L’Agence Média Palestine propose cette traduction de l’adaptation d’une discussion organisée par le « Policy Lab » d’Al-Shabaka » qui s’est tenue en février 2026 et a été remaniée en vue de sa publication.
Par Noura Erakat et Jake Romm, le 25 août 2026

Introduction
Le génocide israélien à Gaza a mis à nu à quel point le monde reste structuré par des hiérarchies coloniales raciales et a révélé les limites d’un ordre juridique international qui s’est développé parallèlement à l’expansion impérialiste occidentale. Dans cette table ronde, la juriste palestinienne Noura Erakat et Jake Romm, conseiller juridique et représentant américain de la Fondation Hind Rajab (HRF), s’interrogent sur l’avenir du droit international après Gaza.
Ils examinent le recours stratégique au droit international au service de la lutte politique et la manière dont les obligations juridiques internationales peuvent être mobilisées par le biais des tribunaux nationaux pour obtenir des comptes. Ils soutiennent que la lutte de libération palestinienne non seulement met en évidence les contradictions du droit international tel qu’il est appliqué aujourd’hui, mais reste également au cœur de tout effort visant à construire un système plus égalitaire.
Alors que les affirmations sur le déclin de l’ordre international fondé sur les règles et le droit international se multiplient, que signifient ces concepts et que reste-t-il d’eux aujourd’hui ?
Noura Erakat
Il faut commencer par distinguer deux notions souvent confondues : l’ordre fondé sur les règles, et le droit international. Le droit international est créé par un processus multilatéral spécifique : la négociation de traités, le développement du droit coutumier à travers la pratique des États, et la codification des normes que les États considèrent comme juridiquement contraignantes. Il régit les relations entre les États, entre les États et les individus, ainsi qu’entre les États et les organisations internationales.
L’ordre fondé sur des règles est un concept plus vague, qui renvoie aux normes et règles que certaines institutions ou certaines puissances peuvent établir sans négociation multilatérale. Pour en saisir le sens, il faut comprendre comment les États-Unis se sont depuis longtemps positionnés non pas comme l’un des 193 États membres de l’ONU, mais comme une sorte de force de police mondiale. Comme il n’existe aucune autorité coercitive en matière d’application du droit international en dehors du chapitre VII de la Charte des Nations unies (qui est lui-même soumis au droit de veto du Conseil de sécurité), les États-Unis se sont imposés comme l’arbitre déterminant quand et comment les règles s’appliquent. Tel est l’ordre fondé sur des règles : la puissance américaine déguisée sous le langage des principes universels.
Officiellement, le droit international a vu le jour parallèlement à l’expansion impériale européenne en Afrique au XVe siècle et s’est développé à travers la colonisation des terres autochtones. Il a été conçu pour atténuer les conflits entre les puissances impériales en concurrence pour l’exploitation des ressources, et non pour protéger les peuples spoliés.
Comment concilier les origines impériales du droit international avec son rôle dans la lutte contre l’oppression et le soutien aux combats pour la libération ?
Jake Romm
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, deux phénomènes se sont produits simultanément, mais dans des directions opposées. D’une part, des institutions internationales ont été créées sur le principe d’un monde sans agression, dans lequel les États pourraient se réunir sur un pied d’égalité devant la loi et résoudre leurs conflits par la voie diplomatique. D’autre part, les États-Unis se sont positionnés comme le garant et le gardien de ce système, se plaçant de fait au-dessus de celui-ci.
Le système a fonctionné, bien qu’imparfaitement, violemment et avec des contradictions constantes, tant que la puissance américaine restait relativement incontestée. Les États-Unis avaient intérêt à maintenir ce que l’on pourrait appeler une hégémonie : non seulement une domination, mais aussi le consentement actif des autres à cette domination. En fin de compte, l’hégémonie exige de convaincre les gens que votre pouvoir est dans leur intérêt. Son maintien nécessitait donc au moins un geste en faveur de la légitimité internationale.
Ce geste, aussi timide fût-il, a bel et bien créé une ouverture réelle, bien que limitée. D’autres États et acteurs non étatiques pouvaient parler le même langage que le pouvoir, en formuler des critiques immanentes et, de cette manière, influencer les comportements en marge. Il y avait également une ironie inhérente à la logique même du système. L’empire américain reposant sur l’ouverture du monde à la pénétration des marchés, il avait besoin que les États soient fonctionnels sur les plans économique et politique. Au fil du temps, cela a conduit de plus en plus d’États à développer une véritable identité juridique et diplomatique internationale dont ils ne disposaient pas auparavant. Et rappelons-nous qu’en 1945, il y avait bien moins d’États qu’aujourd’hui.
L’offre des États-Unis aux pays capitalistes occidentaux était concrète : nous vous reconstruirons après la Seconde Guerre mondiale, nous contiendrons la menace soviétique et nous garantirons la paix grâce à ces nouvelles institutions. Mais une fois la Guerre froide remportée et les États-Unis devenus un empire mondial incontesté, pourquoi maintenir cette offre ? Le marché avait expiré. Les États qui, entre-temps, étaient devenus des acteurs internationaux n’étaient plus si faciles à gérer. Le système avait créé les conditions de sa propre remise en cause.
