Annoncée quelques jours après les sanctions britanniques et européennes visant les colonies, l’extension de Mishmar Yehuda par Israël intègre un avant-poste illégal à une ville en projet située entre Jérusalem et Bethléem, faisant ainsi avancer un projet israélien, vieux de plusieurs décennies, visant à couper la Cisjordanie en deux.
Par Qassam Muaddi, le 14 septembre 2026.

Des Palestinien·nes et des militant·es internationaux·ales ont pris part à des affrontements après que des colons israéliens ont ouvert le feu à balles réelles, alors que le groupe accompagnait des propriétaires palestinien·nes vers des biens menacés de confiscation en Cisjordanie, le 14 août 2026. Les militant·es ont également retiré un symbole en forme d’étoile israélienne et des drapeaux israéliens d’une maison précédemment saisie par des colons. Photo : Mamoun Wazwaz/APA Images.
Alors que le Royaume-Uni préparait l’annonce de sanctions contre les colonies israéliennes la semaine dernière, le gouvernement israélien a annoncé un énième projet d’extension de colonies, à l’est de Jérusalem. Selon plusieurs observateur·ices, ce timing n’a rien d’un hasard, et l’ampleur de la mesure annoncée ne ressemble en rien à la plupart des décisions d’extension de colonies prises auparavant.
Le 4 septembre, le gouvernement israélien a annoncé la confiscation de 1 522 dunams (152,2 hectares) sur les terres de la ville palestinienne d’Abu Dis, au sud-est de Jérusalem, les déclarant « propriété de l’État ». Les terres confisquées comprennent un avant-poste israélien illégal appelé Keidar Sud, qui doit être rattaché à la colonie israélienne voisine de Mishmar Yehuda, transformant ainsi de fait un avant-poste illégal en une extension de ce qui doit devenir, à terme, une ville israélienne à part entière.
La ville prévue doit être construite au sud-est de Jérusalem, entre le grand bloc de colonies israéliennes de Gush Etzion, au sud, et celui de Ma’ale Adumim à l’est. Elle chevauche également le point de jonction séparant la partie nord de la Cisjordanie de sa moitié sud, ce qui en fait une section stratégique de la « zone C » de la Cisjordanie — soit plus de 60 % du territoire relevant du contrôle administratif et militaire total d’Israël, conformément aux accords d’Oslo de 1993.
L’importance de cette initiative réside dans les plans plus larges d’Israël visant à séparer les parties nord et sud de la Cisjordanie, divisant ainsi le territoire en deux. En transformant deux avant-postes de colons illégaux en une seule ville israélienne située entre Jérusalem et Bethléem, l’annonce de la semaine dernière s’inscrit dans le prolongement d’un autre pilier du plan israélien visant à diviser la Cisjordanie en deux, connu sous le nom de projet de colonie E-1, qui vise également à fragmenter le territoire.
Le projet E-1 est un plan israélien datant de plusieurs décennies visant à s’emparer de la vaste étendue de terres palestiniennes située à l’est de Jérusalem et s’étendant vers la vallée du Jourdain, afin d’encercler Jérusalem d’une ceinture continue de colonies israéliennes, l’isolant ainsi du reste de la Cisjordanie, tout en étendant le contrôle israélien profondément dans le centre-sud du territoire.

Projet d’extension de Mishmar Yehuda. (Photo : Peace Now)
Au mépris des condamnations internationales
L’annonce par Israël de l’extension de Mishmar Yehuda est intervenue immédiatement après l’annonce de sanctions par le Royaume-Uni et la publication, mardi dernier, d’ une déclaration commune distincte des ministres des Affaires étrangères de douze pays — dont la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Espagne, l’Irlande, la Norvège, le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Pologne, le Portugal et la Suède —, déclarant l’intention de leurs pays de restreindre ou d’interdire les échanges commerciaux avec les colonies israéliennes de Cisjordanie occupée, qu’ils jugent illégales au regard du droit international.
Mais cette annonce israélienne n’est que la dernière d’une série de décisions ayant conduit, depuis février 2023, à la saisie d’une quantité croissante de terres palestiniennes en vue de l’extension de Mishmar Yehuda. Avant cette date, Mishmar Yehuda était elle-même un avant-poste, initialement appelé Mitzpeh Yehuda, qui a ensuite été légalisé rétroactivement.
Un an plus tard, en février 2024, le commandant central de l’armée israélienne a signé un ordre délimitant les frontières de Mishmar Yehuda, lui attribuant quelque 417 dunams (41,7 hectares) s’étendant bien au-delà du mur de séparation israélien à l’est de Jérusalem. À l’époque, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, figure de l’extrême-droite, s’était félicité de cette délimitation, fruit d’un « travail assidu » mené pendant un an par l’Administration des colonies au sein du ministère de la Défense, ajoutant : « Nous sommes venus sur cette terre pour construire et pour nous y établir. Nous maintiendrons l’élan de colonisation sur l’ensemble du territoire. »
Un an plus tard, en décembre 2025, le gouvernement israélien a annoncé son intention d’ajouter jusqu’à 3 750 dunams (375 hectares) à la colonie.
L’annonce de la semaine dernière a ajouté 370 dunams (37 hectares) supplémentaires, dont l’avant-poste de Keidar Sud.

