Dans un nouveau rapport, le Syndicat des journalistes palestinien·nes démontre que les attaques israéliennes contre les journalistes palestinien-nes ne se limitent pas aux meurtres, aux blessures, aux arrestations et aux restrictions en matière de couverture médiatique, mais qu’elles visent aussi systématiquement leurs familles.
Par l’Agence Média Palestine, le 28 décembre 2025

Heba Al-Abadla, journaliste palestinienne de 30 ans et animatrice de la station de radio locale gazaouie Al-Azhar, a été assassinée par l’armée israélienne le 9 janvier 2024, en même temps que sa fille Judy, sa mère et quinze membres de sa famille lors d’une frappe aérienne israélienne sur Khan Younis.
Leurs corps, enfouis sous les décombres pendant près de deux ans, ont été retrouvés la semaine dernière et constituent pour le Syndicat des journalistes palestinien-nes (PJS) la preuve du ciblage systématique des familles de journalistes, surenchère d’intimidation et de censure.
« Des centaines d’enfants, de femmes et de personnes âgées ont été tué-es en raison des liens professionnels d’un membre de leur famille avec le journalisme, en violation flagrante de toutes les normes humanitaires et juridiques », déclare un nouveau rapport du syndicat, qui recense des centaines de meurtres de proches de journalistes depuis le début du génocide à Gaza.
Le rapport fait état de 436 meurtres en 2023, 203 en 2024 et 67 l’année suivante. 706 proches de journalistes assassiné-es par l’armée israélienne au total, auxquels s’ajoutent les 256 journalistes assassiné-es à Gaza.
Une stratégie délibérée
Les faits documentés montrent que les attaques ont pris plusieurs formes, notamment le bombardement direct des maisons de journalistes, entraînant la mort d’un grand nombre de membres de leur famille, le ciblage des lieux de déplacement et des tentes où les familles des journalistes avaient trouvé refuge après la destruction de leurs maisons, le bombardement répété de zones connues pour abriter des journalistes et leurs familles sans avertissement préalable. Dans certains cas, des familles entières ont été exterminées, laissant les journalistes en vie pour témoigner de leur anéantissement.
Le rapport indique que ces attaques relèvent d’une stratégie délibérée plutôt que de décès résultant de la guerre. La violence israélienne à l’encontre des journalistes “a évolué pour prendre une dimension plus dangereuse et brutale, se traduisant par des attaques visant les familles et les proches des journalistes, dans une tentative claire de transformer le travail journalistique en un fardeau existentiel dont les enfants, les époux-ses, les pères et les mères paient le prix”, déclare le syndicat.
En transformant le journalisme en danger pour la vie privée, “l’occupation cherche à faire passer le message que le travail de journaliste n’est plus seulement dangereux pour lui-même, mais aussi pour son entourage social et familial”, explique le PJS, qui voit dans le ciblage des familles des journalistes un “changement qualitatif” dans les crimes israéliens.
“Les conséquences de ces crimes ne se limitent pas aux pertes humaines, elles s’étendent à des traumatismes psychologiques profonds chez les journalistes qui ont perdu leurs enfants, leurs épouses ou leurs parents, à la désagrégation familiale et à la perte du sentiment de sécurité, à l’exil forcé des journalistes ou à l’arrêt temporaire de leur activité, et le fait de faire peser sur le journaliste un sentiment de culpabilité cruel, dans le cadre d’une guerre psychologique organisée. La Commission des libertés affirme que cette dimension psychologique fait partie intégrante du système de répression.”
Le ciblage collectif de la famille du journaliste devient un moyen de pression et de punition collective, ce qui est contraire à l’essence même du droit international humanitaire. Le PJS souligne que ces attaques tendent à assécher l’environnement favorable aux médias : lorsque la famille est prise pour cible, la société elle-même a peur d’accueillir ou de soutenir le ou la journaliste, ce qui conduit à l’érosion de la protection sociale des professionnel-les des médias.Le 9 décembre dernier, un rapport de l’ONG Reporters Sans Frontières (RSF) qualifiait l’armée israélienne de “pire ennemie des journalistes”, avec près de la moitié des meurtres de journalistes dans le monde commis à Gaza. Ces crimes restent pourtant à ce jour impunis.
Israël prolonge sa loi restreignant les médias étrangers
Si les attaques contre les médias d’information se sont intensifiées pendant la guerre à Gaza, Israël a tué des dizaines de journalistes arabes au cours des deux dernières décennies, et poursuit un violent travail d’intimidation à l’égard des journalistes palestinien-nes en Cisjordanie et dans les territoires occupés, comme nous l’expliquait la journaliste palestinienne Shuruq As’ad au début du mois.
Outre les attaques directes contre les journalistes palestiniens, Israël poursuit ses attaques contre la presse et la liberté d’informer en restreignant l’accès aux journalistes internationaux dans la bande de Gaza depuis octobre 2023.
La Fédération internationale des journalistes (IFJ) et le Syndicat national des journalistes (SNJ), principal syndicat de journalistes en France, ont à ce sujet déposé une plainte contre X devant le parquet national antiterroriste (Pnat) à Paris, pour entrave à la liberté d’exercer le journalisme dans la bande de Gaza et en Cisjordanie mais aussi “crimes de guerre visant des journalistes français”.
Malgré des appels internationaux à garantir les libertés de la presse sur l’ensemble des territoires, y compris occupés, Israël maintient sa politique répressive, comme le confirme une décision de la Knesset votée le 23 décembre dernier, qui prolonge jusqu’en 2027 sa loi permettant de suspendre la diffusion des médias étrangers sans qu’aucune procédure ne soit soumise à la justice.
Cette loi visait au départ la chaîne qatarie Al-Jazeera, accusée sans preuves d’être un organe de propagande du Hamas. Il s’agissait officiellement d’une mesure d’exception, prise dans le cadre de l’état d’urgence, qui tend désormais à faire système.
Sur la base d’un avis professionnel qui considérerait qu’un média étranger menace la sécurité de l’État, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, peut donc ordonner la suspension de sa diffusion, la fermeture de ses bureaux et le blocage du site web.