Noura Erakat
À partir de 1955, ce que l’on pourrait appeler la révolte du Tiers-Monde a considérablement modifié la donne. C’est à ce moment-là que les États nouvellement indépendants et les mouvements de libération nationale ont commencé à entrevoir les moyens d’utiliser le droit international à leur avantage. Ensemble, ils ont consolidé leur pouvoir à l’ONU et établi une nouvelle majorité politique. Pour la première fois, ils n’étaient plus simplement soumis au droit international ; ils l’utilisaient de manière stratégique.
En 1974, l’Organisation de libération de la Palestine a obtenu une reconnaissance juridique à l’ONU. Un an plus tard, le sionisme a été condamné comme une forme de racisme et de discrimination raciale, et en 1977, les combattants de la guérilla ont été reconnus comme des combattants légitimes jouissant de droits en vertu des Protocoles additionnels aux Conventions de Genève. Ce furent de véritables victoires. Mais soyons clairs : ce n’est pas le droit qui a produit ces résultats ; c’est le pouvoir politique.
Pourquoi Gaza en est-elle venue à représenter un point de rupture pour l’ordre international ?
Jake Romm
Le régime israélien est depuis longtemps un partenaire du projet impérialiste américain. Il a été créé en tant qu’entité coloniale au moment même où, partout dans le monde, les peuples s’engageaient ostensiblement dans la décolonisation, né à une époque où l’empire était censé être en recul. Pendant des décennies, il a fonctionné comme une entité du type de celles qui existaient avant 1945 : expansionniste, fondée sur la suprématie raciale et ethnique, et violant systématiquement la souveraineté de ses voisins ainsi que les lois de la guerre élaborées après la Seconde Guerre mondiale.
Il s’est tellement intégré au projet impérialiste occidental que, lorsqu’il est entré dans cette phase aiguë de génocide contre les Palestiniens de Gaza, l’Occident s’est retrouvé face à un choix : allons-nous enfin donner un sens au droit international pour la première fois, ou allons-nous soutenir cela ?
Le choix qui a été fait, à savoir soutenir le génocide, fournir des armes, transmettre des renseignements et offrir une couverture politique, révèle que le noyau colonial du système international, toujours présent mais souvent dissimulé, est désormais le principe même de son fonctionnement. La domination et l’agression, dont on nous disait qu’elles avaient été proscrites, sont devenues la norme. Gaza n’est pas à l’origine de cela. Elle l’a rendu indéniable.
Noura Erakat
Le génocide à Gaza s’est produit dans le contexte d’un long processus au cours duquel les États-Unis se sont progressivement éloignés de l’ONU et en ont réduit l’importance après avoir constaté qu’ils ne pouvaient plus la contrôler. L’administration Trump tente désormais de supplanter l’ONU en tant qu’autorité principale du système international. Le Conseil de la paix, dont Trump est le président à vie, a d’abord été présenté comme un mécanisme destiné à traiter la question de Gaza, mais il est désormais clair qu’il s’agit d’un projet mondial.
Gaza n’a pas seulement mis en lumière ce glissement de l’ordre international ; elle a également mis à nu les contradictions plus profondes inhérentes au droit international lui-même. La Palestine, plus largement, illustre à quel point le monde reste structuré par des hiérarchies coloniales, divisé entre un Nord et un Sud globaux, où la loi du plus fort prévaut. Le racisme inhérent au droit international y a été pleinement exposé.
Mais je dirais que si la possibilité d’un droit international égalitaire a été détruite en Palestine, c’est précisément là qu’elle doit être reconstruite pour le reste du monde.
Comment les mouvements et les États devraient-ils envisager l’utilisation du droit international comme outil à l’avenir ?
Noura Erakat
La première chose à faire est d’être honnête sur la fonction réelle du droit international en tant qu’outil. Lorsque je m’adresse à des publics du Sud, je n’ai pas besoin du langage du droit international pour expliquer la Palestine. Je peux simplement parler de colonialisme, de résistance, de dignité et de droits fonciers, et les gens comprennent de tout leur être car ils sont les descendants de cette histoire même.
Le langage du droit international est particulièrement utile pour s’adresser à des publics occidentaux et mettre en lumière les contradictions. Il tend un miroir à ceux qui prétendent croire à l’universalisme et à l’égalité, et leur demande si ces principes s’appliquent ici. En ce sens, le droit international fonctionne comme un mécanisme discursif. Si les Palestiniens sont considérés comme des êtres humains, leurs droits ne devraient pas être remis en question. Il oblige donc ceux qui professent des principes universels à faire face à leur propre incohérence.
Mais je tiens à être claire : recourir au droit international de manière purement rhétorique, sans puissance collective pour l’étayer, permet tout au plus de rédiger d’excellentes notes de bas de page, et rien d’autre. La révolte du Tiers-Monde a réussi parce qu’il existait une majorité non seulement à l’ONU, mais aussi sur le terrain et dans les rues à travers le monde. Les arguments juridiques ne sont efficaces que lorsqu’ils sont assortis de pouvoir.