Terres déclarées destinées à Keidar Sud. (Photo : Peace Now)
Depuis fin 2022, le gouvernement israélien a approuvé plus de 103 colonies, notamment en légalisant rétroactivement des avant-postes de colons illégaux. Selon la Commission palestinienne de résistance aux colonies et au mur, ces décisions ont permis à Israël de s’emparer de plus de 109 000 dunams (10 900 hectares) de terres palestiniennes en Cisjordanie en seulement quatre ans. Souvent, la première étape de ce processus consiste à confisquer des terres palestiniennes situées en zone C, puis à les déclarer « propriété de l’État ».
Selon l’organisation israélienne anti-occupation Peace Now, la première phase du projet de Mishmar Yehuda prévoit la construction de 3 600 logements sur environ 417 dunams (41,7 hectares), destinés à la population religieuse-nationaliste. Au cours de la deuxième phase, la colonie devrait s’étendre sur 2 000 dunams (200 hectares) supplémentaires et accueillir 10 000 nouveaux logements destinés à la population ultra-orthodoxe haredi.
Étrangler Jérusalem
Selon Khalil Tafakji, géographe palestinien et spécialiste des colonies, le projet de Mishmar Yehuda « s’inscrit dans le cadre d’un projet plus vaste de colonisation visant à isoler Jérusalem du reste de la Cisjordanie, tout comme le projet E-1 ».
Le projet E-1 a été au cœur des critiques occidentales ces derniers mois. Il prévoit la construction d’ un nouveau bloc de colonies israéliennes à l’est de Jérusalem, qui prolongerait les colonies implantées dans le désert oriental de la ville jusqu’aux abords de la vallée du Jourdain, divisant ainsi la Cisjordanie en deux et rendant impossible toute continuité territoriale palestinienne. Le projet E-1 est depuis longtemps décrit comme l’initiative de colonisation qui mettrait définitivement fin à toute possibilité de solution à deux États.

Carte de la zone E-1 datant de 2017. (Photo : OCHA/Wikimedia Commons)
Mais juste au sud de la zone E-1, Israël poursuit la même stratégie à travers d’autres projets.
« Mishmar Yehuda poursuit le même objectif que le projet E-1, dans la mesure où il étend la présence des colonies israéliennes jusqu’aux confins de la vallée du Jourdain », a déclaré M. Tafakji à Mondoweiss. « Cela empêche pratiquement les Palestinien·nes d’accéder à l’ensemble de la zone désertique à l’est de Jérusalem et de Bethléem, qui a historiquement servi de pâturage saisonnier aux communautés bédouines et de bergers palestiniens. »
Selon M. Tafakji, « Mishmar Yehuda vient également s’ajouter à la ceinture de colonies israéliennes qui longe la vallée du Jourdain, dans le cadre du projet routier Allon, qui prévoit l’établissement de colonies israéliennes le long de la vallée du Jourdain, du nord au sud », a-t-il expliqué. « Mishmar Yehuda vient s’ajouter à cette ceinture, piégeant de fait les villes palestiniennes derrière les limites de la vallée du Jourdain. »
« Dans le cas de Mishmar Yehuda, cela renforce également l’isolement de Jérusalem », a ajouté M. Tafakji.
L’effet combiné, soutient-il, est la fragmentation physique du territoire palestinien, visant à empêcher toute possibilité de sa formation — non pas par une annonce spectaculaire isolée, mais par l’accumulation de décisions qui, prises ensemble, réduisent à néant la possibilité géographique d’une souveraineté palestinienne.
Source : Mondoweiss
Traduit par DM pour l’Agence Média Palestine.



