Meurtre de Hind Rajab : l’armée israélienne admet ce qui n’est plus à démontrer, pour continuer de nier le reste

Tout en admettant, après plus de deux ans, être responsable du meurtre de Hind Rajab, l’armée israélienne refuse toute enquête indépendante et prétend pouvoir juger ses propres crimes.

Par Jo Westphal pour l’Agence Média Palestine, le 24 août 2026




Le 19 août, l’armée israélienne a annoncé les conclusions de 5 enquêtes internes, admettant de rares fautes et soulignant un schéma de manquements et d’impunité que dénoncent les familles des victimes et les organisations qui les soutiennent.

Les conclusions portaient sur cinq « incidents » : l’attaque contre un convoi de World Central Kitchen (WCK), le 1er avril 2024, qui a entraîné la mort de sept membres du personnel ; le meurtre de l’enfant Hind Rajab, de six membres de sa famille et de deux secouristes de la Société du Croissant-Rouge palestinien (PRCS) le 29 janvier 2024 ; le meurtre de 15 personnes, dont huit employés de la PRCS, six membres de la Défense civile et un employé des Nations unies, à Tel al-Sultan, près de Rafah, le 23 mars 2025 ; le bombardement d’un refuge de Médecins Sans Frontières (MSF) à Al-Mawasi, le 20 février 2024, qui a entraîné la mort de deux femmes ; et une fusillade contre un convoi de MSF, le 18 novembre 2023, qui a coûté la vie à deux passagers.

Seuls deux de ces cas, l’affaire Hind Rajab et les meurtres de Tel al-Sultan,  donneront lieu à une enquête pénale, quand les autres affaires ont été classées. L’observatoire des droits humains Euro-Med Human Rights Monitor, dans un communiqué détaillé de ses propres conclusions sur les 5 affaires, dénonce dans les enquêtes israéliennes « un schéma bien connu selon lequel Israël nie ces événements ou induit le public en erreur à leur sujet. Ce schéma entraîne des retards de plusieurs mois, voire plusieurs années, dans les enquêtes, pour finalement ne reconnaître que ce qui ne peut plus être nié et limiter la responsabilité à des erreurs opérationnelles. » 

Hind Rajab, « au nom de tous nos enfants martyrs à Gaza »

Plus de deux ans après la mort d’Hind Rajab, l’armée israélienne a admis publiquement ce qui n’était plus à démontrer : ce sont bien ses propres soldat·es qui ont criblé de plus de 300 balles le véhicule dans lequel se trouvait cette enfant de 6 ans, l’assassinant en même temps que 6 membres de sa famille et 2 secouristes qui tentaient de les rejoindre.

C’était le 29 janvier 2024, et l’enregistrement de son appel téléphonique aux secours avait ému le monde entier, faisant de la fillette le symbole des enfants de Gaza assassiné·es par Israël.

Dans un premier temps, Israël avait nié que ses soldat·es se trouvaient même dans la zone où elle a été tuée. À la suite d’enquêtes journalistiques, l’armée israélienne a déclaré avoir mené ce jour-là des raids contre des « cibles terroristes » dans la ville de Gaza. L’armée a finalement déclaré que sa décision d’ouvrir une enquête pénale sur le meurtre de Hind Rajab avait été prise à la suite d’un examen des conclusions « et en raison de défaillances présumées dans la coordination des déplacements de l’ambulance du Croissant-Rouge palestinien ».

Réagissant à cette annonce, la grand-mère de Hind Rajab a déclaré sur le média Anadolu que la famille n’avait aucune confiance dans les enquêtes de l’armée israélienne ni dans le système judiciaire israélien, appelant à une enquête internationale afin que les responsables de ces meurtres soient traduits en justice. « Nous ne réclamons pas [une enquête] au nom de Hind seule, en tant qu’enfant de Gaza, mais au nom de tous nos enfants martyrs à Gaza », plaide-t-elle.

La Fondation Hind Rajab (HRF) a également déclaré dans un communiqué n’avoir aucune confiance en l’enquête israélienne, soulignant que « ces enquêtes, même si elles ont bien lieu, ne doivent pas être confondues avec une véritable avancée vers la justice » en l’absence de supervision internationale indépendante. 

« Une insulte aux morts »

« Nous savons qui a tué Hind Rajab », indique la fondation, qui renvoie à sa propre enquête identifiant 3 gradés et 22 soldat·es qu’elle désigne comme responsables. Pour la HRF, l’armée israélienne, qui avait connaissance des preuves depuis le début, n’admet à présent ce meurtre que « sous la pression soutenue et le regard international de plus en plus critique », et dénonce en outre que « cette reconnaissance est utilisée pour protéger les responsables » en évitant de se soumettre à une enquête internationale.

« Non content de tuer des Palestiniens, Israël cherche désormais à instrumentaliser les victimes de son génocide à Gaza pour échapper à toute responsabilité internationale », déclare la HRF, qui y dénonce une « insulte aux morts. » 

Les enquêtes militaires internes menées par Israël sont régulièrement critiquées par des associations de défense des droits humains et des organisations juridiques, qui leur reprochent de protéger les soldat·es de toute responsabilité et de ne déboucher que rarement sur des poursuites ou des sanctions significatives. Selon une enquête d’Action on Armed Violence, dans près de 90 % des 52 enquêtes rendues publiques, l’armée a soit classé les dossiers sans constater d’infraction, soit n’a pas communiqué de conclusion.

La décision de ne pas ouvrir d’enquête pénale pour le meurtre des humanitaires de la WCK vient renforcer ce sentiment d’impunité. L’organisation humanitaire, dont 7 membres avaient été assassiné·es lors de l’« incident », a qualifié cette décision de « profondément choquante » et exigé « la mise en place d’une commission indépendante chargée d’enquêter sur les frappes aériennes, car les Forces de défense israéliennes (FDI) ne peuvent pas enquêter de manière crédible sur leurs propres agissements. »

Les ministres des pays dont les victimes étaient ressortissantes, soit le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada, ont également réagi à l’annonce, la qualifiant d’« honteuse » et enjoignant Israël à respecter le droit international humanitaire, affirmant qu’ils avaient passé plus de deux ans à faire pression sur Israël pour que les responsables de cette frappe de drone dans le centre de Gaza soient traduits en justice.

Pour Euro-Med, les enquêtes internes de l’armée israélienne « se transforment en un bouclier juridique qui entrave les poursuites à l’encontre des soldats et des commandants, renforçant ainsi l’impunité. » L’organisation rappelle que ces cinq incidents s’inscrivent dans un schéma plus large du génocide perpétré encore actuellement par Israël à l’encontre des Palestinien·nes de la bande de Gaza.

« Cette situation nécessite une enquête internationale indépendante, approfondie et efficace afin de retracer les politiques, les ordres et les chaînes de commandement. Elle devrait établir la responsabilité individuelle et la responsabilité de commandement pour avoir recouru à ce schéma de crimes dans le but génocidaire de détruire, en tout ou en partie, les Palestiniens de la bande de Gaza, en tant que composante essentielle du groupe national palestinien. »

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