l’école utilise aujourd’hui. Mais elle ne considère pas les écoles privées comme la solution à la crise de l’éducation à Gaza.

« Je l’ai déjà dit et je le répète : si le gouvernement ou le ministère met à disposition des locaux pour l’enseignement, nous sommes prêt·es à travailler bénévolement », a-t-elle déclaré.

« Nous ne voulons rien en échange. Nous voulons simplement continuer à nous occuper des enfants et leur donner l’éducation qu’ils méritent. »

Source : Al Jazeera 

Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.

Les seules publications de notre site qui engagent l'Agence Média Palestine sont notre appel et les articles produits par l'Agence. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Retour en haut