Nous voyons aujourd’hui une partie de ce pouvoir commencer à se cristalliser, avec la formation du Groupe de La Haye et la décision de l’Afrique du Sud de porter son affaire devant la CIJ malgré des pressions et des menaces intenses. Nous ne pouvons pas compter sur le droit pour faire le travail à notre place sans construire le pouvoir collectif nécessaire pour donner à ce droit une pertinence politique.
À ceux qui travaillent dans le domaine du droit international ou qui l’étudient, je dirais : n’utilisez pas le droit simplement pour gagner des procès, comme le font de nombreux avocats. Trop souvent, le travail politique est sacrifié au profit d’une victoire judiciaire. Prenons, par exemple, les rapports de Human Rights Watch et d’Amnesty International sur l’apartheid israélien. Ils ont été considérés à juste titre comme des avancées importantes. Mais ils avaient aussi leurs limites. En cherchant à rendre leurs arguments plus acceptables sur le plan judiciaire, ils se sont abstenus de formuler une critique plus approfondie du racisme, du sionisme et du colonialisme. Ce faisant, ils ont limité la force et l’impact de leur travail.
Jake Romm
Je tiens à souligner que le droit international n’est pas l’outil qui nous sauvera. Il peut être un outil extrêmement utile, mais ce n’est pas lui qui libère les gens. Ce sont les gens eux-mêmes qui se libèrent. C’est ce postulat qui sous-tend notre travail à la HRF, par exemple.
On croit parfois à tort que notre action relève du droit international au sens traditionnel du terme, à l’instar des affaires portées devant la Cour pénale internationale (CPI) ou la Cour internationale de justice (CIJ). Ces mécanismes ont leur importance, et les mandats d’arrêt de la CPI à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et d’autres personnalités, ainsi que l’affaire de génocide devant la CIJ, constituent de véritables avancées. Mais les mécanismes juridiques internationaux avancent lentement, souffrent d’un manque chronique de ressources et restent profondément vulnérables aux ingérences politiques.
À la HRF, nous nous concentrons sur le droit national. L’idée essentielle ici est que les États ont intégré bon nombre de leurs obligations internationales dans leurs cadres juridiques nationaux. La Convention sur le génocide, l’article 146 des Conventions de Genève et les dispositions relatives à la compétence universelle figurent dans la législation de presque tous les États, y compris les États-Unis. La loi américaine sur les crimes de guerre permet de poursuivre les auteurs de crimes de guerre quelle que soit leur nationalité.
Lorsque nous engageons des poursuites devant les juridictions nationales contre des individus (soldats, fournisseurs d’armes ou acteurs du monde des affaires), nous menons plusieurs actions de front. Nous documentons et racontons le génocide de manière compréhensible pour des publics habitués à raisonner en termes de responsabilité pénale individuelle. Si l’on peut désigner une personne en particulier et affirmer : « À telle date, en tel lieu, cet individu a commis tel acte, qui constitue un crime de guerre et un fait constitutif de génocide », cela devient compréhensible d’une manière que les critiques structurelles plus générales ne parviennent souvent pas à rendre.
Nous insistons également sur le contexte plus large. Chaque affaire s’inscrit dans la campagne génocidaire israélienne au sens large. Lorsqu’elles sont poursuivies simultanément devant plusieurs juridictions, ces affaires ne révèlent pas l’histoire de quelques brebis galeuses, mais une image complexe montrant que l’ensemble de la « campagne » est criminelle car ses objectifs sont génocidaires. Il existe également un précédent permettant de demander des comptes à ceux qui ne sont pas des auteurs directs.
Il y a une formule du juriste Rob Knox à laquelle je reviens souvent. Écrivant sur la manière dont les gauchistes et les marxistes peuvent s’engager dans le droit international, qui est à la base un droit bourgeois, il affirme que si l’on formule la bonne revendication au bon moment et que l’on y tient sans condition, elle peut faire office de substitut à la révolution, même si elle n’est pas en soi une revendication révolutionnaire.
C’est ainsi que je conçois notre travail. Lorsque nous exigeons, sans condition, que les États engagent des procédures judiciaires, arrêtent les auteurs israéliens transitant par leur territoire et poursuivent leurs propres ressortissants ayant participé à ces crimes, nous formulons une exigence qui s’inscrit entièrement dans le cadre juridique existant. Il n’est pas nécessaire d’inventer quoi que ce soit de nouveau. Mais si les États devaient réellement agir ainsi en masse, cela signifierait, pour la première fois, que le droit international dispose d’un réel pouvoir d’action, indépendamment de la domination américaine. Cela, en soi, est une vision révolutionnaire.
Jake Romm est écrivain et avocat à New York. Il est le représentant américain de la Fondation Hind Rajab.
Noura Erakat est avocate spécialisée dans les droits de l’homme et professeure au département d’études africaines et au programme de justice pénale de l’université Rutgers, à New Brunswick. Ses recherches portent sur le droit des droits de l’homme, le droit humanitaire, le droit des réfugiés et la théorie critique de la race, avec un intérêt particulier pour la Palestine.
Traduction : JB pour l’Agence Média Palestine
Source : Al-Shabaka
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